‹ Histoire du Brésil français au siezième siècleChapitre 12 sur 40 · II. — Discussions Théologiques · texte numérisé non relu

II. — Discussions Théologiques

A peine débarqués, les nouveaux venus se mirent à genoux, et remercièrent la Providence de leur avoir accordé une heureuse traversée, puis ils tendirent la main, en signe d'union,

(1) LÉRY, ouv. cit. §. V.

2i(J HISTOIRE DU BHÉSIL FRANÇAIS.

au gouverneur général qui était venu à leur rencontre en grand appareil, revêtu du plus somptueux de ses costumes, entouré de sa garde écossaise, et au bruit des canons du fort répété par les échos de (1) la baie. L'entrevue fut cordiale : A peine Dupont de Corguilleray et les deux ministres avaient-ils présenté leurs lettres de créance à Villegaignon, que ce dernier les assurait de ses bonnes dispositions, et trouvait quelques mots heureux pour leur faire entendre ses idées de tolérance. Les deux ministres affectèrent de prendre cette ouverture pour un engagement, et, pour entrer tout de suite en matière, déclarèrent à Villegaignon avec une impétuosité toute genevoise qu'ils étaient venus en Amérique surtout pour y fonder une Eglise réformée. Le vice-amiral ne s'attendait peut-être pas à une mise en demeure aussi prompte; mais, comme il tenait à ne pas décourager les nouveaux venus, il leur répondit sans se déconcerter qu'il ne s'y opposerait pas : « Quant (2) à moy, ayant voirement, depuis longtemps et de tout mon cœur, désiré telle chose, ie vous reçois très-volontiers à ces conditions, mesme parceque ie veux que nostre Eglise ait le renom d'estre la mieux reformée par dessus toutes les autres »; et il ajouta ces mots significatifs : « le délibère d'y faire une retraite aux povres fidèles qui seront persécutez en France, en Espagne et ailleurs outremer, à lin que sans crainte ni du Roy, ni de l'Empereur et d'autres potentats, ils y puissent purement servira Dieu selon sa volonté. » Il Ut ensuite assembler tout son monde, et, à la tête de ses hommes, introduisit les Genevois dans la plus grande salle du fort Goligny. Tous ensemble se mettent à genoux, Richier invoque le Seigneur, entonne un psaume (3),

(1) D'après Crespin a la poudre à canon n'y fust espargnee, ni les feux de ioie, ni autre chose cpu'on observe ordinairement en tels actes. »

(2) Léry, ouv. cit. | VI.

(3) Co fut le psaume v : Verba mea auribus percipe, Domine intelliuG clamorem meum.

LES COLONS GENEVOIS. 2 il

et prêche le premier sermon protestant qu'on ait entendu au Nouveau Monde, sur ce texte qui prêtait aux développements de circonstance : Je n'ai adressé au (1) Seigneur qu'un souhait, celui d'habiter dans sa maison tous les jours de ma vie. « Durant iceluy (2), Villegaignon entendant exposer cette matière, ne cessant de ioindre les maius, et lever les yeux au ciel, de faire de grands souspirs et autres contenances, faisait esmerveiller un chacun de nous. »

Telle fut, d'après Léry, la première entrevue du vice-amiral et de ses nouveaux hôtes. Léry fut sans doute témoin oculaire, et son récit mérite quelque créance, mais il était trop intéressé dans la question pour être impartial, et il a trèsprobablement arrangé la scène à sa fantaisie, car il n'est pas à supposer que Villegaignon si lier, si emporté, si pénétré du sentiment de son importance et de ses prérogatives, se soit ainsi laisser dicter des conditions par des inconnus, après quelques minutes seulement de conversation. Si réellement il avait prononcé à la fin de son discours les mots que lui prête Léry, Villegaignon venait de contracter un engagement solennel, et de rompre avec le Catholicisme. Les Genevois se sont sans doute mépris sur ses paroles. Ils ont pris quelques formules de politesse banale pour de sérieuses promesses, et, très à tort, se sont crus autorisés à espérer que leur rêves convertiraient en réalité. De part et d'autre on était de bonne foi. Ainsi s'expliqueront plus tard et la fermeté indignée de Villegaignon qui se défendra d'avoir jamais appartenu, même en intention, à l'Eglise Réformée, et la violence des attaques dirigées contre lui par ceux qui l'accusèrent de les avoir trahis.

Quelques jours après le débarquement, le 1er avril, un des trois navires de Bois le Comte, la Rosée, retournait en Europe.

1 Texte tiré du psaume xxvi. L'umiïi petii a Domino, hanc roquiram etc.

(2) Léry. 'niv. cit. .' vi.

242 H1STÛIHE UL BKESIL Ht.Y.NCAlS.

Un des colons genevois était déjà pris de nostalgie, et demandait à quitter le Brésil. Il se nommait Nicolas Carmeau. Villegaignon lit droit à sa demande, et même le chargea de porter une lettre à Calvin, en réponse à celle que lui avait envoyée le réformateur. Cette lettre a été conservée par Léry dans la préface de son livre (1). Le vice-amiral exposait à Calvin la situation, se réjouissait de l'arrivée des nouveaux énhgrants, et terminait par ces paroles au inoins étranges dans la bouche d'un catholique : « Nostre Seigneur Iésus- Christ vous veuille défendre de tout mal avec vos compagnons, vous fortifier par son esprit, et prolonger vostre vie un bien long temps peur l'ouvrage de son Eglise. » Il avait même ajouté de sa propre main, en encre du Brésil, comme dit Léry, cette curieuse profession de foi : « Fadiousteray (2) le conseil que vous m'avez donné par vos lettres, m' efforçant de tout mon pouvoir de ne m'en desvoyer tant peu que ce soit. Car de faict, ie suis tout persuadé qu'il n'y en peut avoir de plus sainct, droit, ny entier. Pourtant aussi nous avons fait lire vos lettres en l'assemblée de nostre conseil, et puis après enregistrer, à lin que s'il advient que nous nous destournions du droit chemin, par la lecture d'icelles nous soyons rappeliez et redressez d'un tel fourvoiement. » Il avait enfin recommandé à Carmeau « de (3) dire de bouche à monsieur Calvin, qu'il le prioit de croire qu'à lin de perpétuer la mémoire du conseil qu'il luy avoit

(1) Elle est aujourd'hui déposée à la Bibliothèque publique d< Genève, et lait partie d'un recueil de lettres manuscrites de divei correspondants à Calvin. L" recueil figure dans le Catalogue sous la rubrique Manuscrits latins n° 110. Le manuscrit n'a pas do pagination. L'original est en latin, la signature lacérée n'a con^ serve que 1<' prénom Nicolas. Une traduction française qui doit être du temps est annexée à l'original et a pour titre: Exploits du Roy de VAmériquc Villegaignon*

(2) Léry, ouv. cit. § VI.

