‹ Histoire du Brésil français au siezième siècleChapitre 14 sur 40 · I. — Exécution de trois Genevois · texte numérisé non relu

I. — Exécution de trois Genevois

Depuis le départ des Genevois rien en apparence n'avait été changé dans la petite colonie brésilienne. En réalité, la désaffection croissait de jour en jour. On n'acceptait plus, mais on subissait l'autorité de Villegaignon. Peu à peu le terrain se dérobait sous ses pas. Il crut pourtant nécessaire de faire quelques concessions, afin de s'attacher les colons qui ne l'avaient pas encore abandonné. Il feignit la bienveillance et se départit de sa rigueur. « Par (1) douces paroles et gracieuses, les cuida rendre à sa discrétion. » Rien n'y fit. On se défiait de ses avances, et on avait peur de lui. De plus en plus s'accusaient les sentiments hostiles.

Afin de distraire ses hommes de toute pensée de révolte, et de détourner les esprits des fâcheuses préoccupations qui les absorbaient, le vice-amiral aurait dû entreprendre résolument la colonisation. Non seulement les colons n'auraient

(1) Crespin. Histoire des martyrs, p. 437.

pas perdu leur temps à de futiles discussions, mais encore ils auraient étendu le cercle d'activité de la France et jeté sérieusement les bases de notre futur empire. Au lieu de les retenir dans la baie de Ganabara pour bâtir une citadelle, et assistera des tournois théologiques, mieux aurait valu reconnaître le pays etnouer des relations avec les tribus brésiliennes. Ni les hommes, ni les instruments n'eussent fait défaut à Villegaignon ; car nos colons,- surtout au début, étaient pleins d'ardeur. Ils ne demandaient qu'à parcourir les solitudes inexplorées qui s'offraient à leurs ardentes investigations. Ils nourrissaient tous au fond de leur cœur la chimère d'un Eldorado fantastique qu'ils espéraient découvrir. Villegaignon n'aurait eu qu'à diriger leur bonne volonté. Il ne le fit pas : Il ne comprit pas la situation. Il s'imagina qu'il devait se comporter vis-à-vis des Brésiliens, comme il l'eût fait en Europe sur son rocher de Malte et contre les Turcs. Il ne comprit pas que l'unique moyen de s'attacher les indigènes était de leur témoigner de la confiance, et de leur inspirer du respect d'abord, de l'amitié ensuite, en les initiant peu à peu à la civilisation. Aussi bien les Européens du XVIe siècle ne soupçonnaient seulement pas ces vérités économiques. Ils ne songeaient qu'à exploiter les indigènes au lieu de se les assimiler, et, quand ils rencontraient chez eux de la résistance, ils les exterminaient. Villegaignon ne fut ni meilleur ni pire : Il se conforma aux traditions reçues, et, comme il était impossible de fonder une colonie au Brésil sans le concours des Brésiliens, il allait dépenser inutilement les ressources de la France.

Il est vrai de reconnaître que le départ des Genevois ruina ses projets. Même en supposant qu'il ait un instant songé à suivre la seule politique indiquée par les circonstances, c'est-à-dire à oublier la métropole pour concentrer son activité et ses soins sur la colonie, il se serait heurté contre d'invincibles obstacles, et surtout contre la mauvaise volonté manifeste de ses collaborateurs. Subitement la confiance avait

disparu. Les colons nourissaienl tous l'arrière pensée de retourner au plus vite en France afin d'échapper aux brutalités du gouverneur. Ils n'obéissaient plus qu'à contre-cœur à des ordres qu'en toute autre occasion ils se fussent empressés d'exécuter. Aussi tout établissement sérieux devenait-il impossible. Il n'y avait plus ni entrain, ni gaieté. On pressentait la ruine prochaine de la colonie.

