III. — Départ des Genevois
Le vice-amiral avait jusqu'alors toujours imposé ses volontés. Pour la première fois, on le bravait en face, et à caprices arbitraires on opposait une résistance d'autant plus dangereuse qu'elle était légale. Surpris par ces prétentions inattendues, il refusa de donner acte à Corguilleray de sa sommation, et annonça qu'il maintiendrait son autorité. Il n'aurait certes pas reculé devant un coup de force, mais il ne se sentait pas suffisamment appuyé, et redoutait un conflit, qui ne se résoudrait peut-être pas à son avantage. Nicolas Barré, le principal de ses lieutenants, celui qu'il avait investi de sa confiance après la fuite de Thoret, était sans doute un homme d'exécution et un serviteur dévoué, mais c'était aussi un protestant convaincu, et, pour rien au monde, il n'aurait consenti à user de violence contre ses coreligionnaires. Les gentilshommes volontaires, qui avaient suivi le vice-amiral au Brésil, l'auraient plus facilement écouté, mais ils respectaient Gorguilleray, gentilhomme comme eux, et le préjugé n'étouffait pas chez eux la voix de l'honneur au point de leur persuader que les Genevois étaient dans leur tort. Restaient, il est vrai, son neveu Bois le Comte et ses gardes écossais, prêts à lui obéir envers et contre tous ; mais Villegaignon n'osa pas leur donner l'ordre d'arrêter les Genevois, il craignait une résistance ouverte de leur part, et savait qu'au premier signal non seulement tous les protestants prendraient fait et cause pour eux, mais encore les colons, qu'il maintenait à grand'peine dans le devoir, profiteraient de l'occasion pour secouer son autorité.
Il se résigna donc, comprima sa fureur, et se réserva d'agir suivant les circonstances ; seulement, pour mieux prouver sa colère aux dissidents, il leur coupa les vivres, et ordonna de
les laisser vivre à leur guise. Ceux-ci ne demandaient pas mieux. La maigre pitance que leur octroyait Villegaignon ne leur souriait que médiocrement. A peine eurent-ils appris (pie cette modeste rémunération de leur travail leur était refusée qu'ils cessèrent de leur côté de travailler aux fortifications, et entrèrent en relation avec les Brésiliens, qui leur fournirent en effet des vivres en abondance, et ne les laissèrent manquer de rien.
Villegaignon avait espéré les prendre par la famine. Ses calculs étaient déjoués. Furieux de sa déconvenue, il résolut de faire un exemple pour ressaissir une autorité qu'il sentait lui échapper. Deux des Genevois, Jean Gardien et Jean de Léry (1), avaient quitté l'île aux Français et étaient allés passer quelques jours en terre ferme. Or le vice-amiral avait ordonné précédemment que pas un colon ne sortirait de l'île sans lui en demander l'autorisation, et les deux amis, se considérant comme déliés de tout engagement vis à vis de lui, n'avaient pris conseil que d'eux-mêmes pour partir. A peine étaient-ils de retour que Villegaignon ordonna de les arrêter et de les enchaîner. Gorguilleray, scrupuleux jusqu'à la duperie, aurait voulu que Gardien et Léry se laissassent enchaîner, car, disait-il, ils avaient enfreint un règlement; d'ailleurs il leur promettait d'intervenir en leur faveur. Les délinquants lui firent remarquer que, puisque Villegaignon n'avait pas tenu ses engagements, ils étaient libres de se
(1) Ce refus d'obéissance <le la part de Léry a été singulièrement travesti par Thevet, qui, confondant, suivant son habitude, dos épisodes très divers, a cru que Léry était un des cinq prétendus conspirateurs, dont nous racontons plus loin la fin lamentable. Nous lisons en effet dans son Histoire de deux voyages aux Indes Australes et Occidentales : (ms. f. St Germain n° 656) « et quant au quatriesme, qui estoitLéry, fin et accort, fit tant qu'il se déferra les deux iambes, et se sauva de nuit dans un bateau avec d'autres, et gaigna le cap de Frie etc. »
LES COLONS GENEVOIS. 2fi5
comporter à leur guise, et ils refusèrent nettement d'obéir, La circonstance était critique. Villegaignon allait-il pousser les choses à l'extrême : « En ce cas (1) nous estions quinze ou seize de nostre compagnie, si bien unis et liez d'amitié, que qui poussoit l'un frapperoit l'autre, comme on dit ». Aussi le vice-amiral hésita-t-il à donner le signal de la guerre civile. Il feignit d'accepter les raisons des Genevois, et n'insista pas davantage ; mais rentré chez lui il exhala sa fureur en termes amers, et fit entendre à ses familiers qu'il se préparait à un acte éclatant de vengeance.