,'i LÉRY, OUV. cit. ,', M.

LES COLONS GENEVOIS. 2i3

baillé, il le feroit engraver en cuyvre : comme aussi il avoit baillé charge audit Garmeaude luy ramener de France quelque nombre de personnes, tant hommes, femmes, qu'enlans, prumettant qu'il défrayeroit et payeroit tous les despens que ceux de la religion feroyent à l'aller trouver. »

Que Yillegaignon ait ou n'ait pas, dès ce moment, embrassé le Calvinisme, nous n'avons pas à discuter encore ce problème : Au moins nous faudra-il reconnaître que, fidèle à ses promesses, il usa vis à vis des nouveaux colons de la plus large tolérance. Les deux ministres eurent toute licence d'organiser publiquement l'exercice de leur culte. Chaque soir, après le travail, ils réunissaient leurs hommes pour les prières communes, et leur prêchaient l'évangile du jour, A tour de rôle ils prenaient une semaine de repos, sauf le dimanche où ils prêchaient tous deux. Administration régulière des sacrements, enseignement permanent delà doctrine, rien ne fut oublié. L'île aux Français devint une véritable succursale de Genève.

Pour compléter l'analogie, Yillegaignon consentit à renoncer en partie à son omnipotence. 11 partagea son autorité avec un Conseil de dix notables, qu'il se contenta de présider. Le premier soin du nouveau Conseil fut de composer un règlement de police intérieure très minutieux et fort sévère. Qu'on ne s'étonne pas de voir un homme tel que Villegaignon descendre à de si minces détails. L'éducation qu'il avait reçue, et sa jeunesse passée tout entière à Malte, dans cette rude école de discipline monacale, le prédisposaient à cet amour de la réglementation. Les chevaliers de Malte étaient alors de vrais moines astreints à des pratiques régulières et à une obéissance absolue. Bien que mêlés à la vie active, ils gardaient toujours comme l'empreinte de leur genre de vie. Longtemps habitué à obéir, puis investi de commandements importants, Villegaignon exagérait peut-être ce double sentiment d'obéissance non raisonnéeet d'autorité incontestée. Dur et sévère pour lui-même, il elait inflexible pour les autres, et,

connue les ministres de Genève, dans leur ardeur de néophytes, l'encourageaient au lieu de le retenir, il composa de concert avec eux un règlement, que Calvin lui-même n'aurait pas désavoué. Pour ne citer qu'un seul de ces articles intempestifs, ne s'avisa-t-il pas de renouveler la plus impolitique de ses ordonnances, et de prononcer la peine de mort contre tous ceux qui entretiendraient avec des Brésiliennes des relations illégitimes ? Cette loi draconienne fut exécutée dans toute sa rigueur. Il n'y eut de dérogation qu'en faveur d'un interprète normand, qu'on se contenta de mettre à la chaîne.

Il est vrai que la colonie française fut à ce moment saisie d'un véritable accès de ferveur religieuse. L'enseignement des deux ministres porta ses fruits. 11 y eut de nombreuses conversions. Plusieurs de ces malheureux prisonniers de Paris et de Rouen, jetés par les hasards de leur vie d'une geôle européenne aux forêts du Nouveau Monde, n'avaient jamais eu les secours de la religion. Ils furent touchés par l'austère doctrine et les vertus des ministres protestants. Ils vinrent à eux, furent traités avec des égards auxquels ils n'étnient plus habitués, et acceptèrent docilement la loi nouvelle. Villegaignon non seulement ne fit rien pour empêcher leur conversion, mais encore sembla la favoriser. Nos alliés les Tupinambas venaient de lui vendre comme esclaves dix jeunes MargaïaU, qu'ils avaient faits prisonniers. Le vice-amiral, pris de pitié pour leur jeunesse et leur ignorance, les confia àRichier, qui leur imposa les mains et en lit des protestants. Colons français et brésiliens, tous alors semblaient se déclarer en faveur de la Réforme, et les défenseurs attitrés du Catholicisme, prêtres ou commandants, allaient s'engager eux-mêmes dans cette voie.

Nous avons déjà parlé de Jean Cointa, surnommé Hector, de ce docteur en théologie de la Sorbonne, dont les opinions étaient si mal assises, et qui cherchait péniblement la vérité religieuse qu'il ne pouvait saisir. Le rôle de ce personnage est fort complexe. Avait-il réellement conçu des doutes sur la religion orthodoxe, ou n'était-ce qu'un ambitieux vulgaire,

que le désir de primer ses collègues jeta dans L'apostasie ? Tantôt on s'intéresse aux agitations de sa conscience, tantôt on traiterait volontiers de trafics honteux ses fréquents changements d'opinion. Aujourd'hui catholique ardent, demain calviniste convaincu, bientôt il reviendra à ses anciennes croyances ; et néanmois, comme il paraît toujours sincère, on excuse presque ses hésitations et ses contradictions. Gointa n'aimait pas les ministres protestants, car il s'était heurté contre leurs inflexibles prétentions, et, après avoir espéré qu'il les dominerait (1), il avait dû s'avouer à lui même son impuissance; mais, tout en les haïssant, il étudiait leurs doctrines, et plusieurs de leurs objections le troublaient étrangement. Comme on était alors dans toute la ferveur du début, et que les prédications de Richier et de Ghartier avaient déjà déterminé de nombreuses conversions, Cointa ne savait plus quel parti prendre. Partagé entre ses croyances et ses doutes, il eut la malencontreuse idée de s'adresser à Villegaignon, et le supplia de venir à son aide en éclairant sa conscience.