Il semble que Villegaignon lui-même ait eu comme la conscience des fâcheuses destinées réservées à son entreprise, et qu'il ait pris à tâche de ne rien faire pour en arrêter la décadence. On eût dit qu'il se repentait d'avoir montré quelque bienveillance à ses hommes. Son naturel hautain et brutal reparut. Le départ des Genevois l'avait froissé et inquiété. Il avait jugé opportun, pour faire diversion, de se montrer modéré, mais à peine le temps avait-il calmé la blessure de son amour-propre et émoussé en lui le sentiment du danger, qu'il redevint le tyran impérieux, cruel et injuste de la colonie. Ses propres domestiques eurent d'abord le plus à souffrir de ce brusque retour à des sentiments trop longtemps comprimés. Un maître d'hôtel, depuistrois ansàson service, excita tout à coup sa défiance. « Villegaignon (1) cerche beaucoup de petites choses sur son estât, ausquelles le maistre d'hostel satisfait suffisamment : lui respondant le plus gracieusement qu'il peut, le supplia, d'autant qu'il cognoissoit que son service ne lui estoit agréable de lui donner congé de retourner en France. » Villegaignon refusa tout net en le menaçant des étrivières et de la chaîne, et, pour se débarrasser de ses importunités, le jeta hors du fort en lui retenant les vêtements qu'il lui avait donnés. Son successeur ayant essayé de réprimer les jurements et les désordres des autres domestiques fut par eux dénoncé comme hérétique. Battu, enchaîné et chassé, il n'eut plus d'autre ressource que de s'enfuir au milieu des sauvages. Les ouvriers étaient

[l) Crespin. Histoire des martyrs, p. 438.

traités plus durement encore que les serviteurs, non pas seulement les anciens condamnés, mais même les volontaires. Mal nourris, plus mal vêtus, obligés de se contenter de cabanes ou de huttes grossièrement construites, et astreints à un travail incessant, bon nombre d'entre eux étaient tombés malades. Un de ces ouvriers volontaires, dégoûté de l'eau puante de la citadelle et des vivres insuffisants qu'on lui allouait, demanda au vice-amiral l'autorisation d'aller vivre avec les Brésiliens. Villegaignon y consentit, mais à condition qu'il renoncerait à ses gages par acte notarié. Les Brésiliens accueillirent le fugitif, et lui fournirent des vivres, mais en échange de ses vêtements. A peine l'eurent-ils dépouillé, qu'ils l'abandonnèrent. « Le povre (1) fut réduit en telle extrémité qu'il inangeoit l'herbe, et toute sorte de fruits indifféremment sans connoistre ce qui lui estait profitable ou contraire ; en ceste grande langueur manda plusieurs fois à Villegaignon qu'il print compassion de lui pour l'honneur de Dieu : mais iamais il n'eust response. Un matin on le trouva mort de faim sous un arbre. »

De semblables traitements n'étaient certes pas faits pour ramener au vice-amiral des colons déjà désaffectionnés : Une scène dramatique et terrible acheva de porter le dernier coup à son autorité. Les cinq Genevois, qui avaient quitté le Jacques, avant que ce navire se fut engagé en plein Océan, se nommaient Jean Dubourdel, Mathieu Vermeil, Pierre Bourdon, André Lafon et Jacques Leballeur. Us étaient à dixhuit lieues de la côte. Aucun d'eux ne savait manier une barque, et on leur avait donné un canot à peu près hors d'usage, sans mâts et sans voiles. A peine leur avait-on cédé quelques vivres, ils couraient donc un danger très grave, en risquant une pareille traversée. « Les plus advisez d'entre eux plantèrent un aviron pour un masts, et, au lieu d'une hune, ils ioignirent deux arcs ensemble : de leurs chemises

(1) Crespin. Histoire des martyrs, p. 438.

