‹ Histoire du Brésil français au siezième siècleChapitre 3 sur 40 · II. — Voyages clandestixs · texte numérisé non relu

II. — Voyages clandestixs

Il peut sembler étrange, au premier abord, que nos histo-

leS sauvages dû Bi*ésil nu lieu «lit. depuis Port Real, mais faut'1 d'avdir gardé par écrit la mémoire de tout cela, tout s'est mis <>n oubli. »

riens du XVIe siècle se soient montrés si peu soucieux rie transmettre à la postérité le souvenir de ces aventureux voyages au Nouveau Monde; mais le commerce et la navigation tenaient alors une place bien secondaire dans la politique. C'était sur le continent et jamais sur larnerque se décidaient tous les conflits internationaux. Nos souverains, qui luttaient avec peine et contre leurs propres sujets et contre l'Anglais ou l'Allemand, s'étaient complètement désintéressés des questions d'outre-mer. Leur juridiction et leur protection ne s'étendaient pas au-delà des côtes. L'Océan était un domaine ouvert à tous, mais celui qui s'y aventurait le faisait à ses risques et périls. Dès lors on excuse l'indifférence systématique de nos historiens. L'écho de ces courses lointaines ne parvenait même pas à leurs oreilles. Uniquement préoccupés des faits et gestes de nos souverains, de leurs batailles ou de leurs négociations, ils se souciaient bien peu de tel voyage entrepris par un obscur négociant, ou de telle découverte qui n'agrandissait pas le domaine immédiat de la couronne !

A défaut du témoignage des écrivains contemporains, nos voyageurs et nos négociants auraient au moins dû, semble-t-il, consigner dans des journaux de bord ou dans des relations spéciales le souvenir de leurs découvertes. Ils ne l'ont pas fait, mais leur silence était prémédité. Le 14 mai 1494, le pape Alexandre VI Borgia avait, par unebulle célèbre (1), partagé les

(1) De nostra niera liberalitate et ex certa scientia ac de Apostolieœ potestatis plenitudine, omnes in=ulas pt terras firmas inven- ■i înveniendas, détectas ac detegendas versus occidentem ft raeridiem, fabricando et construendo unam lineam ;t polo arctico scilicet septentrione ad polura antarcticum scilicet meridiem, qnre linea distet ;i qualibel insularum qtise vulgariternuncupanturdeles Açorcs et Cabo verdo centum leucie rersus occidentem et meridiem , auctoritate omnipotentes D<.'i oobis in beato Petro concessa ac vicariatus Jesu-Christi quo fungimur in terris cum omnibus illorum 'lorainiis, civitatibus^ castris, locis et villi>, juribusque °t juiis-

20 HISTOUiE DU BRÉSIL FRANÇAIS.

continents nouveaux entre les deux couronnes de Portugal et d'Espagne. Au-delà d'une ligne tracée d'un pôle à l'autre et passant à cent lieues à l'ouest des Açores, toutes les terres étaient concédées à la couronne d'Espagne. En deçà de cette même ligne, le Portugal était considéré comme le légitime possesseur des îles et continents. Il était interdit à tout autre peuple, non-seulement de s'établir, mais encore d'entreprendre un voyage dans les pays ainsi délimités sans en demander l'autorisation à l'une ou à l'autre des deux cours privilégiées. Le roi François 1er demanda bien un jour, non sans malice, qu'on lui montrât l'article du testament d'Adam qui léguait le Nouveau Monde à ses bons cousins d'Espagne et de Portugal, et, sans plus se soucier de la délénse pontificale, envoya coup sur coup plusieurs expéditions en Amérique ; les rois d'Angleterre, de leur côté, ne prirent même pas la précaution de protester contre les prétentions du Saint-Siège, et dirigèrent vers les terres nouvelles de nombreux découvreurs : mais la liberté que se donnaient les rois de France ou d'Angleterre était interdite à de simples armateurs. Le fisc espagnol ou portugais surveillait attentivement tous les navires, de quelque provenance qu'ils fussent, et malheur à l'imprudent étranger qui se laissait surprendre ! Il était considéré comme pirate et traité sans pitié. Les Portugais surtout soutenaient leurs prétendus droits avec une âpreté extraordinaire. Mais ces prohibitions, nu lieu de les comprimer, surexcitaient les convoitises; car, s'il est dans la nature humaine de résister à toute tyrannie, la tyrannie commerciale plus que toute autre inspire une profonde répugnance. Aussi une vaste contrebande s'était-elle organisée, dans laquelle nos Normands, avec leur caractère audacieux et entreprenant, rencontrèrent

