I. — Jean Cousin
Le Brésil fut une des premières régions Américaines que fréquentèrent nos compatriotes au XVIe siècle. Si même on en croit de respectables traditions, non-seulement aucun Européen ne les aurait précédés dans cette direction, mais encore l'un d'entre eux, un Dieppois, Jean Cousin, aurait reconnu la cote américaine avant Christophe Colomb. Nous ne cherchons pas ici à soutenir un paradoxe, et, plus que tout autre, nous rendons justice au navigateur génois dont la patience triompha des préjugés contemporains. Les conséquences de la découverte de Colomb durent encore, et c'est à lui, bien réellement, qu'il faut en reporter l'honneur ; mais, ne serait-ce qu'à titre de curiosité historique, n'avons-nous pas le droit et presque le devoir de chercher à remettre en pleine lumière le hardi marin, à qui reviendrait peut-être la gloire d'avoir, le premier, dans les temps modernes, mis le pied sur le sol américain? Tout en reconnaissant que les preuves de la priorité de ce voyage ne sont pas encore trèssolides, avouons au moins que ce problème géographique mérite une discussion spéciale.
Jean Cousin (1) appartenait à une des bonnes familles du pays dieppois. Dès sa jeunesse il s'était adonné à la navigation. Tour à tour soldat et négociant, il s'était distingué dans un combat contre les Anglais (2), et il avait fait ses preuves aux cotes d'Afrique et dans plusieurs voyages au long cours. On était alors en 1488. Les grandes guerres contre l'Angleterre étaient achevées. Louis XI, en réprimant la turbulente activité des seigneurs féodaux ou apanages, semblait avoir clos l'ère des guerres civiles. Le commerce extérieur renaissait. Au bruit des découvertes portugaises en Afrique, à la pensée des mondes nouveaux qui s'ouvraient aux convoitises mercantiles, il y eut comme une recrudescence dans le commerce dieppois. Quelque gros marchands de cette ville s'associèrent et proposèrent à Jean Cousin de partir pour un voyage d'exploration. Il devait s'engager dans la voie déjà frayée par ses compatriotes, et s'efforcer, tout en suivant leurs traces, de prévenir les Portugais aux Indes orientales. Cousin était alors dans la force de l'âge et dans
(Y Sur Jean Cousin on peut consulter Desmarquets. Mémoires clironologiques pour servir à Vhisloire de Dieppe et de la navigation Française. 2 vol. in-12, 1785. — Estancelin. Recherches sur les voyages et découvertes des navigateurs normands. — Vitet. Histoire des anciennes villes de France (Dieppe). — Margry. Les navigations Françaises et la révolution maritime du XJVcauXYJ' siècle. — P. Gaffarel. Rapports de V Amérique et de l'Ancien continent avant Colomb, p. 314-324. — Revue politique et littéraire du 2 mai 1874.
(2) Desmarquets, ouv. cit. t. I. 92 « Uu jeune capitaine do cette flotte s'était distingué par les habiles manœuvres qu'il avoit faites, et par la bravoure avec laquelle il s'était battu contre quelques vaisseaux anglois qu'il avoit pris. Le compte qu'on en rendit aux armateurs de Dieppe ne resta point sans une distinction méritée. H ('tait trop de leur intérêt d'avoir d'habiles capitaines pour ne pas accueillir ceux 'pu donnoient des preuves de leur capacité ».
l'ardeur des espérances. Bien qu'il lui fallût s'avancer au sud de l'équateur avec ces navires de l'époque, si mal construits, à peine pontés, surchargés de voiles et de cordages inutiles, et affronter les courants qui, même aujourd'hui, rendent très dangereuses les approches de la côte africaine, il accepta les offres des armateurs dieppois, et mit à la voile en 1488. Il est impossible de préciser davantage la date de son départ, la tradition seule ayant conservé le souvenir de ce voyage.
Pourtant jamais expédition maritime n'aurait été plus féconde en résultats inespérés. Afin d'éviter les tempêtes, toujours fréquentes dans ces parages, et de ne point échouer sur les écueils et les bancs de sable si nombreux sur la côte occidentale d'Afrique depuis le détroit de Gibraltar jusqu'au cap des Palmes, Cousin avait profité des vents du large, et s'étail lancé en plein Océan. Arrivé à la hauteur des Açores, il fut entraîné à l'ouest par un courant marin et aborda une terre inconnue, près de l'embouchure d'un fleuve immense. Il prit possession de ce continent ; mais, comme il n'avait ni un équipage assez nombreux, ni des ressources matérielles suffisantes pour fonder un établissement, il se rembarqua. Au lieu de revenir directement à Dieppe pour y rendre compte de sa découverte, il cingla dans la direction du sud-est, c'est-à-dire de l'Afrique australe, découvrit le cap qui depuis a gardé le nom de cap des Aiguilles, prit note des lieux et de leur position, remonta au nord le long du Congo et de la Guinée, où il échangea ses marchandises, et revint à Dieppe en 149U.