feirent une voile ; de leurs ceintures, les eseoutes, bouillies et rouets, qui sont cordages à ce nécessaires. » Pendant quatre jours un calme plat ne leur permit d'avancer que bien lentement. Le cinquième jour une affreuse tempête les jeta à la côté dans une région stérile et déserte. Ils se rembarquèrent et descendirent à une rivière, que les Français avaient auparavant nommée la rivière des Vases. Les indigènes les accueillirent assez bien, et leur vendirent même des provisions, mais ils exigèrent d'eux, en guise de paiement, une partie de leurs vêtements. Gomme ils comprenaient d'instinct la supériorité européenne et n'auraient pas mieux demandé que d'avoir tout près d'eux des colons instruits et intelligents, dont la présence et l'alliance auraient tout de suite assuré leur suprématie sur les tribus voisines, ils proposèrent aux Genevois de rester au milieu d'eux. Deux d'entre eux étaient tentés d'accepter, car ils redoutaient la vengeance de Villegaignon, mais les trois autres étaient malades et découragés. Il leur tardait de retrouver leurs compagnons et de ne plus voir autour d'eux rien que des visages inconnus. D'ailleurs, ils espéraient que l'excès de leur infortune attendrirait le viceamiral. Après quelques jours d'hésitation leur avis prévalut enfin, et la petite barque, qui n'était éloignée du fort Goligny que d'une trentaine de lieues, reprit la mer, celte fois en longeant la côte. Ils venaient de prendre la plus funeste des résolutions. S'ils avaient seulement soupçonné le sort qui leur était réservé, ils auraient fui bien loin : mais la fatalité les entraînait à leur perte.

Le voyage de retour dura trois jours « à raison (1) de la contrariété des vents et marées qui sont là fort violentes. Estant entrez en la rivière de Colligny, avec grandes difiicultez et dangers, et mesme en grand'doute si c'estoit elle ou non, parce qu'un brouillaz couvroit les terres ; en contestant les uns contre les autres, le brouillaz tomba : si apperceurent

(1) Crespin. Ouv. cit. KL, id:

la forteresse de Villegaignon, et le village des François, situé en terre continente. » Le gouverneur se trouvait alors dans l'un des petits villages de la côte. Ils allèrent le trouver, se mirent à ses genoux, lui firent un touchant récit de leurs souffrances et implorèrent sa pitié. Villegaignon était dans un jour de clémence. Il les releva, leur donna de bonnes paroles, et leur permit de jouir des franchises et libertés dont usaient les autres colons, mais il leur défendit « de tenir (1) ou semer aucun propos de la religion à peine delà mort. » Seulement, comme un certain esprit de mercantilisme se mêlait à tous ses actes, il commença par tirer d'eux la plus mesquine des vengeances en confisquant leur barque et en les laissant sans vêtements ni instruments ; « Combien (2) qu'il les vit en grande détresse, n'ayant de quoi acheter des vivres, oncques ne leur en fit restitution d'un clou. »

Pendant quelques jours Villegaignon fit semblant de les oublier. Les colons, plus généreux que lui, avaient pourvu à tous leurs besoins. Peut-être entrait-il dans cet empressement quelque pensée d'opposition. En accueillant avec intérêt ces ennemis du vice-amiral, ils faisaient ressortir son avarice et sa cupidité. Nos Genevois avaient repris leur habitudes d'autrefois, et se croyaient rentrés en grâce : mais, pendant ces jours de répit, l'imagination du gouverneur avait battu la campagne. A force de réfléchir sur l'arrivée soudaine de ces cinq fugitifs, et sur les circonstances d'ailleurs assex romanesques et même peu vraisemblables de leur odyssée, il finit par se persuader que ces Genevois n'étaient que des espions envoyés par Corguilleray et Richier pour préparer le

(1) Id. iil. Voir aux pièces justificatives lettre VII de Villegaignon: a. En somme je leur feiz deftense de ne dogmatiser ne parler de leur doctrine à mes gens, ne empescher l'affection qu'ils rue dévoient porter sur peine de leur vie. »

(2) Crespin. ouv. cit. p. Id. id.,

terrain et disposer les colons à la révolte (1). Il se figura que leur vaisseau était caché dans quelque anse ignorée de la côte, et n'attendait qu'un signal pour paraître dans la rade, et s'emparer par surprise de la citadelle, dont les cinq espions lui auraient ménagé l'entrée. « Cette fausse opinion (2) s'imprima si avant dans son esprit qu'il la crut véritablement estre telle, et ne peut aucunement estre diverti d'icelle, et des lors se défia de tous ses serviteurs fidèles et anciens. » La conséquence immédiate de ses soupçons fut un redoublement de sévérité envers ses domestiques qu'il regardait comme des complices. «Il (3) prenoit occasion en peu de chose de les maltraiter, les outrageant de grieves injures, menaces de coups de bâton, ou chaînes, ou autres choses semblables. Ce qui leur sembloit si déraisonnable que la plupart d'entre eux désiroient que la terre s'ouvrit pour les engloutir, tant ils avoient affection d'estre délivrez de la présence de ce maistre. » Villegaignon ne leur laissait même pas le repos de la nuit. Il se réveillait en sursaut, persuadé que les Genevois venaient de débarquer, et appelait aux armes. Il s'était ouvert de ses inquiétudes à quelques confidents, qui essayèrent de lui en démontrer l'absurdité, et lui prouvèrent qu'une citadelle gardée par quelques centaines de colons résolus ne pouvait être prise d'assaut par cinq fugitifs : mais Villegaignon avait son idée préconçue , et dès lors il ne songea plus qu'à se débarrasser de ceux qu'il redoutait comme ses futurs assassins.