dictionibus ac pertinentiis universis, vobi.8 hoeredibusque et successoribus vestris Castellœ et Legionis regibus in perpetuum tenore prrrsentiiirum dnnainus, rnncocUmus et assignamus etc. Cité par d'AvEZAC lies de l'Afrique, p. 2.

.JEAN COUSIN ET l'AI'I.MIER I)K GO.WEVILLE. 2 1

peu de rivaux, et, à côté des voyages officiels, commencèrent les voyages clandestins.

Le nombre de ces expéditions anonymes fut considérable. En 1858 M. de Castelnau (1), un de nos plus éminents voyageurs, trouvait entre les mains d'un négociant de Salem, dans le Massachussetts, une carte manuscrite des terres polaires visitées depuis de longues années par les navires de ce négociant, et qui n'ont été définitivement décrites et gravées que depuis peu, après les immortels voyages de Kane et de Hayes. Or, si le désir de conserver un monopole commercial empêche de donner l'indication même de régions pauvres et stériles, et cela à une époque où nul ne conteste plus le principe de la liberté des mers, on comprend pourquoi nos marins du XVIe siècle se sont bien gardés d'annoncer bruyamment leurs découvertes, retenus qu'ils étaient par la certitude d'être les seuls à faire des gains énormes dans des pays inexploités et d'une richesse merveilleuse, et arrêtés par la crainte d'être poursuivis comme contrebandiers. Gomme le remarque avec autant d'éloquence que de perspicacité notre grand historien Michelet (2) : « Une maladie terrible avait éclaté au XVe siècle, la faim, la soif de l'or, le besoin absolu de l'or. Peuples et rois, tous pleuraient pour de l'or. Il n'y avait plus aucun moyen d'équilibrer les recettes et les dépenses. Fausse monnaie, cruels procès et guerres atroces, on employait tout, mais point d'or. Les alchimistes en promettaient, et on allait en faire dans peu, mais il fallait attendre. Les peuples, maigres et sucés jusqu'à l'os, demandaient, imploraient un miracle qui ferait venir l'or du siècle. » Le miracle s'opéra : Les mines américaines furent découvertes, et les inépuisables richesses d'un sol vierge se déversèrent en Europe. Aussitôt tout le monde se précipita vers les heureuses régions qui

(1) de Castelnau. Voyage dans l'Amérique du Sud t. IV, p. 259.

(2) Michelet. La mer, p. 278.

recelaient dans leurs flancs tant de trésors. Combien d'ambitions excitées et de convoitises allumées, et, par conséquent, que d'aventures tentées et de voyages entrepris dès la fin du XVe siècle, dont nous ne savons plus rien! Dès l'année 1501, Alonzo de Hojeda (1), nommé gouverneur d'une partie du Venezuela, constatait la présence d'Anglais établis sur la partie occidentale de la côte depuis quelques années. Balboa (2), dans son fameux voyage à travers l'Amérique centrale, signalait aussi des incursions antérieures faites par des capitaines, dont on ne connaissait pas la nationalité. Ainsi agirent nos compatriotes : ils quittaient mystérieusement la France, après avoir confié à quelque affidé le secret de l'entreprise, évitaient avec soin toute rencontre fâcheuse sur l'Océan, et débarquaient en cachette dans quelque anse ignorée, au besoin sur quelque île voisine du rivage, où ils disposaient leurs comptoirs d'échange, et ébauchaient quelques grossiers retranchements. Avec autant de précautions que les Phéniciens ou les Carthaginois quand ils eurent à lutter contre la concurrence grecque ou romaine, ils abordaient les terres, dont leurs rivaux leur interdisaient l'approche. Comme ils connaissaient le prix du silence, ils ne consentaient à le rompre qu'en faveur de leurs amis. De la sorte s'explique, par l'indifférence des historiens officiels, et par l'abstention volontaire de nos marins, l'absence de renseignements précis sur <ios navigations au Brésil dans la période que nous étudions. Ces expéditions ont pourtant été faites ; elles ont même été fort nombreuses et presque régulières. En 1503, lorsque le capitaine Paulmier de Gonneville, dont nous raconterons bientôt le voyage à travers l'Atlantique et sur les côtes brésiliennes, débarqua pour la seconde fois sur le continent améri-