Villegaignon de son côté était fort inquiet. Il ne pouvait se dissimuler le rôle étrange qu'il jouait, lui chevalier de Malte, et représentant ofliciel du fils aîné de l'Eglise catholique, en permettant à des hérétiques de travailler ouvertement à la propagation de leurs doctrines ; mais il ne voulait pas non plus retirer sa parole, puisqu'il s'était engagé vis à vis de Coligny et de Calvin à respecter, en Amérique, la liberté des cultes. A ces soucis politiques se joignaient des agitations morales. Villegaignon était fort instruit ; il s'était soigneusement tenu au courant des questions théologiques qui passionnaient ses contemporains, et avait cru reconnaître que bon nombre des attaques dirigées contre l'Eglise établie étaient fondées. La lecture des ouvrages de piété ou de théologie qu'il avait emportés avec lui d'Europe, la fréquentation des Genevois, et surtout les ardentes supplications de Gointa

(1) Crespin, ouv. rit. p. 410.

246 HISTOIRE DU BRÉSIL FRANÇlUS.

achevèrent de le troubler. Il oublia quelque temps son devoir de chel' d'expédition pour devenir un séduire. L'amour de la polémique religieuse l'emporta sur les préoccupations administratives. Non pas qu'il se soit déclaré du jour au lendemain; il ne faudrait pas prendre à la lettre les exagérations deLéry, de Grespin et des autres écrivains protestants. A les entendre il aurait tout de suite adopté la nouvelle religion. Au contraire, il commença par exposer ses doutes aux ministres, et ne s'engagea vis à vis d'eux que progressivement.

La discussion roula d'abord sur la célébration de la Cène. Cointa et Villegaignon voulaient que, conformément aux anciens usages de l'Eglise, l'eau et le vin fussent mêlés dans la consécration. Les ministres s'y refusaient en alléguant les Saintes Ecritures. « Ces disputes (1) se firent devant l'administration de la Cène, et s'appointèrent légèrement ; pour le moins, les parties d'une part et d'autre feignoyent estre d'accord ». Les ministres surtout firent de grandes concessions, car ils espéraient que leurs contradicteurs se convertiraient solennellement, et que cet exemple entraînerait ceux qui hésitaient encore. Le jour fixé pour la cérémonie était le 21 mars. Cointa, fort ému par les apprêts de la fête, paraît en cette occasion avoir faibli devant les ministres. Non seulement il ne souleva pas de nouvelles objections, mais encore, comme on doutait de sa sincérité, il consentit, avant de recevoir la communion des mains de Richier, et d'après les formes usitées à Genève, à faire la confession publique (2) de ses fautes et à abjurer le catholicisme. Quant à Villegaignon, après avoir

(1) Crespin, ouv. cit. p. 410.

(2) Crespix, Histoire des martyrs. m Or pour ce que Cointa sVstoit trouvé fort estrange on disputes et on ses mœurs mal reformé: l'un des ministres le pria do rendre confession de sa foi publiquement, afin que toute la mauvaise opinion qu'on pouvoit avoir de lui puis après demeurast du tout esteinte.»

LES COLONS GENEVOIS. 'ITi

fait sortir, comme incapables d'assisté* à ces saints mystères, les ouvriers et les matelots qui ne s'étaient pas encore déclarés protestants, il se mit à genoux, et prononça à haute voix, deux oraisons, que nous a conservées Léry (1), et qui sont, en effet, l'expression des opinions calvinistes. « Ces deux prières Unies, il se présenta le premier à la table du Seigneur, et receut à genoux le pain et le vin de la main du ministre ».

Le vice-amiral venait de rompre avec l'Eglise catholique, mais il semble ne pas avoir eu conscience de la gravité de cet acte. Il est vrai qu'il n'abjura pas solennellement ses anciennes erreurs, ainsi que c'était l'usage pour les nouveaux convertis. Etait-ce que Richier ne voulait pas pousser trop loin ses avantages, et se contentait d'avoir amené Villegaignon à s'engager publiquement ? Ou bien encore le chef de l'expédition avait-il simplement voulu, en prenant une part directe à cette cérémonie, prouver d'une façon éclatante, sa tolérance et ses hésitations ! On l'ignore : toujours est-il que les Calvinistes triomphèrent de cette demi-abjuration, et que les catholiques en furent, au contraire, déconcertés.

Quelques années plus tard, Villegaignon se défendait avec énergie non seulement d'avoir abjuré, mais même d'avoir conçu la pensée d'une abjuration. Il s'avouait coupable d'avoir écouté avec trop de complaisance des discours hérétiques, et d'avoir autorisé des cérémonies anti-catholiques ; il ne niait ni sa présence au milieu des protestants dans cette fête du 21 mars, ni les deux prières qu'il y prononça; mais il affirmait qu'il s'était contenté d'assister à la Cène sans y prendre part, et que les deux oraisons que lui prêtait Léry avaient été imaginés après coup. En un mot il ne cessa de protester contre l'apostasie qu'on lui imputait. Ses amis l'en défendent également. Les écrivains protestants, au contraire, l'ont toujours considéré comme un traître, ou, pour employer l'ex-

(T Léry, ouv. cit. § VI.

g48 HISTOIRE DF BRÉSIL FRANÇAIS.

pression théologique, connue un relaps. Entre ces deux opinions contradictoires il est difficile de se prononcer. Il se peut que Villegaignon, séduit un moment par les opinions calvinistes, laissa supposer par sa tolérance qu'il les partageait; mais j'imagine qu'il comprit bien vite et le danger auquel il s'exposait et la honte qui rejaillirait sur lui, et revint au catholicisme avec d'autant plus d'ardeur, qu'il s'en était momentanément éloigné.