(1) Voir aux pièces justificatives lettre VII de Villegaignon : « Je fuz adverty qu'ils disoient qu'à tort et contre Dieu ic leur deffendoye de m'adnoncer l'Evangile, persuadants à mes gens de se retirer avec certains bannis truchements à ung endroict, ou debvoit arriver le Pont à son retour, et que si cependant ic leur voulloye faire mal, qu'ils se deffenderoyent et conciteroyent les sauvages contre moy. »

(2) Crespin. Ouv. cit. Id., id.

(8) Id. id.

Les Genevois ne donnaient prise à aucune accusation. Ils accomplissaient régulièrement tous leurs devoirs, et se faisaient môme remarquer par leur exactitude. Ils tenaient scrupuleusement leur parole , et évitaient avec soin toute conversation sur des sujets religieux. Il ne fallait pas songer à les accuser de haute trahison, ni surtout espérer les prendre en flagrant délit de révolte. « Considérant (1) donc que par ce moyen il ne le pourroit faire, sans encourir note d'infamie... il s'avisa qu'ils estoient de l'opinion de Luther et Calvin en la religion, parquoi lui comme lieutenant du Roy en ces payslà leur pouvoit demander raison de leur foi.» Certes Villegaignon était trop intelligent pour se dissimuler à lui-même l'odieux de ce revirement inattendu. Il se souvenait encore de ses promesses répétées de tolérance ; mais il existe toujours des compromis avec la passion, et les prétextes ne lui manquèrent pas pour colorer sa perfidie. Après tout, ces Genevois n'étaient-ils pas des étrangers, des propagateurs d'opinions perverses, et son devoir ne lui imposait-il pas l'obligation de faire exécuter les ordonnances royales contre les hérétiques. Il finit par se persuader qu'en les épargnant il désobéissait à ses instructions. Il fit venir les Genevois, dressa pour eux un questionnaire, et leur donna douze heures pour y répondre par écrit et point par point.

Cette nouvelle fut accueillie avec étonnement et indignation. Ceux de nos compatriotes, qui avaient déjà cherché contre la tyrannie du vice-amiral un refuge dans les forêts de l'intérieur, étaient d'avis de pousser les choses à l'extrême. Bon nombre de ceux qui étaient jusqu'alors restés fidèles pensaient de même. On essaya de retenir les Genevois. « On (2) voulait les empescher par tout moyen de rendre raison de leur foi à ce tyran qui ne cherchoit que l'occasion de les faire mourir. Au contraire leur persuadoient de se retirer avec les

(1) Crespin. Ouv. cit. Id., id.

(2) Crespin. Ouv. cit. Id., id.

Brésiliens, à trente ou quarante lieues de là, ou qu'ils se rendissent à la merci des Portugais, avec lesquels ils retrouveroient plus de courtoisie sans comparaison qu'avec Villegaignon. » Mais les Genevois, forts de leur honnêteté, méconnurent la sagesse de ces prudents conseils. Ils ne se dissimulaient pas les périls qu'ils couraient ; mais la persécution religieuse a toujours enfanté des héros. Simples ouvriers, sans grande instruction, dépourvus de livres et de conseils, ils résolurent de professer publiquement leur foi, et de répondre article par article aux questions posées. Le moins ignorant d'entre eux était Jacques Duhourdel. C'était aussi le plus déterminé au dernier sacrifice pour soutenir sa croyance. Ses compagnons le prièrent de rédiger la dangereuse réponse ; ils se bornèrent à l'écouter attentivement quand il leur en fit la lecture, et la signèrent avec lui (1).