Ce refus d'obéissance faillit provoquer une explosion. Tous les mécontents, et ils étaient nombreux, persuadés que Villegaignon était réduit à l'impuissance, supplièrent les Genevois de pousser leur victoire jusqu'au bout, et de déposer le gouverneur. Quelques-uns, plus violents, proposaient même de s'en débarrasser en le jetant à la mer, « à fin, (2) disoient-ils, que sa chair et ses grosses espaules servissent de nourriture aux poissons ». Corguilleray et Richier n'auraient eu qu'à faire un signe et la révolte éclatait ; mais, scrupuleux observateurs de la légalité, ils ne voulurent pas mécontenter l'amiral Coligny, sous les auspices duquel l'expédition avait été entreprise, et qui avait honoré Villegaignon de ses faveurs. Ils rejetèrent toutes les ouvertures de rébellion, et poussèrent même la discrétion et les ménagements jusqu'à se cacher pour célébrer leurs offices ; ils continuèrent pourtant à prêcher en public, bien persuadés que Villegaignon n'oserait ou ne pourrait les troubler.
Le vice-amiral ne tarda pas à comprendre que la présence des Genevois dans l'île aux Français constituait pour lui une menace permanente. Bien qu'il leur eût positivement défendu, au début de leurs contestations, de s'éloigner du fort, il se décida à leur permettre, dans les premiers jours d'octobre,
(1) Léry, ouv. cit. § VI.
(2) id. id.
2fifi HISTOIRE DU BRÉSIL FRANÇAIS.
d'aller attendre sur le continent l'arrivée d'un navire français qui les rapatrierait. Cette fois encore on conseilla aux Genevois de profiter de leur départ pour déposer le gouverneur ; mais ils refusèrent par respect pour la France et pour la religion, et s'établirent au fond de la baie de Ganabara, dans un petit village brésilien qu'on avait surnommé la Briqueterie. Ils devaient y rester deux mois encore avant de s'embarquer pour l'Europe.
Yillegaignon ne les avait laissés partir que très à contrecœur, et uniquement parce qu'il les redoutait. Il eut la petitesse de leur faire subir, quand ils quittèrent l'île, quelques humiliations bien inutiles. Ainsi n'ordonna-t-il pas de fouiller leurs coffres et leurs paquets. Les artisans avaient emporté quelques outils ; il les lit saisir comme lui appartenant. Gorgnilleray et Richier avaient gardé quelques livres; il les confisqua sous prétexte qu'il les avait tous achetés lui-même. Gomme les bagages des Genevois étaient trop considérables pour qu'ils fussent transportés tous à la fois et sur une seule barque, deux d'entre eux, un tourneur et un menuisier, attendirent le retour du bateau, et déposèrent leurs effets sur la grève. Villegaignon outré de fureur assistait au départ. Voyant que ces deux ouvriers restaient seuls dans l'île, il se donna la triste satisfaction de visiter lui-même leurs bagages. Il trouva dans ceux du tourneur quelques ouvrages en bois que l'ouvrier avait fabriqués dans ses moments de loisir, avec l'espoir d'en trouver un prix avantageux quand il reviendrait en France. « Gomme (1) icelui Villegaignon, ne pouvant plus contenir la rage dont il était transporté, lui imposa qu'il estoit larron, d'avoir fait tels vaisseaux de son bois, et leva deux ou trois fois le poing pour le frapper. Toutesfois pour ce que que quelqu'un de ses familiers Taperceut, il se contint pour cette fois : neantmoins il se vengea sur les coupes, lesquelles il cassa et froissa aux pieds, blasphémant et despitantle nom de Dieu «.Revenu a lui, il eut honte de son emportement,
(1) Crespin, p. 114.