Même en admettant que Richier ait converti le vice-amiral au calvinisme, sa conversion ne dura pas longtemps. Quelques jours à peine s'étaient écoulés depuis la célébration de la Cène(l), et déjà s'élevaient de nouveaux débats théologiques à propos de l'Eucharistie. Gointa, qui n'avait pas peu contribué à pousser Villegaignon vers les idées Genevoises, fut encore le principal instrument de son retour définitif au catholicisme. Après son abjuration solennelle, Gointa avait fait un nouveau pas en avant. Il venait de se marier avec l'une des rares Françaises, qui avaient consenti à venir au Brésil. C'était la nièce et l'héritière d'un Rouennais, nommé La Roquette, qui venait de mourir en lui laissant un assortiment assez complet de marchandises. Richier avait béni ce mariage qui eut lieu le 17 mai ; mais le nouveau converti ne tarda pas à regretter et son abjuration et son mariage. Il se rapprocha de Villegaignon, à qui sans doute ne déplaisait pas ce rôle de confident, et lui fit part de ses nouvelles inquié-

(1) D'après le Père Maimboug, Histoire du Calvinisme, liv. IL, p. 102 « Ceux cy voulaient qu'on retint les cérémonies de l'Eglise Catholique, et ceux là les rejettoient comme superstitieuses. Il se trouva même que le ministre Richer... interprétait d'une manière très scandaleuse et très impie ces paroles de l'Evangile: « C'est l'esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien, » car il soutenait que le vorbe fait chair... ne doit estre ni adoré, ni invoqué, et qu'ensuite la cène ou l'eucharistie, en quelque manière que l'on y reçoive le corps de J. C, n'apporte aucune utilité à celuy qui communie. »

tudes. Il ne pardonnait pas aux ministres l'humiliation qu'ils lui avaient imposée, en le soumettant seul à une confession générale et publique, et, comme ses griefs particulisrs se mêlaient à des doutes sérieux, il confondit sa haine et ses inquiétudes religieuses, et pria Villegaignon d'intervenir pour les dissiper.

Le vice-amiral n'était déjà que trop porté par son tempérament et ses études à se mêler à de pareilles discussions. « Renouvelant (1) les questions comme ia assoupies, eux deux cerchent occasion de calomnier l'institution de l'Eglise ; ils confèrent les ansiens avec les modernes, et cottent la différence : et réduisent en catalogue certains articles qu'ils affermoient estre très-nécessaires à retenir ». Richier et Chartier n'étaient pas moins ardents à soutenir leurs idées. Ce ne fut d'abord qu'une simple contestation ; mais peu à peu le débat s'envenima. Ainsi qu'il arrive toujours en pareille matière, la discussion dégénéra en personnalité. D'une question de principes on lit une question de personnes, et bientôt la scission fut complète. Il est vrai de dire que les catholiques qui avaient accompagné Villegaignon au Brésil, et qui étaient restés fidèles à leurs opinions, avaient vu de très mauvais œil l'arrivée des Genevois, et l'amitié que leur témoignait Villegaignon. Ils n'avaient pu s'empêcher de lui exprimer leur étonnement des concessions qu'il leur faisait, et bientôt leurs plaintes de sa conduite. A peine eurent-ils compris que le vice-amiral regrettait sa tolérance et revenait à eux qu'ils l'entourèrent, le soutinrent dans ses résolutions, et l'exhortèrent à ne plus faiblir. Ils eurent l'art d'éveiller ses soupçons au sujet de la mauvaise impression que produirait en France la nouvelle de cette amitié soudaine et des égards intempestifs prodigués aux protestants. « Lesdits (2) firent

(1) Léry ouv. cit. § VI.

(2) Crespin, Histoire des martyrs, p. 411.

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entendre à Villegaignon que le bruit estoit grand en France qu'il estoit passé grand nombre ds Luthériens dans ses navires qui pouvoyent esmouvoir le roy Henry à lui donner beaucoup d'ennui , comme de proscrire son bien, retenir ses navires, empescher qu'homme ne lui donnast secours A quoi il pensa bien longtemps, et imaginant que cela se pourroit faire, délibéra d'y pourvoir ».

Villegaignon était déjà fort ébranlé dans ses croyances par ses propres réflexions. Cointa, qui s'efforçait de regagner le temps perdu, excitait d'un autre côté son impatience, mais le vice-amiral avait donné sa parole aux Genevois, et il lui répugnait de la violer. Aussi se détermina-t-il à attendre une occasion favorable pour se déclarer. Les protestants s'étaient aperçus sans peine des nouvelles dispositions du gouverneur; mais, comme ils avaient besoin de sa protection, ils le ménageaient et se tenaient sur leurs gardes. Néanmoins Villegaignon, qui cherchait une occasion de rupture, ne tarda pas à la rencontrer. Vers la fin du mois de mai, Richier célébrait deux mariages en présence de la plupart des colons. Il prêcha sur le baptême et affirma qu'il fallait revenir aux traditions antiques, et administrer ce sacrement comme l'avait fait saint Jean-Baptiste. Villegaignon le laisse à grand'peine achever son discours, puis, en pleine assemblée (1), « le dément et proteste contre lui que les susdits qui avoient introduit lesdites cérémonies estoyent plus gens de bien que ledit Richier et ses semblables, et que quant à luy il ne vouloit délaisser ce qui avoit esté ia observé par plus de mille ans ». Richier, bravé en face, riposta vigoureusement. La discussion s'aigrit tout de suite. Le vice-amiral déclara qu'il n'assisterait plus ni au prêche [ni aux prières, et même qu'il ne partagerait plus ses repas avec les ministres. Richier, qui regrettait son emportement, et redoutait les conséquences de cette rupture pour l'avenir de sa petite Eglise, voulait avoir

(1) Crespin, itl. id.

une nouvelle explication, mais Villegaignon refusa de le recevoir. La question se compliquait. La rupture religieuse allait sans doute amener la séparation. Le gouverneur ne se dissimulait pas que le retour immédiat des Genevois en France ruinerait la colonie, car il était évident qu'ils se plaindraient amèrement de sa déloyauté, et empocheraient toute nouvelle immigration protestante. Il feignit donc d'écouter les conseils de Cointa, et fit savoir à Corguilleray que le seul moyen d'arranger l'affaire à la satisfaction commune des deux parties était de demander en Europe de nouvelles instructions. Il lui proposa de renvoyer en Europe l'un des deux ministres par un des navires qui allaient prochainement porter en France des nouvelles de la colonie. En attendant son retour les protestants s'engageraient à ne pas administrer les Sacrements, et à ne jamais parler sur les articles qui formaient l'objet de la discussion.