Villegaignon s'empressa de parcourir cette déclaration de principes, qui allait entre ses mains devenir une arme terrible, et n'eut pas de peine à reconnaître qu'elle était de tout point conforme aux doctrines calvinistes. Résolu dès lors à les faire mourir, il cacha sa décision jusqu'au 9 février 1558. C'était le jour où un de ses bateaux allait chercher sur le continent des vivres frais. Le pilote reçut l'ordre d'amener les cinq Genevois à l'île aux Français. Ils reçurent cette nouvelle avec fermeté : Leurs amis se doutaient bien du sort déplorable qui les attendait. Ils essayèrent une fois encore de les retenir. « Nonobstant (2) Jean Dubourdel, homme vertueux et doué d'une constance merveilleuse, pria lous les François de n'intimider plus ses compagnons, lesquels aussi par telles paroles exhorta non-seulement d'y aller, mais aussi se présenter à la mort, si Dieu le vouloit. » Ses paroles ne furent pas inutiles. Trois de ses compagnons montèrent avec

(1) Cotte déclaration de principes a été insérée tout au long par CREsr-iNvlans son Histoire des martyrs, p. 440.

'■i Crespix. Id.

lui sur le bateau. Le cinquième, Pierre Bourdon, qui était fort malade, et incapable de supporter la traversée, resta à terre.

A peine les Genevois furent-ils introduits devant le viceamiral, que ce dernier, qui tenait en main leur formulaire, leur demanda d'une voix irritée s'ils en étaient réellement les auteurs et les signataires. Sur leur réponse affirmative, il les menaça de mort, et les fit tout de suite jeter en prison, où son bourreau les enchaîna avec des poids de cinquante à soixante livres. Les prisonniers, au lieu d'éclater en imprécation, entonnèrent un cantique d'actions de grâces, et remercièrent le Ciel de leur permettre de mourir ainsi pour la sainte religion. Leur ferme attitude et la déloyauté de Villegaignon inspirèrent aux colons les sentiments les plus divers, aux uns l'indignation, au plus grand nombre la terreur. «Néanmoins (1) aucuns d'eux secrètement visitoient les prisonniers, leur consolant de quelque espoir, pareillement de vivres auxquels ils avoient grande nécessité : mais à raison qu'entre eux il n'y avoit homme d'autorité en apparence qui pût prendre la hardiesse de remontrer au dit Villegaignon l'iniustice et tyrannie qu'il commetloit, espéroient peu de secours de ceux de ladite isle. » Ces amis de la dernière heure s'exposaient pourtant à la colère du gouverneur. Il venait d'interdire toute communication entre l'île et le continent sous peine de mort. Il organisait des rondes, il inspectait lui-même les remparts, il courait de sa demeure à la prison pour voir si les portes étaient bien closes. Poussant môme la défiance jusqu'aux dernières précautions, il enleva aux soldats et aux ouvriers toutes les armes qu'ils détenaient dans leurs chambres, tant il redoutait une explosion soudaine ! La nuit fut terrible pour lui. D'heure en heure il se réveillait en sursaut, et courait à la prison dague au poing et pistolels à la ceinture. « Ce (2) temps pendant Iean Dubourdel conti-

(1) Crespin. Ouv. cit. p. 454.

(2) Crespin. Id. id.

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nuoit et persévéroit d'exhorter ses compagnons à louer Dieu, et lui rendre grâces de l'honneur qu'il leur faisoit, les appelant à la confession de son saint nom, en ce pays-là si barbare et estrange, leur donnant espoir que Villegaignon ne seroit si transporté de cruauté de les faire mourir, seulement ils s'attendoient estre quittes demeurant serfs ou esclaves toute leur vie. » Cette dernière illusion allait bien vite se dissiper.