et envoya un de ses officiers présenter ses excuses et offrir une indemnité au tourneur. Mais le mal était fait. Villegaignon avait commis une mauvaise action, et il s'était rendu ridicule. Pendant les deux mois que les Français passèrent à la Briqueterie, les indigènes leur fournirent des vivres ; encore fallait-il les acheter bien cher, et leur donner en échange des vêtements ou des armes. Il était évident que, du jour où ces ressources leur manqueraient, les Brésiliens les abandonneraient ; car l'intérêt et non la reconnaissance les amenait près d'eux. Il peut sembler étrange que, menacés d'une famine prochaine, les Genevois n'aient pas songé sinon à cultiver la terre, au moins à se procurer par la chasse ou la pèche quelques ressources supplémentaires ; mais tel était l'aveuglement de tous les colons du temps qu'ils ne songeaient même pas à exploiter les richesses naturelles du sol. Moitié par indifférence, moitié par orgueil, ils aimaient mieux s'exposera mourir de faim que s'abaisser à un travail dégradant, pensaient-ils, pour des Européens. Ils parcouraient les environs, et assistaient aux fêtes et aux cérémonies indigènes. Les plus anciens d'entre eux interrogeaient les Brésiliens sur les productions du sol, sur leurs traditions nationales, sur l'origine de leurs coutumes. Quelques-uns, plus soucieux de l'avenir, rédigeaient même des dictionnaires de leur langue. Entre tous se distinguait par l'ardeur de ses investigations Jean de Léry. Peut-être songeait-il déjà à publier le récit de son voyage. Il pénétrait dans les forêts de l'intérieur, il recevait l'hospitalité dans les cases brésiliennes, il tâchait de surprendre le secret de leurs croyances, il achetait des oiseaux ou des animaux rares, des plumes, et autres objets, qu'il se réservait de rapporter en Europe. Pendant ce temps Gorguilleray et Richier préparaient leurs moyens de défense ; car ils s'attendaient à être attaqués par Villegaignon à leur retour en Europe, et ne voulaient pas être pris au dépourvu. D'après Villegaignon (1), —mais il faut nous défier ici de son témoi-
(1) Pièces justificatives. Lettre VII de Villegaignon.
208 HISTOIRE DU rtP.ÉSIT. FRANÇAIS.
gnage, — ils auraient même essayé à diverses réprises d'organiser la rébellion immédiate. « Au (1) moyen de quoy secrètement se mit à séduire mes hommes, et les plus proches d'auprès de moy : leur disant qu'il s'en retournoit en France pour ramener tant de gens que, par force, il pourroit planter la religion que i'avois refusée, et, pour confirmer ceulx de mes hommes qu'il avoit gaignez, feist recognoistre une islette à trois lieues de moy, où il designoit de se retirer » et plus loin « à l'heure de son parlement, vint trouver mes hommes et leur dire.., qu'il serait de retour dedans dix moys, en si bonne compagnie que ie seroye tout ioli de me tenir cloz et couvert tout seul en mon isle ». Il se peut, en effet, que Corguilleray et Richier aient été imprudents en paroles, et qu'ils aient l'ait aux colons des promesses qu'ils n'étaient pas certains d'accomplir, mais ils avaient jusqu'au dernier moment donné l'exemple de l'obéissance, et Villegaignon n'avait pas à craindre de leur part une révolte ouverte. Le vice-amiral de son côté organisait sa vengeance. Il savait que le calvinisme était proscrit en France, et voulait que Richier et les siens lissent profession des doctrines condamnées, afin de demander un châtiment exemplaire. Dès le 8 septembre 1557, un certain Aubery fut par lui député au ministre, et l'interrogea sur certains points controversés. Richier, qui ne se doutait pas du piège, et qui d'ailleurs était homme à ne pas reculer devant le martyre pour mieux affirmer sa croyance, répondit sans hésitation, et l'envoyé de Villegaignon, convaincu de ses sentiments hérétiques, n'hésita pas à délivrer au vice-amiral un certificat attestant que Richier s'était nettement prononcé contre le catholicisme (2). Quelques semaines plus tard, le 27 décembre 1557, Villegaignon qui voulait avoir entre les mains toutes les pièces nécessaires, députa à Richier un autre envoyé, Pierre la Faucille, ce receveur qui avait été la cause
(1, 2) Villegaignon. Les propositions contenlieuses, entre le chevallier de Villegaignon et maistre Jehan Calvin. Préface.
LES GOLONS GENEVOIS. 269
de la punition et de la fuite de Thoret. Richier, qui était à la veille de son départ, et ne s'imaginait pas que la vengeance de Villegaignon le poursuivrait au delà de l'Océan, non seulement répondit à son envoyé qu'il était calviniste, mais encore lui donna par écrit son opinion sur trois propositions contentieuses. Il venait de signer son arrêt de mort, si, par bonheur, ces pièces accusatrices ne fussent tombées entre les mains de juges éclairés et tolérants (1).