Les écrivains protestants ont prétendu qu'en agissant ainsi, Villegaignon ne cherchait qu'à se débarrasser de l'un ou de l'autre de ses contradicteurs. Il se peut en effet que le viceamiral n'ait pas été fâché de n'avoir plus à lutter que contre un seul ministre, mais il n'était pas homme à reculer devant plusieurs adversaires théologiques. Il le prouva bien plus tard ! Ses ennemis ont encore affirmé que Villegaignon attendait, pour lever entièrement le masque, le départ du navire pour l'Europe, car il voulait jusqu'au bout garder les apparences pour lui, et ne pas arrêter par une intolérance intempestive quelque nouvelle immigration de calvinistes. Il est probable que le vice-amiral ne fut pas retenu par de pareils scrupules. Il commençait déjà à se repentir d'avoir favorisé l'introduction des protestants en Amérique, et ne se souciait que médiocrement de voir arriver dans sa colonie de nouveaux adhérents à leur doctrine. Ce ne fut donc ni par peur ni par prudence, mais réellement pour sortir à tout prix d'une situation équivoque, que Villegaignon autorisa l'un des deux ministres à chercher auprès de Calvin des instructions plus précises.

Gliartier, le plus jeune et sans doute le plus ardent des ministres, fut désigné par ses coreligionnaires pour remplir cette délicate mission. Il partit le i juin. Villegaignon l'avait chargé pour Calvin d'une lettre, qui n'a pas été conservée, ou du moins que nous n'avons pas retrouvée. Les discussions théologiques ne furent pas interrompues par ce départ. Elles redoublèrent au contraire d'intensité. Richier et les Genevois n'avaient accepté que très à contre-cœur l'obligation de ne plus administrer les sacrements, et surtout de ne pas prêcher sur les articles discutés. Ils ne cherchaient qu'à éluder ces engagements, et, bien que n'osant braver en face le gouverneur qui n'entendait pas raillerie sur cette matière, ils se réunissaient en secret pour accomplir leurs cérémonies. Villegaignon le savait, et en était fort irrité; aussi résolut-il de se prononcer plus catégoriquement. Quelques jours après la Pentecôte, il revint avec éclat aux cérémonies de l'Église catholique, et, tout en laissant les dissidents libres, comme il le leur avait promis, de pratiquer leur culte, il défendit pourtant à Richier de prolonger ses prêches au-delà d'une demiheure. En même temps il se répandit en invectives contre Calvin et sa doctrine, et permit à Cointa, qui cherchait à se faire pardonner son apostasie par un redoublement de zèle, d'attaquer publiquement les articles de la foi protestante.

Il y eut alors dans la petite colonie comme un tournoi d'éloquence ou plutôt de théologie entre les deux partis. D'un côté Richier, Corguilleray, Léry et les Genevois; de l'autre Villegaignon, Cointa et les catholiques. Ces débats nous laissent indifférents aujourd'hui, mais, au milieu du XVI' siècle, aucune question ne passionnait davantage. Richier, avec lin courage qui ne reculait devant aucune perspective, n'hésitait pas à attaquer le tout puissant gouverneur. Celui-ci, sans se soucier des progrès et de l'avenir de la colonie, ne songeait plus qu'à la discussion. Il s'enfermait dans sa bibliothèque, en dévorait les ouvrages, et ne perdait aucune occasion de catéchiser ou de prêcher. Ce n'était certes pas un

LES COLONS GENEVOIS. 2oS

théologien de fantaisie, dans le goût du Ghilpéric, dont Grégoire de Tours a tracé le portrait, ou de son terrible contemporain Henri VIII Tudor. Quoique les protestants aient affecté de tourner en ridicule ses connaissances spéciales, elles étaient sérieuses. Il avait jadis étudié en Sorbonne, en compagnie de Calvin, et passait pour un des meilleurs controversistes de l'époque. Il le prouva plus tard lorsque, revenu en France, il composa sur ces matières plusieurs ouvrages qui eurent un grand retentissement. Villegaignon et Richier étaient donc deux adversaires sérieux, également instruits, également ardents et opposés à toute concession. Ils ne pouvaient s'entendre, et la conséquence immédiate de leurs dissentiments fut la ruine de la colonie française.

Les écrivains protestants se sont répandus en violentes invectives contre ce qu'ils appellent l'abjuration de Villegaignon. Ils l'ont accusé non seulement d'avoir violé sa parole, mais encore d'avoir attiré leurs coreligionnaires dans un piège. Quand ils ont cherché les motifs de sa conduite, ils ont prétendu que Villegaignon avait eu peur de l'inquisition. « Que (1) si on demande maintenant quelle fut l'occasion de ceste révolte, quelques-uns des nostres tenoyent que le cardinal de Lorraine et autres qui lui avoyent escrit de France par le maistre d'un navire, qui vint en ce temps là au cap de Frie, l'ayant reprins fort asprement par leurs lettres, de ce qu'il avait quitté la religion catholique romaine, de crainte qu'il en eut, il changea soudain d'opinion. » Il se peut en effet que Villegaignon, averti des conséquences de sa tolérance, ' et craignant à son retour en France une punition exemplaire ou tout au moins une disgrâce, ait, à la réception des lettres du cardinal, marqué plus fortement encore ses répulsions calvinistes; nous remarquerons néanmoins qu'il était fort difiieile à un navire d'aller du Brésil en France et de France au Brésil dans le court espace de temps qui sépara l'arrivée

^1) Lkry, ouv. cit. S vi.

25 i HISTOIRE DU BRESIL FRANÇAIS.