Dès le lendemain matin 10 février, Villegaignon fait de nouveau comparaître devant lui Dubourdel, et l'interroge sur le Saint -Sacrement. Ce dernier lui donne une réponse calviniste. Aussitôt le vice-amiral furieux et perdant toute retenue, saute sur sa victime enchaînée et impuissante, et lui lance à travers la figure un coup de poing si violent que le sang et les larmes jaillirent à la fois. Du rôle de juge il s'abaissait à celui de bourreau, et il avait si peu conscience de la lâche action qu'il venait de commettre qu'il eut le triste courage de se moquer de ces larmes provoquées par la douleur, et continua son interrogatoire, sans donner à Dubourdel le temps de respirer. Gomme le Genevois continuait à lui répondre conformément à ses opinions religieuses , il lui fit lier les bras et les mains par son bourreau, et lui ordonna de le conduire sur un roc élevé, d'où il serait jeté à la mer. Il n'eut pas honte d'accompagner lui-même sa victime, escorté d'un page. « Dubourdel (i) passant près de la prison où estoient ses compagnons, s'écria à haulte voix qu'ils priassent leur courage : veu qu'ils seroient bien tost délivrez de ceste vie misérable. Et en allant à la mort de grand ioie chantoit psaumes et cantiques au Seigneur, chose qui estonnoit la cruauté de Villegaignon et son bourreau. Estant monté sur la roche, à peine obtint la faveur de prier Dieu, premier que de partir de ce monde pour la précipitation que faisoit Villegaignon à son exécuteur... mesme qu'il le menaça de lui faire donner les estrivières s'il ne se hastoit : partant à

(1) Crsspin. Histoire des martyrs, p. 455.

l'estourdi le bourreau iette en mer le pauvre homme invoquant Nostre-Seigneur Iésus à son aide iusquesà ce que, noyé par grande violence et cruauté, il rendit à Dieu son esprit. »

Ce fut ensuite le tour de Mathieu Vermeil. On ne prit môme pas la peine de l'interroger. Le bourreau le conduisit tout de suite sur le rocher fatal, où l'attendait le vice-amiral. Vermeil lui demanda le motif de sa condamnation et protesta qu'il allait mourir sans avoir été convaincu d'aucun crime, mais uniquement pour croire à des articles de foi, que le gouverneur lui-même avait professés huit mois auparavant. Il termina en implorant sa grâce. « Villegaignon(l) confus de vergongne ne savoit que respondre aux pitoyables requestes de ce pauvre patient, sinon qu'il ne trouvoit à quoi l'employer, l'estimant moins que l'ordure du chemin. Touteffois lui promettoit d'y penser, s'il se fust voulu dédire, et confesser qu'il erroit. » Vermeil refusa noblement ces propositions, qui n'avaient même pas le mérite de la sincérité, et vint se placer sur le roc, d'où le bourreau l'envoya rejoindre son compagnon.

Le troisième Genevois qu'alla chercher le bourreau était André Lafon. Il exerçait le métier de tailleur. Villegaignon, qui avait besoin de ses services, désirait le gracier, mais il voulait paraître avoir la main forcée. Un de ses pages, qui était au courant de ses intentions, prit sur lui d'avertir Lafon qu'il n'avait, pour obtenir la vie sauve, qu'à déclarer son ignorance théologique. Lafon venait d'apprendre la mort héroïque de ses deux compagnons. Surexcité par leur exemple, il avait comme la fièvre du martyre et refusa cette déclaration. Le bourreau se disposait à l'exécuter : mais les pages, dont la jeunesse était sans doute émue par cette abnégation, supplièrent leur maître d'épargner un pauvre homme coupable d'avoir cédé à de mauvais conseils, et qui, mieux dirigé, reviendrait sans doute à la vraie religion. Le viceamiral feignit d'agréer ces excuses et convertit la peine capitale en une détention perpétuelle aux travaux forcés.

(1) Crespin, Histoire des martyrs, p. 455.

Il en fut de même pour le quatrième, Jacques Leballeur, également condamné aux travaux forcés.