Tel aurait été le voyage de Cousin. Est-il vrai que, dans la première partie de ce voyage, précurseur immédiat de Colomb, il ait découvert en Amérique le Brésil et l'embouchure des Amazones? Est-il vrai que, dans la seconde moitié de son expédition, devancier direct de Vasco de Gama, il ait presque doublé l'Afrique et indiqué le chemin de l'Hindoustan? Si de pareilles prétentions étaient fondées, cène serait pas un médiocre honneur pour notre pays que d'avoir
donné le jour à celui qui découvrit le Nouveau Monde, et augmenta si démesurément le domaine de l'humanité. Mais laissons de côté tout amour-propre national, et, sans imiter l'amusante fureur de ce savant étranger qui refusait d'accepter, sur ce point, même la plus courtoise des controverses, discutons froidement la validité ou la fausseté de la tradition dieppoise.
Nous nous occuperons seulement de la première partie du voyage, c'est-à-dire de la découverte réelle ou prétendue de l'Amérique.
Tout d'abord les objections. Voici la plus grave : Il n'existe aucune preuve authentique de ce voyage de Cousin ; nul document ofiiciel n'en a conservé le récit; les titres sur lesquels on s'appuie pour déposséder Colomb de sa vieille gloire n'ont donc aucune valeur. — En effet le seul souvenir qui nous soit parvenu de la découverte de Cousin a été conservé dans un ouvrage écrit avec trop peu de critique pour faire autorité. Cet ouvrage, composé par Desmarquets, est intitulé : « Mémoires chronologiques pour servir à l'histoire de la navigation Française ». Il est plein d'erreurs et de négligences, mais il a été composé sur des manuscrits officiels, sur des relations extraites des dépôts de l'Amirauté et de l'Hôtel de Ville de Dieppe, et il pèche plutôt par les détails que par le fond. Jusqu'à nouvel ordre cet ouvrage est notre seule autorité, et par conséquent l'objection subsiste. Les Dieppois, il est vrai, assurent que Cousin, d'après le vieil usage des capitaines normands, avait consigné au greffe de l'Amirauté le récit de son expédition, mais que, lors du bombardement et de l'incendie de la ville par les Anglais, en 1694, cette relation fut anéantie avec toutes celles qui s'y trouvaient conservées depuis trois siècles au moins. L'incendie des Archives dieppoises, en 1694, n'est que trop réel, et la relation de Cousin a sans doute été brûlée avec les autres ; mais l'avenir nous réserve plusd'une surprise. Chaque jour, grâce à l'activité ingénieuse de nos savants, surtout de nus savants provinciaux, l'histoire
se modifie et les erreurs disparaissent. Peut-être un manuscrit jusqu'alors oublié surgira-t-il de quelque greffe de campagne, de quelque armoire municipale, de quelque sacristie, où il dormait depuis des siècles, et alors nous aurons un Jean Cousin non plus d'après Desmarquets, mais d'après Cousin lui-même. Ce jour-là seulement disparaîtra tout à fait cette première objection.
Seconde objection : Est-il vraisemblable que Cousin se soit tellement avancé dans l'Atlantique qu'il ait rencontré le Gulf Stream qui le jeta sur les côtes Brésiliennes ? — Mais, depuis de longues années (1), les Dieppois fréquentaient les rivages africains; ils y avaient même fondé des comptoirs; aussi connaissaient-ils les dangers de la navigation dans ces parages; ils savaient combien la côte occidentale de l'Afrique est peu bospitalière, surtout quand souffle le vent du nord-ouest. Les Portugais, avec lesquels ils étaient en rapports constants, les avaient confirmés dans leurs appréhensions, et c'était pour ainsi dire une notion courante chez les pilotes dieppois que, pour atteindre aux côtes africaines, il fallait s'élever au large jusqu'à la hauteur du point précis où l'on désirait aborder. Dès lors quoi d'étonnant que Cousin se soit conformé aux présomptions généralement reçues, et que, voulant aborder beaucoup plus au sud que ses compatriotes n'en avaient l'habitude, il se soit avancé beaucoup plus à l'ouest dans l'Atlantique jusqu'à ce qu'il ait rencontré sans s'en douter le Gulf Stream, au courant duquel il s'abandonna? Il n'y a là rien que de très-probable. Cousin a simplement suivi l'exemple de ses devanciers, et il a profité d'un courant dans les eaux duquel il était entré par hasard.