(1) Navarrete. Collecion deviajesydescubrimiento.sque hicieron por mar los Espânoles etc., trad. de la Roquette, t. III, p. 41, 86, 88, 543, 545

2) id., p. 367, 379, 380.

eain, il remarqua, non sans étonnement, que les indigènes ne paraissaient nullement surpris de sa présence. Ils connaissaient l'usage des divers instruments qui garnissaient le navire, ils n'ignoraient même pas les redoutables effets de l'artillerie : enfin, comme le constate Gonneville, ils avaient déjà vu des Européens, et avaient échangé contre les objets qui excitaient leur curiosité ou leur admiration, les diverses productions de leur sol « comme estoit apparent par les denrées de chrestienté que les dits Indiens avoyent. » (1) Rien ne prouve, il est vrai, que ces Européens fussent des Français, mais rien non plus ne prouve le contraire; et, comme les Portugais avouent qu'ils n'ont connu le Brésil qu'en 1500 avec Alvarès Cabrai, et qu'ils n'en ont pris réellement possession que quelques années plus tard avec Gristoforo Jacquez , Affonso Souza et plusieurs autres, il n'est pas improbable que c'étaient des compatriotes de Gonneville qui, avant lui, avaient ouvert des relations avec ces indigènes brésiliens.

Aussi bien un autre passage (2) de la relation de Gonneville est plus explicite encore : « Or passez le tropique Capricorne, écrivait-il, hauteur prinse, trouvèrent estre plus esloignez de l'Affrique que du pays des Indes Occidentales, où d'empuis aucunes années ença les Dieppois et les Malouins et autres Normands vont quérir du bois à teindre en rouge, cotons, guenons, et perroquets et autres denrées ». Assurément l'expression géographique d'Indes Occidentales manque de précision, et s'applique tout aussi bien à l'Amérique du Nord qu'à celle du Midi, mais ce n'est que dans l'Amérique du Midi et spécialement dans le Brésil qu'on trouvait alors des bois de teinture, des guenons et des perroquets. Les Français voyageaient donc au Brésil plusieurs années avant Gonneville, et déjà même il existait des relations suivies entre les

(1) Nouvelles annales des Voyages. Juillet 1869. D'Avezac. Mémoire sur Gonneville.

(2) id. M.

~2'l HISTOIRE DU BRER1L FRANÇAIS.

deux régions, puisque un commerce régulier s'était établi. Ce sont justement des Normands et des Bretons, c'est-à-dire ceux de nos compatriotes qui avaient dû être les premiers informés de la découverte de Jean Cousin, qui s'élançaient sur ses traces, et exploitaient les richesses encore inconnues de la région. Nous ne pouvons, il est vrai, préciser aucune date, ni désigner aucun nom ; mais la réalité historique de ces voyages nous semble indiscutable, et nous nous associerons de tout cœur à la fière protestation de la Popellinière qui, frappé de l'insouciance des Français en matière de navigation, revendiquait hautement pour les siens l'honneur d'avoir précédé tous les autres peuples de l'Europe dans la découverte du Brésil. « Les François (1) toutesfois, Normands surtout et les Bretons maintiennent avoir premiers descouvert ces terres et d'ancienneté trafiqué avec les sauvages du Brésil contre la rivière de Saint- François , au lieu qu'on a despuis appelé Fort Real. .Mais, comme en autres choses, mal advisez en cela, ils n'ont eu ny l'esprit ny discrétion de laisser un seul escrit public pour asseurance de leurs desseins... tellement que le Portugais se veut attribuer l'advantage d'en estre paisible seigneur par le moyen de Pedralvarez, lequel, pour laisser avant que partir nom éternel à cette belle province, fit hausser... une croix beniste avec toutes les solennités qu'y peurent pratiquer les prestres qu'il y avoit menez, la nommant aussi terre de Sainte- Croix. Les François seuls l'ont nommée Terre de Brésil par ignorance de ce que dessus, et qu'ils y ont trouvé ce bois à commandement, encore qu'il n'y soit qu'en une contrée, laquelle mesme en porte assez d'autres ». Ce passage, bien qu'il soit l'écho d'une tradition perdue par notre négligence, ne suffirait pas pour appuyer nos prétentions nationales, car l'auteur des Trois Mondes ne cite pas