Un vaisseau français venait d'arriver dans la baie de Ganabara. 11 se nommait le Jacques, et était commandé par le capitaine Faribault (2). C'était un vieux navire, à peu près hors d'usage, mauvais marcheur, et qu'on cherchait à utiliser pour un dernier voyage. Son possesseur, maître Martin Baudoin, du Havre, s'était associé pour l'équiper à quelques grands seigneurs protestants, moitié par désir d'augmenter leur fortune par une bonne spéculation, moitié avec l'arrièrepensée de préparer pour leurs coreligionnaires un asile au Nouveau Monde. On parlait alors beaucoup en France de la tentative de colonisation du Brésil. On en attendait même des résultats inespérés, car le capitaine Faribault annonça aux Genevois que plusieurs navires étaient en armement dans les ports de France, tout prêts à conduire au Brésil de nombreux colons. C'était tout un courant d'émigration qu'on voulait diriger vers cet heureux pays.. On espérait que, dans quelques années, plusieurs milliers de Français seraient établis dans la région, assez solidement pour repousser toute attaque portugaise. Aussi Faribault lut-il très- décontenancé quand Corguilleray et Richier lui eurent appris que la discorde régnait dans l'île aux Français. Le capitaine n'hésita pas à leur dire que la nouvelle de ces dissensions serait fort mal accueillie, et que les colons resteraient très-probablement en
(1) Villegaignon, id. Le procès-verbal de la Faucille fut rédigé et donné à Villegaignon le mardi 8 juin 1558.
(2) On trouve également Fariban et Faribaut.
Europe, puisqu'ils ne trouveraient plus au Brésil la liberté religieuse. Faribault avait cruellement raison. La France avait alors entre les mains un merveilleux instrument de fortune, et, par insouciance ou par ignorance, elle le brisait avant de s'en servir. Combien de fois dans notre histoire coloniale,, aurons-nous à signaler et à déplorer des fautes semblables !
Deux des gentilshommes qui étaient partis de France avec Villegaignon, La Chapelle et Boissi, l'avaient abandonné depuis quelque temps à cause de son intolérance religieuse, et s'étaient joints aux Genevois (1). Désireux de regagner la France et d'échapper aux mauvais traitements du vice-amiral, ils liront marché avec le capitaine du Jacques, et s'engagèrent pour eux et leurs compagnons à payer six cent livres tournois et à fournir des vivres. Villegaignon, qui ne pouvait s'empêcher de regretter leur départ, fit néanmoins contre mauvaise fortune bon cœur, et leur octroya la permission régulière de rentrer en France. Il écrivit môme au capitaine Faribault pour calmer ses scrupules, et il ajoutait dans sa lettre : « tout (2) ainsi que ie fus ioyeux de leur venue, pensant avoir rencontré ce que ie cerchois, aussi, puisqu'ils ne s'accordent pas avec moy, suis-ie content qu'ils s'en retournent ». Il lui confia en même temps un petit coffret, rempli de lettres qu'il envoyait à plusieurs personnes. Une de ces lettres était une dénonciation en forme adressée au premier juge français, dans le ressort duquel aborderaient les Genevois, et en vertu de laquelle ils devaient être traduits devant la justice comme hérétiques, et traités en conséquence ; en sorte que le vaisseau que ces infortunés croyaient devoir être l'instrument de leur salut serait celui de leur perte, et que
(1) Léry, ouv, cit. § XXI.
(2) Léry, ici. id. D'après de Thou (Histoire de France, liv. XVI,) qui s'est évidemment trompé, le capitaine du .lacques se nommait Martin Baudouin.
le capitaine Faribault devenait leur dénonciateur inconscient. Certes on a beaucoup chargé la mémoire de Villegaignon, et la plupart des accusations lancées contre lui par les écrivains protestants ne sont pas fondées, mais nous n'hésiterons pas à condamner sa déloyauté en cette circonstance. Il est vrai que, dans les dernières semaines que les Genevois passèrent dans la baie de Ganabara, de part et d'autre furent échangés des propos regrettables. Si Villegaignon avait, à plusieurs reprises, exprimé ses regrets d'avoir laissé échapper de si cruels ennemis, les Genevois de leur côté ne s'étaient pas fait faute de le menacer de leur vengeance. Ainsi qu'il arrive toujours en pareil cas, des rapporteurs officieux avaient envenimé ces propos, et Villegaignon, qui ajoutait foi à leurs exagérations, était presque convaincu que « les calvinistes retourneroyent bien accompagnez et ordonnez pour le chasser lui et ses complices ». Il se crut peut-être, en essayant de les prévenir, dans le cas de légitime défense, et c'est ce qui explique sa dénonciation. Cet acte n'en reste pas moins à son passif. \Sn gentilhomme a d'autres moyens pour se venger, et le représentant du roi de France aurait dû ne pas se prêter à un moyen aussi indigne d'assurer sa vengeance.