Une troisième objection, toute contemporaine, est relative au prétendu maître de Cousin, à l'abbé Descaliers. Cet abbé
(1) Explorateur du 15 avril 1875. Les Normands au Sénégal et en Guinée au XIVe siècle.
Descaliers ou Desceliers était né à Dieppe (1). Il entra dans les ordres, et fut attaché à une des églises de la ville. Les mathématiques, et surtout l'astronomie devinrent son étude favorite. Le voisinage de la mer et la fréquentation des marins l'engagèrent à appliquer aux progrès de la navigation les sciences qu'il aimait, et à distribuer les trésors de son expérience à tous ceux qui voudraient en profiter. Il obtint de tels succès dans cette œuvre patriotique, et l'école d'hydrographie qu'il avait fondée devint si importante, que les bourgeois de Dieppe lui assurèrent des ressources pour acheter des livres et des instruments, des loisirs pour perfectionner son enseignement. Il est vrai que sa réputation ne s'étendit pas au loin, parce qu'il vivait dans un temps d'ignorance , et craignait de se compromettre en exposant au grand jour ses théories ; mais ses compatriotes lui rendaient justice (8). Ils la lui ont même tout récemment rendue, en donnant son nom à une des rues de leur ville (3). Desceliers ne se contentait pas seulement d'enseigner les principes de la navigation : il dressait des sphères et des cartes nautiques (4), qu'il distribuait à ceux de
(1) Le nom se retrouve sous les formes de Des Cheliers, Des Celiers, Deschaliers ou Descaliers.
(2) Desmarquets, ouv. cit. t. I, p. 92 «Descaliers était le meilleur mathématicien et astronome de son temps. Sa mémoire jouirait de la plus grande réputation, s'il fût né deux siècles plus tard, ou s'il y eût eu depuis sa mort quelque historien qui l'eût fait connoître. C'est lui qui a donné les premiers éléments de la science hydrographique. »
(3) Malte-Brun. Bulletin de la Société de Géographie de Paris, sept. 1876.
(4) Asseline. Les antiquités et chroniques de la ville de Dieppe, édition 1874, tome II, p. 325. «. Pour ce qui est des cartes marines, je dirai que le sieur Pierre Desceliers, prestre à Arques, a eu la gloire d'avoir esté le premier qui en ait fait en France. Aussi
ses élèves qui entreprenaient des voyages au long cours, ou même vendait à ceux qui les lui commandaient. Deux de ces cartes marines existent encore. La première appartenait à M. Gristoforo Negri. Il la vendit au ministre d'Angleterre à Turin, M. Hudson, qui la déposa au British Muséum, où elle se trouve aujourd'hui. Cette carte a 2 mètres 15 centimètres de longueur sur 1 mètre 35 centimètres de hauteur (1). Elle porte la mention suivante : Faicte a arques par pierre desceliers. p. bre : l ' an 1550. La seconde est en possession de monsieur l'abbé Bubics de Vienne. On a pu l'admirer en 1875 à l'Exposition internationale de Géographie de Paris (2). Elle ne mesurait pas moins de deux mètres et demi carrés. Elle portait la mention suivante : Faicte a arques par pierre desceliers, prebste., 1553. Malgré quelques différences, ces deux cartes sont évidemment du même auteur, et cet auteur n'est autre que le fondateur de l'hydrographie. Par malheur, Desmarquets et les biographes Normands qui l'ont copié font naître Desceliers vers 1440. Il aurait donc eu 110 et 113 ans quand il composa les Portulans de Londres et de Vienne. D'ordinaire on n'a pas, à cet âge, conservé la plénitude de ses facultés au point de construire une carte. Si donc Desceliers composait des cartes en 1550, il n'était pas né en 1440, et ne pouvait en 1488 donner des leçons à Cousin. Le maître ne professant pas à cette époque, l'élève n'a jamais profité de ses leçons, et la tradition est fausse.
Cette objection paraît, au premier abord, à peu près insolu-
estoit-il un si habile géographe et astronome, qu'il fit une sphèra plate; au milieu on voyait un globe qui représentait toutes les parties du monde. »
(1) Communication do M. de Challaye, insérée dans le Bidletia de la Société de Géographie de Paris, de septembre 1852, p. 235.