(1) La Popellinière. Les trois mondes, livre m., p. 21.

ses autorités, et les procédés actuels de la critique historique répudient un pareil genre de preuves: mais cette justice, que nos compatriotes se refusent à eux-mêmes, les étrangers plus impartiaux ou plus soucieux de la vérité n'hésitent pas à la leur rendre. On conserve à la bibliothèque (1) de Dresde un opuscule intitulé: Copia des Newen Zeytnng auss Pressilig land. C'est la version allemande , d'après un original qui paraît portugais, d'un fragment de lettre relatif à un navire arrivé du Brésil le 12 octobre précédent. Comme la Copia des Zeilung ne porte ni désignation de date, ni nom d'auteur, ni lieu d'impression, il est impossible de préciser l'année à laquelle eut lieu le voyage. On sait seulement, d'après l'interprétation de certains passages, qu'il se fit dans les premières années du XVIe siècle (2). Ce document n'a pour nous d'importance que parce qu'il y est parlé des arrivages antérieurs et répétés, sur la côte Brésilienne, de marins dépeints par les indigènes aux Portugais de telle façon qu'on ne peut méconnaître en eux des Français, et particulièrement des Normands. « Les habitants de cette côte, lisons-nous dans la Copia (3), rapportent que de temps en temps ils voient arriver d'autres navires, montés par des gens qui sont habillés comme nous ; d'après ce que disent les indigènes, les Portugais jugent que ce sont des Français. Ils ont généralement la barbe rousse». Les Portugais, rivaux et ennemis naturels de nos matelots, étaient

(1) Humboldt dans son Histoire de la Géographie du nouveau continent (t. V, p. 239-258), ot Ternaux Compans dans les Nouvelles annales des Voyages (1840 t. n, p. 306-309) en ont donné la traduction française. L'original est cité par Varnhagen, Historia gérai do Brasil, t. i, p 435.

(2) D'Avezac Bulletin de la société de Géographie, 1856.

(3) Os moradores da Costa disseram que, de quando em quando, ahi chegavam outros navios, cujas tripolacôes se vestiam como os nossos, e tinham quasi todos a harba ruiva. Os Portuguezes creem por estes signaes serem Francezes...

les meilleurs juges de la question. S'ils croyaient queces étrangers étaient des Français, il faut nous incliner devant leur perspicacité commerciale. Ils nous jalousaient, ou plutôt nous détestaient, et, puisqu'ils se prononcent si nettement, leurs soupçons valent une certitude. Dès les premières années du XVIe siècle et même dès la fin du XVe, par conséquent dans les quinze années qui séparent l'expédition de Cousin et le voyage de Gonneville (1488-1503), nos compatriotes fréquentaient donc la côte brésilienne, et, malgré la jalousie ou les hostilités portugaises, ils n'ont plus cessé de la fréquenter.

A propos de l'authenticité de ces voyages, nous alléguerons une preuve qui, pour être philologique, n'en a pas moins sa grande valeur. Quand Alvarez Cabrai découvrit le Brésil en 1500, il lui donna le nom de terre de Santa-Cruz, et cette dénomination officielle fut, pendant le XVIe siècle, acceptée et répétée non pas seulement par les Portugais, mais encore par tous les cartographes de l'époque. Les Français au contraire n'ont jamais cessé de désigner ce pays sous le nom qui depuis a prévalu. Or, que signifie le mot Brésil? Il a de tout temps été employé pour indiquer les bois de teinture de provenance exotique. En Italie, dès le XIIe siècle, bresill, brasilly, bresilzi, bvaxilis, brasile étaient appliqués à un bois rouge propre à la teinture des laines et du coton. Muratori l'a prouvé en citant les tarifs de la douane de Ferrare en 1193, et ceux de Modène en 1306 (1). Marco Polo parle également du berzi « qu'ils ont en grant habondance, do meillor dou monde » (2). En Espagne le bois de teinture ou brasil fut introduit de 1221 à 1243 (3). En France, nous lisons dans

(1) Muratori. Antiquités italiennes, t. II. Dissertation xxx, p. 894-899.