Aussi bien Villegaignon, malgré sa parole et le congé formel qu'il avait délivré aux Genevois, essaya jusqu'au dernier moment de retarder ou même d'empêcher ce départ, dont il redoutait les conséquences. Il accusa les fugitifs des crimes les plus atroces afin de les noircir aux yeux de leurs futurs compagnons de route. Il exploita même la superstition des matelots, en leur rappelant que la présence d'un prêtre à bord passai! pour funeste. Quelques matelots se laissèrent prendre à ces pièges grossiers, et déclarèrent au capitaine Faribault qu'ils ne prendraient la mer que si les passagers assuraient leurs approvisionnements en apportant chacun deux boisseaux de farine. Les Genevois durent en passer par ces exigences. Ils vendirent jusqu'à leur dernier vêtement pour se procurer ce surcroit de vivres, tant ils avaient bâte de fuir un conli-
-2"l"2 HISTOIRE DU BRÉSIL FRANÇAIS.
nent, où ils n'avaient éprouvé que des déboires, et partirent entin le 4 janvier 1558. Ils ne se doutaient certes pas qu'ils allaient s'offrir à la justice, et que cinq des plus vicieux d'entre les matelots dû Jacques avaient promis à Villegaignon de les livrer au bras séculier, au cas où sa dénonciation ne parviendrait pas en temps opportun.
La mauvaise chance qui n'avait pas abandonné la petite colonie Genevoise depuis son départ de Genève, sembla s'acharner encore contre elle. Le voyage de retour fut en effet fécond en péripéties tragiques. Le Jacques était un mauvais navire à peu près hors de service, et on l'avait chargé outre mesure de bois de teinture et autres marchandises. A peine avaient-ils pris la mer que les matelots s'aperçurent avec effroi (jue la cale était remplie d'eau et que le navire enfonçait. On se mit aux pompes douze heures consécutives. L'eau sortait des tuyaux rouge comme du sang à cause du bois de teinture. On songeait presque à regagner la terre, quand entin le charpentier réussit à aveugler la voie d'eau, mais il déclara que les bordages étaient tellement rongés par les vers qu'il n'était que prudent de regagner le continent, pour y construire un nouveau bâtiment, ou attendre le passage de quelque autre navire. C'était le parti le plus sage à prendre; mais Faribault ne se souciait de perdre ni son vaisseau ni ses marchandises. Il déclara qu'on continuerait la route; seulement, pour dégager sa responsabilité, il proposa à Corguilleray et aux autres passagers de leur donner une barque qui les jetterait à la côte. Plusieurs des Genevois ne s'étaient décidés que très à contre-cœur à quitter l'Amérique. Ils avaient entendu parler des persécutions qui ensanglantaient alors la France, et leur séjour au Brésil, bien que très court, avait suffi pour leur inspirer l'amour de ce sol enchanteur, et de ce climat délicieux. Léry était du nombre de ceux qui regrettaient ainsi leur départ. Gomme il (1) l'écrivait plus tard : « nous avions gouslé
(1) Léry, ouv. cit. g xxi.
la bonté et la fertilité du pays... aussi ie regrette souvent que ie ne suis parmi les sauvages, ausquels i'ai cogneu plus de rondeur qu'en plusieurs de par deçà, lesquels à leur condamnation portent teste de chestien. » Lorsque Corguilleray lit part à ses compagnons des propositions du capitaine, six d'entre eux, dont Léry, se décidèrent à les accepter. On leur donna une barque avec quelques vivres et leurs bagages. Léry était déjà descendu dans la barque, quand un de ses amis le supplia de rester, car il avait le pressentiment d'affreux malheurs qui le menaçaient, s'il persévérait dans sa résolution. Léry crut entendre un avertissement du ciel; abandonnant une partie de ses bagages, il remonta sur le navire, et laissa partir les cinq autres. Aucun de ces cinq infortunés ne devait revoir sa patrie, et c'est ce pur hasard ou plutôt ce mouvement instinctif qui sauva le futur auteur de la Relation du Voyage au Brésil.