(2) Section d'Autriche-Hongrie n° 147.
ble. Nous avions essayé de la résoudre en alléguant que deux abbés Pierre Desceliers pouvaient avoir existé [1). Nous avions cru également que les Portulans de Londres et de Vienne n'étaient que des copies de cartes réellement exécutées par Desceliers, et auxquelles on aurait conservé, comme ce fut longtemps et comme c'est encore l'usage, le nom de leur auteur : mais nous ne pouvions nous dissimuler la faiblesse de cette argumentation. M. Malte-Brun, auquel nous avons exposé nos doutes (2), nous a fait remarquer avec raison que les deux Portulans ne peuvent avoir été composés que par l'abbé Pierre Desceliers. C'est ce même abbé qui aurait dressé sur la demande de François de Guise, son contemporain, une carte des forêts de France (3) ; c'est encore lui dont M. de Beaurepaire a retrouvé le nom dans un acte de 1537 (4). Le cloute n'est plus possible, et l'objection subsiste dans toute sa force.
Nous savons déjà que Desmarquets est fort sujet à caution. Il mêle volontiers le faux et le vrai, confond les époques et les hommes, et exagère l'importance des actes des Dieppois. Peutêtre cette date de 1440, donnée par lui, est-elle erronée ? Ce qui nous porterait à le croire, c'est qu'un autre annaliste dieppois, bien plus consciencieux et plus complet que Desmarquets, Louis Asseline (5), parle de Cousin comme du contemporain et nullement comme de l'élève de Desceliers. Il le cite même comme travaillant avec lui à la confection de cartes et d'ins-
(1) Revue politique et littéraire, art. cité.
(2) Lettre particulière du 14 novembre 1876.
(3) Guibert. Mémoire* biographiques et littéraires sur les hommes de la Seine-Inférieure, t. I, p. 303.
(4) de Beaurepaire. Recherche sur l'instruction publique dans le diochse de Rouen avant 118!), t. III p. 197.
(5) Ouv. cit. t. II, p. 325.
truments nautiques. « J'ajouterai à cela, dit-il, à la louange de nos Dieppois que le sieur Pretot (Prescot), surnommé le savant, excellait en la pratique des globes, et que le capitaine Coussin (Cousin) qui était habile à les construire, ne l'était pas moins à fabriquer les sphères. On tient qu'il en lit une dans un œuf d'autruche, avec tant d'industrie et de justesse, que cet ouvrage imitait le mouvement des cieux. » Dès lors tout s'expliquerait. Desceliers et Cousin étant à peu près du même âge, ils ont pu se communiquer les résultats de leurs opinions et leurs connaissances positives. De la sorte l'existence des deux Portulans de Londres et de Vienne n'infirmerait en rien l'authenticité du voyage de Cousin au Brésil.
Reste une dernière objection : En 1500 (1) le Portugais Alvarès Cabrai qui voulait, lui aussi, tourner l'Afrique et s'était enfoncé dans l'Océan, fut entraîné par le même courant, et, le 22 avril, arriva en vue d'un continent qu'il désigna sous le nom de Yéra-Cruz. C'est le Brésil actuel. Il en prit possession au nom du roi de Portugal, et jamais les Dieppois ne lui contestèrent ce droit de premier occupant. Donc Cousin n'a pas découvert le Brésil en 1488, douze ans avant Cabrai. — Il est vrai que les Dieppois n'ont jamais protesté (2), mais, ainsi que les Phéniciens dans l'antiquité, ils gardaient soigneusement le secret de leurs découvertes. Ils redoutaient la concurrence, et lorsque par hasard des rivaux commençaient
(1) Barros. Decada prime ira da India, liv. I, § 30. — Ramusio. Raccolta di navigazioni e viaggi, etc. — Osorio. De rébus Emmanuelis Lusitaniœ régis, liv, II, p. 48-52.