•les Genevois au fort Goligny et la nouvelle détermination du vice-amiral. D'ailleurs quel est ce vaisseau mystérieux qui s'arrête au cap Frio, et dont le capitaine semble craindre de communiquer librement avec le gouverneur de la colonie ? Léry a peut-être inventé et ce voyage et ces lettres du cardinal. Il allègue encore, (1) mais sans la prouver, une cause singulière : « I'ay entendu depuis mon retour que Yillegaignon devant mesme qu'il partit de France, pour tant mieux se servir du nom et auctorité de feu monsieur l'admirai de Ghastillon, et aussi pour abuser plus facilement tant l'Eglise de Genève en gênerai que Galvin en particulier avoit prinsadvis avec ledit cardinal de Lorraine de se contrefaire de la Religion.» Mais était-il donc besoin de feindre une conversion au Calvinisme pour connaître les sentiments de son chef et les dogmes qu'il professait? Certes ni Galvin ni ses ministres n'en faisaient mystère. Il n'était pas nécessaire, pour les bien pénétrer, d'attirer au fond de l'Amérique quelques-uns de ses disciples. Les accusations des écrivains protestants tombent donc d'elles-mêmes. Qu'on accuse Villegaignon de faiblesse, d'hésitations, d'inconséquences même, soit ; mais d'hypocrisie ou de trahison, jamais. S'il parut à certains moments pencher vers le Calvinisme, si même il se compromit par quelques démonstrations extérieures, la faute en doit être imputée moins à lui qu'à l'époque anxieuse et troublée au milieu de laquelle il vivait.

Aussi bien la meilleure preuve de la sincérité de Villegaignon est que, à partir du moment où il rompit avec les ( ienevois, il resta ferme et inflexible dans sa vieille doctrine catholique. Il eut seulement le tort de ne pas observer à la lettre ses engagements envers les colons qu'il avait fait venir de Suisse, et d'apporter dorénavant dans ses rapports avec eux une aigreur qui se traduisit par des faits regrettables. Gomme l'écrit Léry dans son pittoresque langage: « Dés lors

,1) LÉRY, ouv. cit. § VI.

nous înonstra fort mauvais visage ; conclusion, sa dissimulation nous fut si bien descouverte, qu'ainsi qu'on dit communément nous cog'iiusmes lors de quel bois il se chauffoit. »

La grande faute de Villegaignon fut en effet d'accorder une importance exagérée à ces dissentiments théologiques, et de voir dans les hommes qu'il dirigeait, non pas uniquement des colons, à l'avenir desquels il devait pourvoir, mais des adversaires religieux qu'il voulait contraindre à penser comme lui. Le sectaire en un mot l'emporta chez lui sur l'administrateur, et, à ces querelles regrettables, la France perdit un empire. Quand les colons Genevois débarquèrent, ils étaient tous résolus à entreprendre avec ardeur le grand œuvre de la colonisation. Ils ne demandaient que du travail et une direction. Au lieu de profiter de leur bon vouloir pour les lancer immédiatement dans les forêts de l'intérieur, ou bien de commencer à cultiver la terre, Villegaignon les retint dans l'île aux Français, et les employa à ces travaux de fortifications qui lui semblaient nécessaires pour consolider la prise de possession du pays. Les Genevois avaient obéi sans protester, mais non sans perdre quelques-unes de leurs illusions, surtout quand ils se heurtèrent aux exigences matérielles de la vie. Léry (1) s'est fait l'interprète de leur découragement : « Nous autres nouveaux venus, écrit-il, demeurasmes et disnames ce iour-là en la mesme salle, où pour toutes viandes nous eusmes de la farine faite de racines, du poisson boucane c'est-à-dire rosti à la mode des sauvages, d'autres racines cuictes aux cendres, et pour breuvage de l'eau d'une cysterne, ou plustost d'un esgout de toute la pluye qui tombait en l'isle, laquelle estoit aussi verde, orde et sale qu'un vieil fossé couvert de grenouilles*.. Outre plus, sur le soir qu'il fut question de trouver logis..., on nous bailla une maisonnette, laquelle un sauvage esclave de Villegaignon achevoit de couvrir d'herbe, et bastir à sa mode sur le bord de la mer:

(1 Lekv, ouVj cit. g vi.

auquel lieu à la façon des Ainériquains, nous pendismes des linceux et des licts de coton, pour nous coucher en l'air. » Les Genevois espéraient que cette installation provisoire se modifierait, et qu'ils jouiraient bientôt d'un confortable relatif. Il n'en fut rien. Non seulement Villegaignon les lit travailler sans trêve ni relâche à son fort, malgré les fatigues du voyage et l'imprévu des nouvelles habitudes à contracter, mais encore il ne leur donna qu'une nourriture insuffisante, si bien « qu'avec ces incommoditez et débilitez, estans contraincts de tenir coup à la besogne depuis le poinct du iour iusques à la nuict, il sembloit bien nous traiter un peu plus durement que le devoir d'un bon père, tel qu'il avoit dit à nostre arrivée nous vouloir estre, ne porLoit envers ses enfans. » Les Genevois croyaient alors travailler pour leurs coreligionnaires. De plus Richier, dans l'enthousiasme de la première heure, leur représentait Villegaignon comme un « second saint Paul », et les encourageait dans leurs bonnes résolutions. Pendant plusieurs semaines, malgré les fatigues d'un travail auquel la plupart d'entre eux n'étaient pas habitués, ils ne reculèrent pas devant celte besogne fastidieuse, et furent à tour de rôle terrassiers, maçons ou charpentiers. Leurs déceptions pourtant avaient été bien vives : ils avaient cru trouver au Brésil une terre de promission, un véritable paradis terrestre, et ils se heurtaient chaque jour à la plus triste des réalités; niais ils avaient promis d'obéir, et ils obéirent jusqu'au jour où ils comprirent que Villegaignon exploitait leur bonne volonté, et ne voyait en eux que des instruments de travail et non des auxiliaires. Encore ne songeaient-ils pas à lui disputer l'exercice de l'autorité, mais ils déclarèrent hardiment qu'ils n'exécuteraient ses ordres (pic jusqu'au jour où leur conscience le leur défendrait. Tous ceux que le vice-amiral avait froissés par sa hauteur et ses brutalités se groupèrent immédiatement autour d'eux. C'était un noyau d'opposition qui se formait. Personne encore ne refusait ouvertement d'exécuter les ordres du gouverneur, niais on ne le faisait qu'avec répugnance, et le inéconleii-

tement se traduisait par de sourdes résistances. Villegaignon se crut bravé, et redoubla d'exigences. Habitué par son éducation et ses antécédents à une stricte discipline, il ne pouvait supporter l'idée de la désobéissance. Il se croyait toujours sur sa galère maltaise, et confondait volontiers les colons avec la chiounne. Aussi parut-il étonné de cette opposition inattendue et résolut-il de la briser.