Le Jacques était en si mauvais état et tellement chargé que deux mois après le départ il n'avait pas encore quitté les eaux Brésiliennes. A la lin de Janvier 1558, les passsgers reconnurent l'ile Fernando de Xoronha. En février seulement, après sept semaines de traversée, ils doublèrent le cap Saint Roch. Comme on n'avait pas compté sur un aussi long voyage, les vivres s'épuisaient, et la fatigue augmentait, car une partie de l'équipage était obligée de travailler constamment aux pompes. Les matelots auraient voulu débarquer, du moins pour prendre des vivres frais, mais le capitaine leur fit remarquer que la côte était habitée par nos ennemis les plus acharnés, les Margaïats, et fréquentée par les Portugais. Plutôt que de tomber entre leurs mains, ne valait-il pas mieux continuer sa route? L'équipage y consentit. Seulement, pour augmenter les provisions et diminuer le nombre des bouches inutiles, on tua tous les singes et tous les animaux rares qu'on rapportait du Brésil, à l'exception de quelques perrocpiets au splendide plumage.
Le 11 mars l'équateur fut traversé. La chaleur était acca-
-11 i HISTOIRE DU BRÉSIL FRANÇAIS.
Liante. Matelots et passagers, surmenés de fatigue, étaient en proie à la fièvre. Le contre-maître et le pilote se prirent de querelle, et songèrent à leur vengeance plutôt qu'à la direction du vaisseau. Le 26 mars, le pilote, au lieu de faire son quart, était en discussion avec son ennemi, quand un ouragan furieux tomba sur le navire, le coucha sur le liane et balaya le pont. Les deux hommes qui étaient la cause indirecte de ce malheur, au lieu de se réconcilier quand le danger fut passé, ne songèrent qu'à leur haine : « leur (1) action de grâces fut de s'empoigner et battre de telle sorte que nous pensions qu'ils se deussent tuer l'un et l'autre. » Quelques jours plus tard, le charpentier travaillait dans la cale du navire, quand il souleva par hasard une pièce de bois qui, en se détachant, découvrit une voie d'eau énorme « par où (2) l'eau entra si roide et si viste que faisant quitter la place aux mariniers qui abandonnèrent le charpentier, quand ils furent remontez vers nous sur le tillac, sans nous pouvoir autrement déclarer le fait, crioyent. nous sommes perdus, nous sommes perdus ! » Aussitôt la chaloupe est jetée à la mer avec de nombreuses pièces de bois pour construire un radeau. On s'y précipite avec tant d'ardeur que le pilote est obligé de défendre rentrée de la barque un couteau à la main. Par bonheur le charpentier avait eu la présence d'esprit de jeter son caban sur la voie d'eau, et de le maintenir avec ses pieds. Bien que soulevé par la force de l'eau, il appelle au secours, mais sans abandonner son poste. On finit par entendre ses cris, on se décide à venir à son aide, et, cette fois encore, le péril est esquivé. Tous les malheurs fondaient à la fois sur cet infortuné navire, tantôt grains furieux ou tempêtes, tantôt calmes plats. De plus le pilote ignorait son métier. Il engagea le Jacques dans l'inextricable mer des Sargasses, et le dégagea à grand
(1) LÉRY, ouv. cit. % XXI.
(2) id. idi
peine de ces prairies maritimes , qui s'étendaient à l'infini. A peine arrivait-on sous le Tropique, dans la région fréquentée par les navires portugais, que le capitaine Faribault, qui craignait de les rencontrer, ordonna le branle- bas du combat; mais le 28 avril, au moment où l'on séchait sur le pont et dans un pot de fer les poudres qui avaient été gâtées par l'humidité de la cale, « le canonnier (1) laissa ce pot si longtemps sur le feu qu'il rougit, la poudre s'estant emprise, la flambe donna de telle façon d'un bout en autre du vaisseau, mesme gasta quelques voiles et cordages, que peu s'en fallut, qu'à cause de la graisse et du breits dont le navire estoit frotté et goldronné, le feu ne s'y mist. » Un mousse et deux matelots furent grièvement brûlés, à tel point que l'un d'entre eux mourut après quelques jours d'atroces souffrances. Léry qui se trouvait sur le pont au moment de l'accident eut la présence d'esprit de rabattre sur son visage son bonnet de matelot. Il en fut quitte pour avoir le bout des oreilles et les cheveux grillés.