(2) Desmarquets, ouv. cit. I, 94 : a Les armateurs de cette ville étaient convenus, pour leur intérêt de garder le secret des découvertes que feroient leurs navires ; ils cachèrent celle que Cousin venoit de faire du bout de l'Afrique, Ils crurent être les seuls qui pourroient, à ce moyen, pénétrer jusqu'aux Indes, et en tirer un parti immense. j>
à fréquenter le pays avec lequel ils avaient longtemps seuls commercé, ils s'éloignaient et cherchaient ailleurs des aventures plus profitables et une contrée plus mystérieuse. De plus, comme ils n'étaient soutenus ni par le gouvernement français, ni par leurs compatriotes des autres ports du royaume, et qu'ils n'étaient que de simples négociants, jamais ils n'auraient seulement eu la pensée d'entrer en lutte contre un souverain étranger, et de lui contester l'exercice d'un de ses droits; car, avec les idées de l'époque, ils pouvaient être considérés comme des contrebandiers et traités en cette qualité. A partir de l'année 1493, lorsque le pape Alexandre VI, dans sa munificence ignorante, eut concédé aux rois de Castillo et de Portugal la possession de toutes les terres découvertes ou à découvrir entre les Açores et les Moluques, tout étranger qui s'aventurait sur le domaine de ces deux princes et y tentait fortune, non-seulement violait un décret pontifical, mais encore s'exposait à être traité comme un maraudeur surpris en flagrant délit dans une propriété privée. Les Portugais surtout mettaient à soutenir ce prétendu droit une énergie passionnée : aussi les Dieppois ne se hasardèrent-ils pas ni à revendiquer pour l'un d'entre eux l'honneur de la découverte du Brésil, ni à braver à la fois la puissance pontificale et la marine portugaise. Ils laissèrent Cabrai prendre possession au nom de son maître du pays qu'il croyait avoir découvert, et se contentèrent de continuer à exploiter les richesses de la contrée.
Nous avons cité les témoins à charge. C'est maintenant le tour des témoins à décharge. Leurs preuves s'enchaînent plus rigoureusement et apportent une vraisemblance plus complète.
Tout d'abord le voyage de Cousin est-il possible? Il l'est géographiquement et historiquement. La tradition dieppoise se fonde en effet sur le hasard d'un courant qui aurait porté Cousin sur le continent américain. Or, ce courant existe : au large des Açores, naît en plein océan un véritable ileuve
JEAN COUSIN ET PAULMIER DE GONNEVILLE. il
maritime qui se dirige à l'Ouest, vers la côte du Brésil, remonte au Nord, contourne le golfe du Mexique, sort par le déiroit de Bahama, et se déploie dans la direction de l'Europe. C'est le fameux (1) Gulf Stroam. Ses eaux sont animées par un mouvement constant de translation. Elles charrient d'énormes pièces de bois, des troncs d'arbres, des roseaux qu'on dirait abandonnés à la pente d'un fleuve continental. Un navire qui a pénétré dans ce courant n'aurait, pour ainsi dire, qu'à se laisser aller pour arriver des Açores au Brésil. Aussi bien, on connaît tellement aujourd'hui la force et l'impétuosité de ses eaux que les navires, même à vapeur, qui font le trajet d'Europe au Brésil, s'engagent volontiers dans ce courant, qui leur épargne une grande dépense de combustible et de temps, et l'évitent, au contraire, quand ils reviennent du Brésil en Europe. Cousin le rencontra et se laissa conduire. Il se fia au hasard qui le servit admirablement, et ses compagnons n'hésitèrent pas à le suivre, quand il se fut engagé dans celte direction nouvelle. Géographiquement, le voyage est donc possible.
Historiquement, il l'est aussi : De tous les peuples qui, sur la foi de la boussole, se risquèrent à de lointains voyages et affrontèrent gaiement les dangers de l'Océan, il n'en est aucun qui se soii avancé aussi loin et avec plus d'audace que les Dieppois. Dieppe, à la fin du XVe siècle, était à la fois notre grand port de commerce et notre grand port militaire, notre Marseille et notre Brest. Ses négociants étaient aussi actifs que ses corsaires étaient braves. Ils semblaient avoir conservé en partie l'héroïsme et l'esprit d'aventure de leurs ancêtres les Northmans. Pêcheurs hardis, ils poursuivaient en pleine mer la baleine ou le cachalot, et se laissaient emporter par la tempête à d'énormes distances. Voyageurs
(1) Voir Bulletin de la Société de Géographie, 1872. Masqueray. Le Gulf Stream.
intrépides, surtout aux eûtes d'Afrique, ils n'hésitaient pas à s'enfoncer dans les conlinents inconnus. Aussi, grâce à leurs bataillas, à leurs pêches, à leurs voyages de découverte et d'exploration, la réputation de nos Dieppois était-elle solidement étahlie en France et en Europe. Dans un pareil milieu, l'expédition confiée ta Cousin devenait non-seulement possible, mais même probable. A la lin du XVe siècle, les Castillans et les Portugais commençaient à se lancer sur toutes les mers. Les souverains des deux pays prenaient une part directe à ces expéditions et les encourageaient, quand ils ne les inspiraient pas. Le commerce étant pour Dieppe une question de vie ou de mort, il fallait répondre à la concurrence étrangère par une activité fiévreuse et une audace plus grande. Les Dieppois furent à la hauteur de leur vieille réputation, et de la sorte s'explique l'expédition projetée par quelques négociants de cette ville, qui en confièrent le commandement à Jean Cousin.