(2) Marco Polo. T r, p. 99, édit. Société de géographie, 1824.

(3) Capmany. Memorias sobre la antigua marina, comercio y artes de Barcelona, t. n, p. 4, 17, 20,

le Livre des métiers, rédigé sous le règne de Saint- Louis (1) : « Li barillier puvent fere baris de fus de tamarie et de brezil» et plus loin « nus tabletier ne puet mettre, avec buis nule autre manière de fust, qui ne soit plus chier que buis; c'est à savoir cadre, benus, brezil et cîpres ». A la fin du môme siècle le brésil est mentionné, comme article d'importation, dans les droitures, coustumes et appartenances de la viscomté de l'eau de Rouen (2). En 1387 la coutume d'Harfleur élève les droits sur le brésil à quatre deniers et demi les cent livres (3). En 1396 les droits sur cette précieuse denrée étaient fixés pour Dieppe à « la carche de hresil vin deniers, la balle m deniers (4)». 11 est donc certain que toute l'Europe occidentale, pendant le moyen-âge, appelait brésil les bois de teinture. Par le plus curieux des hasards, le nom de la production fut appliqué au pays producteur, et, comme on ne connaissait pas exactement la situation de ce pays, la terre du Brésil, au fur et à mesure des découvertes, voyagea, comme avaient voyagé dans l'antiquité l'Hespérie, le mont Atlas ou les colonnes d'Hercule. Le portulan Médicéen de 1351 dessine au milieu de l'Atlantique une insula de Brazi. La carte de Picignagno en 1367 la conserve sous le nom d'insula de Bracir, et la carte catalane de 1375 sous celui d'insula de Brazil. Sur le portulan de Mecia de Viladestes (1413) nous trouvons à l'ouest de l'Irlande une insola de Brazil. Le portulan de la bibliothèque de Dijon, dont il est permis de fixer la date à l'année 1428, les cartes d'Andréa Bianco (1436) et de Fra Mauro (1457) l'enregistrent soigneu-

(1) Le livre des métiers. — Collection des documents inédits de l'histoire de France, p. 104 et 177.

(2) Bibliothèque nationale Ms. 10391-13.

(3) Archives de la Seine-Inférieure. Registre des droits et coutumes de la prévôté d'Har fleur.

(4> id. Coutume* de Dieppe, fol. 28 et 32.

sèment. L'atlas d'Ortelius et celui de Mercator (1569) conservent encore ce nom, et le souvenir de cette île errante s'est perpétué jusqu'à nos jours dans le Brasil Rock, rocher basaltique, que marquent les cartes anglaises et allemandes à quelques degrés à l'ouest de l'extrémité occidentale de l'Irlande.

A peine l'Amérique fut-elle découverte que les voyageurs ou plutôt les négociants s'imaginèrent qu'ils venaient de retrouver le pays originaire du bois de brésil. Pierre Martyr Anghiera (1) raconte que Colomb, dans son second voyage, trouva à Haïti des forêts de ce bois que les Italiens nomment vergino et les Espagnols brasile. Dans le troisième voyage (2) il chargea sur la côte de Paria trois mille livres de brésil supérieur à celui d'Haïti. A mesure que les découvertes s'élendaient au sud du cap Saint- Augustin, le commerce de bois rouge devint de plus en plus actif. Ainsi Amerigo Vespucci (3) dans sa quatrième expédition (1504) en prenait un chargement entier à la baie de tous les saints. Dès 1516 le gouvernement espagnol défendait l'importation de tout brésil, qui ne proviendrait pas des Indes Occidentales appartenant aux domaines de Gastille (4). On s'empressa de ne pas obéir à ces prescriptions intempestives, et plus que jamais les côtes de l'Amérique méridionale continuèrent à être exploitées surtout à cause de leurs bois de teinture. Aussi l'usage prévalut-il peu à peu de les désigner sous le nom de cette pré-

(1) P. Martyr. Oceanica. Dec i, liv. iv, p. 11. Sylvas immensas, quse arbores nullas nutriebant alias prœterquara eoeoineas, quarura liguum mercatores Itali vorzinum, Hispani brazilum appellant.