Aucune voix ne s'était élevée en faveur de ces innocentes victimes. Personne n'avait bougé dans l'île. Villegaignon régnait, mais il régnait par la terreur : ce n'était plus un chef respecté, mais un tyran abhorré. Il le sentait lui-même, car il ne voyait autour de lui que des visages désolés, et cette muette désapprobation le gênait peut-être plus que ne l'aurait fait une protestation énergique. Il voulut néanmoins pousser jusqu'au bout son honteux triomphe. Un cinquième Genevois, Pierre Bourdon, était resté sur le continent, malade et grelottant de fièvre. Villegaignon le détestait tout particulièrement à cause de l'indépendance de son caractère et de la franchise parfois piquante de ses reparties. Avant que les communications régulières fussent rétablies entre l'île et le continent, et que Bourdon fût averti du triste sort de ses compagnons, le vice-amiral entra lui-même dans un bateau et se fit conduire à la cabane occupée par le malade. « La (1) première salutation qu'il fait à ce pauvre malade fut de lui commander de se lever et s'embarquer avec diligence. Et comme celui-ci eust déclaré tant par paroles que par grande débilité qu'il ne pouvoit faire service en ce a quoi on le vouloit employer, veu que pour lors il estoit inutile, Villegaignon lui fit response que c'estoit pour le faire panser et traiter, et le fit porter jusqu'au basteau. » Bourdon se doutait si peu du sort affreux qui lui était réservé qu'il demanda naïvement aux matelots qui le portaient quel était le travail si pressé pour lequel on venait l'arracher à son lit de souffrance. Aucun d'eux n'eut le triste courage de le désabuser. A peine est-il débarqué que Villegaignon, levant le masque, l'interroge brusquement, et, après un simulacre de défense, ordonne au bourreau de le conduire sur le rocher du haut duquel ses compagnons avaient été jetés à la mer.

(1) Cresi in- Histoire des Martyrs, p. 455.

Malgré ses supplications, on ne lui laisse même pas le temps «le faire sa prière. « Ce pauvre (1) homme, voyant que les lois divines et humaines, les ordonnances honnestes et civiles, l'humanité, la chrétienté estoient comme ensevelies, hien résollu se fournit au bourreau ; et en invoquant le secours et faveur de Dieu, expira au Seigneur. »

La tragédie était achevée : trois des prétendus espions venaient de payer de la vie le crime d'avoir excité les soupçons du gouverneur, et les deux autres étaient jetés en prison pour le reste de leurs jours. Villegaignon pouvait se rassurer. Personne ne songeait plus à surprendre le fort Goligny ou à l'assassiner ! Dans l'exaltation de sa facile victoire, il convoqua le même jour tous ses hommes et les somma avec d'effroyables menaces de renoncer au calvinisme (2), dont il avait été lui-même infecté. Gomme personne ne réclamait, comme personne n'osait même élever la voix, il affecta de prendre ce silence pour un assentiment. Il fit alors distribuer un supplément de vivres en signe de réjouissance, et rentra heureux et triomphant à la citadelle.

Le coup était porté : la terreur régnait dans l'île et sur le continent. Catholiques ou calvinistes n'avaient plus qu'un désir : se soustraire au plus vite à la tyrannie du vice-amiral. Quelques jours après l'exécution des trois martyrs, la moitié des colons avaient déserté : ou bien ils s'étaient jetés dans les forêts de l'intérieur et y avaient rejoint les interprètes normands, ou bien ils avaient couru sur la côte, dans l'espoir d'y rencontrer quelque navire français. Les autres ne restaient

(1) Crespin. Histoire des Martyrs, p. 455.

(2) Pourtant, d'après une de ses lettres (Pièces justificatives, lettre VIIP, il aurait continué à permettre la libre discussion. <c Ce neantmoins, aulcuns d'eux monstroyent n'estre du tout résoluz, et souvent me disoyent que ce leur seroit un grand bien et repos de conscieDce de scavoir ce que Calvin pourroit respondre à ce que i'auroye obiecté ;ï ses ministres, contre sa doctrine. »

au fort Coligny qiie parce qu'ils étaient dépourvus de toute ressource et tremblaient devant le gouverneur. Dès ce jour la colonie était perdue ! L'immigration seule et la présence de nombreux colons pouvaient la soutenir ; et il était évident qu'au récit des fureurs de Villegaignon, pas un Français ne se risquerait à passer en Amérique. Aucun protestant surtout, comme on l'avait espéré au début, ne voudrait affronter la colère du bourreau des Genevois. Même en admettant que Villegaignon revînt en France et qu'on désignât un autre officier pour diriger la colonie, la première impression était produite, et elle était déplorable. Il devenait impossible de la modifier.

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