Le lieutenant (1) de Cousin était un Castillan, nommé Pinçon. Jaloux de son capitaine, cet étranger avait essayé de soulever l'équipage contre lui. Cousin avait eu besoin de sa fermeté et de son éloquence pour contenir les mutins; au lieu de punir le traître, il lui conserva son commandement, mais ne tarda pas à se repentir de sa générosité. Au retour (2), sur la côte d'Angola, il avait envoyé son lieutenant à terre pour y échanger des marchandises. Les Africains demandèrent une augmentation de prix. Pinçon la leur refusa, et s'empara par force des objets de leur négoce. Les Africains voulurent se venger, et assaillirent les Dieppois. L'expédition faillit échouer, et la réputation de la probité dieppoise fut compromise sur la côte. Pinçon avait donc manqué à ses devoirs de lieutenant, et il s'était maladroitement comporté
1) Desmarquets, OUV. oit. I. 95.
2) Id., I. %.
comme négociant. Cousin le cita à l'Hôtel-de- Ville de Dieppe, où se tenait le Conseil, devenu plus tard le tribunal de l'Amirauté, le fit casser, et déclarer impropre à servir désormais dans la marine dieppoise Pinçon accepta le jugement qui le frappait, et se retira à Gènes, puis en Castille, Or, tout porte à croire que ce Pinçon est le même auquel Colomb confia, trois ans plus tard, le commandement d'un des trois bâtiments; de sa petite escadre, et, dès lors, quel jour sur la découverte de notre capitaine Dieppois !
De fréquents rapports existaient entre les Dieppois et les Castillans. Les matelots des deux nations étaient réciproquement exemptés de certains droits. On a conservé une ordonnance de 1364 qui dispense les Castillans de payer toute rétribution pour le feu entretenu au cap de Guux. Depuis que les marins Français et Espagnols avaient appris à s'estimer en combattant ensemble les Anglais sous les règnes de Charles V et de Henri de Transtamare, ils avaient entretenu des relations suivies. Les Dieppois faisaient fortune en Castille, comme Robert de Braquemont qui devint amiral de Castille, ou Jehan de Béthencourt qui obtint le titre de roi des Canaries (1) sous la suzeraineté de la Castille. Les Castillans de leur côté s'étaient établis en assez grand nombre à Dieppe. Pas un navire dieppois ou castillan ne prenait la mer qu'il n'eût à son boni un interprète ou un pilote castillan ou dieppois : 11 est donc naturel que Cousin ait choisi pour lieutenant un Castillan réputé pour sa science nautique (2).
Si, d'un autre côté, nous nous rappelons que Colomb avait perdu tout espoir, lorsque tout à coup il fut accueilli par trois marins de Palos, habiles, prudents, renommés, qui devinrent
(1) G. Gravier. Le Canadien, passim.
(2) El cual era aquel tifimpo nombre miiv sabido en las cosas rie la mai-. Procè rlc Colomb cit'j par Vitet. Histoire d<- Dieppe, n, 05.
1 i HISTOIRE Dl BRÉSIL FRANÇAIS.
ses amis, ses confidents et bientôt ses associés, est-ce donc que ces trois marins, égoïstes et calculateurs, auraient été séduits par l'enthousiasme communicatif de Colomb? Rien n'est moins probable. La réflexion et non la passion, le souvenir d'un voyage antérieur ou la conformité des plans et des vues, nullement la confiance aveugle en un seul homme décidèrent ces froids et avisés navigateurs. Or ces trois obscurs Castillans qui donnaient à Colomb ce que lui avaient refusé des souverains étrangers se nommaient Alonzo Pinçon, Vincent-Xavier Pinçon, et Martino Pinçon. L'un des trois frères, Alonzo, était sans doute l'ancien lieutenant de Cousin, qui avait déjà entrevu le Nouveau Monde. Pour le retrouver il manquait un homme d'action ; Colomb se présenta, et des intérêts confondus naquit l'association.