(2) id. liv. ix, p. 21.

(3) In eoportu bresilico puppes nostras onustas efficiendo quinque perstitimus mensibus.

(4) Navarrete. Doc. Diplomat., t. u, p. 339. Ordenanzas hechas el 15 de junio 1516.

cieuse denrée, et c'est ainsi qu'à la dénomination de Terra ds Santa Cruz imposée par Cabrai se substitua celle de Terra de Brasil,» changement inspiré par le démon, écrit avec une naïve terreur l'historien Barros (1), car le vil bois qui teint le drap en rouge ne vaut pas le sang versé pour notre salut ».

Bien des années avant que l'orgueil portugais se fût abaissé à accepter une dénomination consacrée par l'usage, ou que les autres peuples de l'Europe se fussent conformés à cette appellation, nos compatriotes ne nommaient jamais que terre du Brésil le pays où ils trouvaient le brésil. Nous en avons la preuve dans la relation du voyage de Gonneville. Presque à chaque page il emploie le mot Brésil. Il cite même le cap Saint Augustin, que venait à peine d'entrevoir ou de retrouver Américo Vespucci. « Dempuis après, lisons-nous dans le procès-verbal de retour, le Brésil connu, tirent une traversée de plus de huit cents lègues sans ver aulcune terre avec la plus mauvaise aise du monde, toujours démenés par la pluie, la tempeste dans de grandes ténèbres... et furent forcés de doubler le clmpo d'Augoustin. » (2) Que signifient ces mots de Brésil et de chapo d'Augoustin, employés par Gonneville dans la relation d'un voyage entrepris en 1503, par conséquent bien avant que les Portugais eussent changé la dénomination officielle de terre de Santa Cruz, si ce n'est que la région décrite par l'intrépide marin était depuis longtemps visitée par les Français, et qu'ils connaissaient, même dans ses particularités physiques, le pays qu'ils désignaient par le nom même de sa principale production ? Nous avons donc le droit d'affirmer que ce sont les Français qui ont donné au Brésil le nom qui ne lui fut définitivement attribué que plus tard.

Ce qui prouverait encore la réalité de ces voyages ou clandestins ou ignorés, c'est le grand nombre des mots brésiliens

(1) Barros. Asia, Dec. i, liv. v, g 5:3. 2J Nouvelles annales des voyages, ouvr. cit.

âO HISTOIRE DU BRÉSIL FRANÇAIS.

qui ont passé directement dans notre vocabulaire. Dans tous les autres pays américains, où nous avons été précédés par un autre peuple européen, par les Espagnols par exemple, nous avons toujours désigné les productions du Nouveau Monde par le nom que leur donnaient les Espagnols. Nous reconnaissions par cela même que nous n'avions pas été les premiers à découvrir ces contrées. Dans le Brésil au contraire nous n'avons emprunté ni aux Espagnols, ni aux Portugais, ni à personne les dénominations locales : c'est aux indigènes eux-mêmes que nous avons demandé les noms du tapir, du sagouin, de l'ara, du toucan, de l'acajou, de l'anana, du manioc et de cent autres animaux ou productions qui sont passés directement dans notre langue. N'est-ce pas la meilleure preuve que, dès l'origine, nos négociants ont été en contact direct avec les tribus brésiliennes? Si les Portugais ou tout autre peuple avait occupé, avant eux, cette belle région, nous n'aurions pu que traduire en français leur traduction du brésilien et le mot indigène eût été à peu près méconnaissable, tandis que les empruntant de première main aux Brésiliens nos alliés, nous n'avons eu qu'à les babiller à la française pour leur donner tout de suite droit de cité.

De tout ceci ne résulte-t-il pas que, pour ne pas avoir laissé de traces authentiques dans l'histoire, les voyages de nos compatriotes au Brésil, de 1489 à 1503, n'en sont pas moins plus que vraisemblables ?

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