Le vice-amiral s'en prit d'abord aux Brésiliens employés aux travaux du fort ; il espérait peut-être prévenir une révolte ultérieure, en montrant ce dont il était capable, si on le poussait à bout. Ces Brésiliens étaient des Margaïats prisonniers, que Villegaignon, pour empêcher nos alliés les Tupinambas de les dévorer, leur avait achetés. D'après les usages de l'époque, ils étaient ses esclaves légitimes. Encore n'était-ce pas une raison pour les traiter comme il le fit. Sans la moindre raison, il les rouait de coups, les jetait en prison, et les accablait de mauvais traitements. Un jour l'un d'entre eux, nommé Mingaut, avait commis une vétille, « pour (1) laquelle il ne méritoit presque pas qu'il fut tancé; il lui lit embrasser une pièce d'artillerie, et dégoutter et fondre du lard fort chaut sur les fesses, tellement que ces pauvres gens disoient souvent en leur langage : Si nous eussions pensé que Paycolas nous eust traité de ceste façon, nous nous fussions plus tost faits manger à nos ennemis que de venir vers lui. » Aussi bon nombre d'entre eux s'enfuirent dans les bois, malgré les Tupinambas qui y avaient bâti leurs villages, préférant tomber entre les mains de leurs ennemis héréditaires que subir plus longtemps la tyrannie de Villegaignon.

Ces Margaïats fugitifs ne tardèrent pas à contracter alliance avec les interprètes Normands, qui n'avaient pas voulu se soumettre aux ordonnances du vice-amiral, et continuaient à mener dans les forêts vierges de l'intérieur la vie aventureuse

,1; Lèry, ouv. cit. § xvn.

à laquelle ils étaient accoutumés. Les interprètes appelèrent à eux ces Margaïats, et les défendirent contre les Tupiaambas qui voulaient les reprendre pour les restituer à Villegaignon, ou plutôt pour les dévorer. Ils unirent leurs ressentiments à leur propre haine, et tous ensemble devinrent les ennemis les plus acharnés du gouverneur.

Contre la mauvaise volonté bien constatée des Genevois, et les hostilités déclarées des interprètes Normands et des Margaïats, Villegaignon aurait dû s'assurer à tout le moins les bonnes dispositions des Français qu'il avait amenés avec lui. Il ne prit même pas cette précaution élémentaire, et réussit à s'en aliéner la majeure partie par ses emportements et ses fureurs. Plusieurs d'entre eux ne méritaient; il est vrai, aucune sympathie. C'étaient des criminels de la pire espèce, puisqu'ils étaient déjà condamnés à mort quand il les recruta dans les geôles de Paris et de Rouen. Un moyen existait pourtant d'amender ces natures perverses ; il fallait leur faire comprendre la nécessité du travad et la possibilité de la réhabilitation. Villegaignon ne sut que les punir, et développer en eux les mauvais sentiments qui avaient déjà fait explosion en Europe. Un de ces malheureux, un certain Laroque, menuisier de son état, avait ourdi contre le vice-amiral une conspiration qui n'avait même pas reçu un commencement d'exécution. « L'ayant (1) fait coucher tout à plat contre terre, et par un de ses satellites à grands coups de baston tant fait battre sur le ventre, qu'il en perdoit presque le vent et l'haleine, après que le pauvre homme fut ainsi meurtri d'un coslv, cet inhumain disoit : Corps S. lacques, paillard, tourne l'autre; tellement qu'encores qu'avec une pitié incroyable il laissast ainsi ce pauvre corps tout estendu, brisé et à demimort, si ne fallut- il pas pour cela qu'il laissast de travailler de son métier. » Quelques-uns de ses compagnons, exaspérés

I LÉEY, OUVi Cil g \ f.

par ces mauvais traitements, complotèrent de s'enfuir, et débarquèrent sur le continent, où ils rejoignirent les interprètes Normands. C'étaient autant d'ennemis déclarés, sans compter tous ceux qui restaient en apparence fidèles à leur devoir, mais n'obéissaient plus qu'avec répugnance, et n'attendaient qu'une occasion pour se jeter à terre et fuir cette intolérable tyrannie.

On a souvent observé pour certains orgueilleux que la conscience qu'ils avaient de leurs torts ne les empêchait pas de persévérer dans une conduite dont ils prévoyaient néanmoins les fatales conséquences. Villegaignon était certes trop intelligent pour ignorer qu'il s'aliénait, par ses emportements, les bonnes dispositions de ses hommes, mais il se croyait engagé d'honneur à ne céder sur aucun point. Au lieu de désarmer par quelques concessions bien faciles les haines qui couvaient autour de lui, il redoubla de sévérité. Pour la moindre faute il ordonnait la bastonnade ou la prison. Ses gardes écossais, fidèles exécuteurs de sa volonté, allaient saisir le délinquant et appliquaient la peine dans toute sa rigueur ; car ils se sentaient isolés au milieu des colons, et comprenaient que Villegaignon était leur seul appui. Le viceamiral en arriva même à distribuer les punitions presque au hasard. On prétendait dans l'île que ses rigueurs variaient avec ses costumes, « de façon (1) que, quand nous voyons le vert et le iaune en pays, nous pouvions bien dire qu'il n'y faisoit point beau; mais surtout lorsqu'il était paré d'une longue robbe de camelot iaune, bordée de velours noir, les plus ioyeux de ses gens disoyent qu'il semblait lors son vray enfant sans souci. » Or, s'il tolère jusqu'à un certain point une sévérité outrée, l'esprit humain est ainsi fait qu'il repousse toute injustice et surtout tout caprice. Nos colons auraient peut-être supporté les sévérités du gouverneur : ils se révoltèrent contre ses injustices.