Plus encore que l'accueil fait à Colomb, ou que la conformité du nom, ce qui semblerait indiquer dans Alonzo Pinçon, lieutenant de Colomb, la connaissance antérieure d'un autre continent, ce fut sa conduite pendant le voyage. Bien que sous les ordres de l'Amiral, puisque Colomb avait reçu de la couronne de Castille et ce titre et l'investiture des futures découvertes, Pinçon agit toujours à sa guise. Le fils de Colomb, dans la Vie de son père qu'il composa plus tard, n'essaye seulement pas de contester que, dans les circonstances difficiles, Colomb consulta toujours Alonzo Pinçon. Ce n'était certes pas à titre de marin, car Colomb avait navigué toute sa vie, et n'avait besoin des leçons de personne ; ni en qualité de lieutenant, car Colomb l'eût fait venir à son bord pour tenir conseil avec lui, tandis que souvent il passe sur la Pinta que commande Pinçon, s'enferme de longues heures avec son prétendu subordonné, lui communique des cartes, et ne décide rien sans l'avoir consulté. On eût dit qu'il s'adressait moins à sa science qu'à ses souvenirs. Quand Pinçon insistait à plusieurs reprises, el notamment les 18 et 25 septembre et le 6 octobre, pour qu'on cinglât vers le sud-ouesl afin de trouver terre, n'était-ce pas qu'il se rappelait le grand
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courant équatorial, et voulait le retrouver pour être porté par ses eaux (1) ? Lors du procès qui s'éleva après la mort de Colomb entre son fils Diego et la couronne de Castille, dix témoins déposèrent dans l'instruction que l'Amiral demandait à Pinçon si l'on était en bonne voie, et que Pinçon avait toujours répondu négativement jusqu'à ce qu'on eût pris la direction du sud-ouest. Colomb marchait en homme qui n'a fait que rêver ce qu'il exécute (2), et Pinçon comme s'il cherchait un chemin autrefois parcouru par lui : Il était si convaincu, si sûr de lui-même, que Colomb finit par l'écouter. Quelques jours plus tard on touchait à San-Salvador.
Alonzo Pinçon était donc un associé plutôt qu'un subordonné. Le 6 octobre, quand les équipages découragés demandèrent à grands cris le retour, et que Colomb assembla les capitaines à son bord afin de prendre une détermination décisive, ce fut Alonzo Pinçon qui prit la parole et raffermit le> esprits ébranlés. 11 y avait, dans cette ferme volonté de conserver la même direction, autre chose qu'un effet de pur hasard et d'heureux entêtement. Cette affirmation répétée de découvrir la terre ne reposait pas sur une simple conjecture. Pinçon n'eût pas autrement agi s'il eût été certain de l'existence d'un continent, et il l'était, comme le prouva l'issue du voyage.
Sa conduite ultérieure, après la découverte, prouve jusqu'à
(1) Journal du bord de Colomb. 8 et 12 août, 18 et 25 sept.. '5, 11, 17, 19 octobre, etc.
(2) Journal de Colomb: «. On quitta la route de l'ouest pour prendre celle «lu sud-ouest, du côté de cette terre que l'on croyait être à vingt-cinq ligues». — «Martin Alonzo Pinçon exprima l'avis qu'il valait mieux navigui r au quart de l'ouest, dans la direction du Bud-ouest: Avant tout il fallait, dit-il, arriver à la terre ferme d'Asie, on verrait les îles ensuite- ».
l'évidence qu'il agissait avec réflexion. Une première t'ois (1) il abandonna Colomb comme s'il ne pouvait supporter la pensée de servir sous ses ordres, et, pendant quarante-cinq jours, découvrit lui seul de nombreuses îles. Quand il eut par hasard rejoint l'Amiral, il essaya de l'abandonner une seconde fois (2) et de porter le premier en Europe la nouvelle de la découverte. On a prétendu que la jalousie l'excitait : sans doute ce sentiment haineux dictait en partie sa conduite, mais l'amer regret de n'être qu'en seconde ligne à proliter d'une découverte antérieure n'entra-t-il pas pour beaucoup dans sa défection?
Le Pinçon, lieutenant de Colomb, est-il bien le même, dira-t-on, que le Pinçon, lieutenant de Cousin? En 1189, le Pinçon de Cousin fut renvoyé de Dieppe, et deux ans et demi plus tard l'escadre de Colomb entrait dans l'Atlantique. Pinçon avait donc eu le temps de revenir en Castille, de s'entendre avec ses frères et de préparer son expédition. Sans insister sur la similitude absolue du nom, à tout le moins fort probante, nous remarquerons encore que les caractères présentent une grande analogie : hauteur, emportement, duplicité, mais aussi fermeté et persévérance. Si donc la chronologie, si les noms, si les caractères, si tout s'accorde à prouver l'identité des Pinçon, l'authenticité de la tradition dieppoise n'est-elle pas par cela même confirmée ?