Ce n'était que le commencement des infortunes réservées à l'équipage du Jacques. Il se trouvait encore à cinq cents lieues de France quand les vivres commencèrent à manquer. Depuis longtemps il était réduit à la demi-ration. Le pilote s'était si fort trompé dans son estimation qu'il croyait être à la hauteur du cap Finisterre d'Espagne, et n'avait pas encore atteint celle des Açores. Dès la fin d'avril tous les vivres étaient consommés. On balaya la soute aux biscuits, mais on n'y trouva que des vers, des excréments de rats et d'informes débris, dont on composa une bouillie noire et amère comme de la suie. Tous ceux qui avaient encore des singes et des perroquets les sacrifièrent. Dès les premiers jours de mai la famine fut si violente que deux matelots moururent de faim, et furent jetés par dessus bord. Pour comble de malheur, la
(1) LÉRY, ouv. cit. § XXI.
2~l> HISTOIRE DU BRESIL FRANÇAIS.
tempête se déchaîna. Il fallait, malgré l'épuisement, veiller aux pompes et surveiller la mâture. Impossible à cause de l'agitation des flots de prendre aucun poisson. On s'avisa de couper des rondelles de cuir de tapir qu'on faisait bouillir, puis rôtir, et qui rappelaient de fort loin le goût de la couenne de lard. Quand cette ressource fut épuisée, on passa aux souliers, puis aux couvercles des coffres, aux cornes de lanternes et aux chandelles de suif. Le 12 mai, mourut le canonnier; mais « nous (i) nous en souciasmes tant moins pour l'esgard de sa charge, qu'au lieu de nous défendre, si on nous eust lors assaillis, nous eussions plus tôt désiré d'estre prins et emmenez de quelque pirate, pourveu qu'il nous eust donné à manger ». Le même jour fut signalé un navire, mais il ne vit pas ou lit semblant de ne pas voir les signaux de détresse du Jacques, car, en ce temps de mutuelles défiances, les navires évitaient de se rencontrer en pleine mer, et nos infortunés compatriotes souffrirent d'autant plus de leur abandon qu'ils avaient espéré plus vivement leur salut.
Quelques matelots, plus ingénieux que leurs compagnons, lirent la chasse aux rats et aux souris toujours abondants dans la cale d'un navire ; ils les vendaient jusqu'à quatre écus pièce. Le bnrbier qui avait réussi a en prendre deux d'un seul coup refusa d'en céder un aux Genevois, qui lui proposaient en échange un habillement complet. Un jour le contremaître qui avait pris un gros rat en jeta sur le tillac les quatre pattes. Survint un affamé qui s'en empara, les fit griller sur des charbons, et déclara « n'avoir (2) iamais tasté d'ailes de perdrix plus savoureuses. Pour le dire en un mot, qu'est-ce aussi que nous n'eussions mangé ou plutôt dévoré en telle extrémité? car de vray, pour nous rassassier, souhaitions les vieux os et autres telles ordures que les chiens traînent par dessus les fumiers ; ne doutez pas si nous eus-
(1) Léry, ouv. cit. § XXII.
(2) LÉRY, ouv. cit. § XXII.
sions eu des herbes vertes, voire du foin, ou des feuilles d'arbres que tout ainsi que bestes brutes nous les eussions broutées. »
L'eau elle-même lit défaut. On fut obligé de tellement la ménager que chaque matelot n'en buvait qu'un petit verre par jour. Aussi toutes les fois que tombait la pluie, étendaiton des voiles pour la recueillir. Depuis longtemps il n'y avait plus ni rats ni souris. On en était réduit à grignoter du bois de Brésil. Cinq matelots avaient succombé, et on avait jeté leurs cadavres à la mer, non sans regrets, car déjà dans les yeux de quelques-uns brillait la fièvre qui explique presque le cannibalisme. Dupont de Corguilleray était à peu près le seul qui eût conservé la sérénité de son esprit. Ses compagnons déliraient. Richier lui-même avait perdu tout espoir. Quant au reste de l'équipage il n'attendait qu'un prétexte pour se ruer sur les passagers et les égorger. On touchait à cette heure critique où la douleur physique se convertit en hallucination, puis en folie furieuse. Par bonheur Léry avait conservé un magnifique perroquet, « aussi gros qu'une oye », qu'il destinait à Coligny. Craignant qu'il ne lui fût volé, il le tua, et le partagea avec ses compagnons, dont ce maigre repas soutint les forces.