(1, Léry, ouv. cit. § TIi

g60 HISTOIRE DU BRÉSIL FRANÇAIS.

Les amis de Villegaignon n'échappèrent pas à ses caprices. Thoret, le commandant du fort Coligny, devint tout-à-coup l'objet de sa haine. C'était un vieux soldat, qui avait autrefois servi en Piémont, peut-être sous les ordres de Villegaignon. Le vice-amiral, qui connaissait sa capacité et avait alors en lui toute confiance, l'avait investi d'un poste d'honneur, en le nommant gouverneur du fort : « Mais autant qu'il l'avuit aimé, autant le désaima, et à petite occasion lui donna beaucoup d'ennuis (1). » Thoret avait de bonne heure embrassé la réforme. L'arrivée de Richier et de Ghartier surexcita son zèle religieux. Il suivit avec ferveur tous les exercices, et pratiqua jusqu'à la minutie les moindres observances du nouveau culte. Lorsque Villegaignon se déclara contre les Protestants, Thoret, fidèle à son devoir et aux exigences de l'honneur militaire, continua à remplir ses fonctions sans jamais donner prise à la moindre observation, mais il laissa voir par son attitude froidement correcte qu'il désapprouvait la conduite de son supérieur hiérarchique, et était attaché de cœur et d'esprit au petit groupe des Genevois. Villegaignon essaya d'abord de le ramener à lui, mais il comprit bien vite que c'était peine perdue, et dès lors s'acharna contre cet ancien ami, auquel il fit subir mille avanies, que ce dernier accepta par esprit de sacrifice. Il s'imagina très à tort qu'il pouvait abuser de cette longanimité, et, à propos d'une question futile, lui intenta une détestable querelle.

Il s'agissait de payer les Tupinambas qui avaient vendu des esclaves à Villegaignon. Ces Tupinambas avaient été renvoyés au trésorier, nommé la Faucille, qui n'exécuta pas leur réclamation. Ils se plaignirent alors au vice-amiral, qui chargea Thoret de faire droit à leur demande. Thoret s'empressa de prendre en main leur cause, et lit au trésorier quelques observations que celui-ci reçut fort mal. Une dis-

(1) Crkspin, Histoire des martyrs, p. 411.

cussion s'engagea, et Thoret, provoqué par les réponses de la Faucille, lui donna un démenti. « Or (1) le conseil avoit fait ordonner que nul n'eust à desmentir plus grand que soi, ou son compagnon, à peine de faire réparation d'honneur, un genouil en terre, le bonnet au poing, et suspendu de son office et estât, si aucun en avoit, pour trois mois. » A peine Yillegaignon est-il informé du démenti, qu'il convoque le conseil, fait comparaître Thoret qui avoue sa faute, et réclame l'exécution pure et simple du règlement. En vain Thoret fait-il observer qu'il avait agi dans l'intérêt du service ; en vain quelques-uns des membres du conseil demandèrent-ils un arbitrage, l'opinion du vice-amiral prévalut, et Thoret dut se résigner à cet affront immérité. « A quoi (2) à grandes difficultés et prières condescendit cet homme vaillant et adroit aux armes : eonnoissant que le iugement estoit l'aie t par ses propres ennemis. Toutesfois il obéit à la prière de Richier et Dupont qui le prièrent de prendre patiemment le tort qu'on lui faisoit. » Villegaignon aurait dû se contenter de cette facile victoire, mais il abusa de sa position pour se permettre contre cette victime volontaire du devoir mille plaisanteries fort déplacées. « Laquelle (3) moquerie et indignation Thoret porta si impatiemment que d'un grand desplaisir s'avisa de passer un bras de mer de deux lieues, le plus secrettement qu'il peut sur trois pièces de bois liées ensemble pour trouver passage en un navire de Bretons, qui estoit à un port distant de là trente lieues, où il fut fort bien accueilli du capitaine. » Cette défection était fort dangereuse, non seulement parce qu'elle privait la colonie d'un officier utile et dévoué, mais surtout parce que cet officier, injustement traité, ne manquerait pas, à son retour en Europe, de dénigrer Villegaignon et la colonie, et serait d'autant mieux écouté que sa position

(1) Crespin, ici.

(2) Crespin, id.

(3) id. id.

avait été plus élevée et son traitement plus rigoureux. Le vice-amiral, qui aurait dû essayer de le retenir à tout prix, perdait alors comme le sentiment de la situation. Non seulement il exagérait la dureté naturelle de son caractère, mais encore « la grande (1) modestie et patience des povres personnes accreut tellement l'audace de son cœur, que plus il ne pensoit que ruiner, mesler, et renverser sens dessus dessous l'ordre ecclésiastique et politique, lesquels lui-mesme avoit en une si sainte affection, érigé, establi et confirmé.» Mais sur ce point il rencontra une résistance inattendue. Les Genevois lui avaient obéi, tant qu'il leur avait seulement demandé de rendre à César ce qui appartient à César. Du jour où il s'avisa d'excéder les limites de son autorité en leur imposant des règles contraires à leur liberté religieuse, ils lui déclarèrent hardiment qu'ils n'écouteraient plus que leur conscience. Exaspéré par cette déclaration, dont il ne pouvait s'empêcher de reconnaître la justesse, mais trop emporté par la passion pour s'arrêter quand il en était" encore temps, Villegaignen poussa tout de suite les choses à l'extrême, et interdit au ministre Richier de prendre dorénavant la parole, à moins de modifier les prières et le culte, c'est-à-dire d'abjurer. Déplus il défendit toute assemblée. Dupont de Corguilleray, le chef des Genevois, vieillard respectable que les deux partis s'accordaient à ménager, s'indigna de cette injuste prétention, et fit savoir au gouverneur qu'il ne le reconnaissait plus pour son suzerain, se considérait comme délié de tout engagement à son égard, et n'attendait plus qu'une occasion de rentrer en Europe. Cette fois la rupture était complète, et Villegaignon l'avait seul provoquée par ses exigences intempestives.

(1) Crespin, ouv. cit. p. 411.

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