Peut-être objectera-t-on que, si réellement Pinçon avait découvert l'Amérique avant Colomb, il aurait revendiqué pour lui cet honneur lors du procès qui s'éleva à la mort de l'amiral : Mais Pinçon avait été renvoyé ignominieusement de Dieppe, il ne voulait sans doute pas rappeler cette mauvaise affaire, eL s'exposer à l'affront d'être publiquement démenti par les Dieppois, s'il réclamait pour lui la gloire d'avoir
1 Journal de Colomb. 21 novembre 1492 el 6 janvier 1493. '-' id. 14 février 1493.
JEAH COUSIN ET PAULMIER DE liO.X.NKYILLE. 17
aperçu le premier la terre nouvelle. Aussi bien ce fut toujours ri mime un héritage de famille chez les Pinçon de voyager dans la direction du Brésil. En 1 499, le neveu d'Alonzo, Vincent Janez Pinçon, entreprenait à ses frais une expédition en Amérique, et se dirigeait précisément vers le point de la côte que Cousin est censé avoir découvert en 1488, en compagnie de son lieutenant castillan, c'est-à-dire vers le Brésil, entre Fernambuco et l'embouchure de l'Amazone. Etait-ce pur hasard, coïncidence fortuite ou dessein prémédité, on l'ignore. Janez Pinçon voulait sans doute profiter pour Sun compte des indications de son oncle Alonzo. Son voyage fut heureux. Le 20 janvier 1500, avant Cabrai, auquel on attribue d'ordinaire l'honneur de cette découverte, il découvrait une terre qu'il nommait Santa-Maria de la Consolacion; puis, longeant la côte à partir du cap Saint-Augustin, il explorait les embouchures de l'Amazone, le fleuve entrevu par Cousin. La même année 1490 sortait encore de Palos, c'est-à-dire de la ville des Pinçon, un de leurs matelots, Diego de Lepe, qui observait le Delta de l'Orénoque et côtoyait le Paria. Il y avait donc à Palos, dans la famille et dans l'entourage des Pinçon, une tradition véritable dont l'origine remontait à l'ancien lieutenant de notre Cousin. La couronne de Caslille reconnut en partie les droits de cette famille à la découverte de l'Amérique, lorsque, en 1519, Charles-Quint lui concéda des lettres de noblesse avec des armoiries parlantes : Trois caravelles voguant en pleine mer, et une main étendue vers une île pleine de sauvages.
De tout ce qui précède, n'avons-nous pas le droit de conclure que notre compatriote fut le précurseur immédiat de Colomb? Dès 1582, un autre Dieppois, La Popellinière (1),
1 La Popelî.inikre. Histoire des trois mondes. C'est ce que disait encore Bebgebon dans s<ni Histoire de la navigation p. 107. « Toutefois no> Normands el Bretons maintiennent les premiers avoir trouvé ces terres-là, et que de toute an< ienneté ils ont trafiqué avec
écrivait déjà de Cousin : « Nostre François, si mal advisé, n'a eu ni l'esprit ni la discrétion de prendre de justes mesures publiques pour l'asseurance de ses desseins aussi hautains et généreux que ceulx des autres. » En effet, le silence s'est fait pendant deux siècles autour de son nom. Il n'a été rompu que de nos jours par MM. Estancelin, Vitet et Margry. Seronsnous plus heureux que nos prédécesseurs, et réussirons-nous non pas à modifier une opinion préconçue, mais à établir que, très-probablement, c'est à un Français que revient l'honneur d'avoir, le premier dans les temps modernes, mis le pied sur le sol américain?
La meilleure preuve de la probabilité du voyage de Cousin, c'est le grand nombre des expéditions maritimes entreprises par les Dieppois et les Normands dès les premières aimées du XVIe siècle, dans la direction du Brésil. Ces expéditions sont fréquentes et presque régulières. Elles dénotent de la part de ceux qui s'y risquaient une connaissance réelle du pays où ils s'engageaient. Cousin avait tracé la voie : ses compatriotes la suivirent avec ardeur. De 1 488 à 1555, c'està-dire depuis l'expédition de Cousin jusqu'à la tentative de colonisation ordonnée par l'amiral de Coligny, les voyages des Français au Brésil se succédèrent tantôt heureux, tantôt marqués par de dramatiques péripéties. Leur souvenir s'est pourtant conservé à grand'peine , moins encore dans les relations françaises que par le témoignage des étrangers, Portugais, Italiens, Allemands môme. Peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt d'en rechercher la trace à travers les documents contemporains, et d'essayer de reconstituer une période trop délaissée de notre histoire nationale.