Le 24 mai fut enfin signalée la terre. On avait tant de fois inutilement crié terre, que personne ne croyait à cette heureuse nouvelle. Les Genevois et les matelots restaient étendus sur le tillac ; personne ne bougeait ; mais l'homme de vigie redouble ses cris; ce n'est plus une illusion. Des côtes rocheuses, estompées par le brouillard, se profilent à l'horizon. Aussitôt l'équipage du Jacques se jette à genoux pour remercier la Providence, et le capitaine Faribault avoue alors à ses hôtes « que (1) pour tout certain si nous fussions encore demeuré un iour en cest estât, il avoit délibéré et résolu, non pas ietter au sort, comme quelques-uns ont faict en pareille
(1) Léey, ouv. cit. | XXII.
destresse, mais sans dire mot, d'en tuer un d'entre nous pour servir de nourriture aux autres ».
C'étaient les rivages de Bretagne qu'on venait de découvrir. Faribault, Gorguilleray et quelques matelots ou passagers débarquèrent à Audierne (1) pour y acheter des vivres. Les autres attendirent sur le Jacques. Deux des Genevois, que Léry avait priés de lui rapporter du pain et de la viande, n'eurent pas le courage de revenir à bord, et s'enfuirent pour ne plus reparaître. Le reste de l'équipage se crut abandonné. Une barque de pêcheur s'était aventurée tout près d'eux ; ils la forcèrent à se rapprocher du navire, et dévorèrent toutes ses provisions. L'intention du capitaine Faribault était de pousser jusqu'à la Rochelle pour y vendre son chargement de bois, mais il apprit que des pirates infestaient la côte, et, comme il avait déjà subi par trop d'épreuves dans son voyage, il se décida brusquement à le terminer, et annonça qu'il débarquerait au Blavet (2). Plusieurs vaisseaux s'y trouvaient alors réunis. L'un d'entre eux, de Saint-Malo, avait enlevé une galiote espagnole revenant du Pérou et richement chargée. Plusieurs négociants de Paris et de Lyon étaient arrivés pour acheter ces marchandises espagnoles. Dès qu'ils apprirent que l'équipage du Jacques descendait à terre, ils s'empressèrent autour de ces infortunés, saisis de compassion pour leur misère, et veillèrent à tous leurs besoins. Ils les engagèrent à manger avec modération. Léry et ses compagnons suivirent ces sages conseils, et, bien que leur santé fût longtemps ébranlée, parvinrent à se remettre. Ils gardèrent seulement toute leur vie une grande faiblesse d'estomac, et pendant quelques mois les sens de l'ouïe et de la vue furent chez eux tout à fait oblitérés. Quant aux matelots, gens gros-
(1) Petite ville du Finisterre, à 37 kil. 0 de Quimper, au fond de la baie à laquelle elle donne son nom, à l'embouchure du Goyen.
(2) Plus exactement à l'embouchure du Blavet, c'est à dire à Port Louis, tout près de Lorient (Morbihan.)
siers et incapables de ménagements, ils mangèrent avec gloutonnerie, et la moitié d'entre eux périt.
Ce n'était pas encore la fin de leurs misères, car Villegaignon les avait dénoncés comme hérétiques, et, sans le savoir, Faribault était porteur de la dénonciation. Ils n'avaient donc échappé aux dangers de l'Océan et aux tortures de la famine que pour être traînés devant la justice, et condamnés à un supplice ignominieux! Mais les juges repoussèrent avec indignation jusqu'y la pensée de poursuivre les Genevois, s Après (1) qu'ils eurent veu ce qui leur estoit mandé, tant s'en fallut qu'ils nous traitassent de la façon que Villegaignon désiroit, qu'au contraire, outre qu'ils nous firent la meilleure chère qui leur fut possible, encore offrans leurs moyens à ceux de nostre compagnie qui en avoyent affaire, prestèrentils argent audit sieur Dupont et à quelques autres... Voilà comment Dieu qui surprend les rusez en leurs cautelles, non seulement, par le moyen de ces bons personnages, nous délivra du danger où la révolte de Villegaignon nous avait mis, mais qui plus est, la trahison qu'il nous avoit brassée estant ainsi descouverte à sa confusion, le tout retourna à nostre soulagement ». De l'embouchure du Blavet les Genevois gagnèrent Nantes, puis Paris, sans être inquiétés. La triste ruse de Villegaignon n'avait donc pas abouti. Sa vengeance lui échappait. Il est vrai qu'il allait trouver au Brésil une sinistre compensation !
(1) Léry, ouv. cit. § xxn.