‹ Histoire du Brésil français au siezième siècleChapitre 27 sur 40 · AU MAGISTRAT DE GENEFVE · texte numérisé non relu

AU MAGISTRAT DE GENEFVE

Pierre Richer, Carme deffroqué, est venu de par vous et de maistre Iehan Calvin en nostre désert pour nous instituer e vostre religion. Estant arrivé tant pour l'auclhorité de son

(1) Voir l'ouvrage intitulé: Les 2^'oposit ions conte utieuses entre le chevallier de Villegaignon et maistre Jean Calvin concernant la vérité de l'Eucharistie.

,2) Il s'agit du conseil de la ville.

précepteur que de vostre ville, nous luy dounasmes congé d'exécuter sa charge. L'ayant eue il n'oublia rien de toutes les choses appartenantes à son office. La première qu'il voullust faire fut de s'efforcer de nous oster la dévotion que nous avions à la Religion Catholique, pour mieulx après nous imprimer la vostre : et Iuy semblant ne perdre temps, il nous feist des briefs sommaires des traditions de Calvin, qu'il nous donnoit pour aprendre par cœur, affin de nous dresser ung chemin plus aisé à la perfection de ceste doctrine. Il avoit employé en ceste entreprinse toutes les forces de son entendement ayant sucé la mouëlle de tous les livres de Calvin, et extraict comme ung trésor précieux. Toutesfois afin qu'elles ne fussent descouvertes et trop communes aux indignes, il couvrit ses sentences de ie ne scay quels enveloppemens de paroles obscures. Ce faisant il m'enflamba du désir incroyable d'entendre le secret de la science, et esplucher les choses par le menu, tant que ie pourroye atteindre par la foiblesse de mon entendement. En quoy faisant ie prouflitay si bien que ie penetray iusques aux plus profondes cachettes des traditions, si que i'attouchay les sainctes idées. La résolution et fin de ceste saincte tradition estoit que toute nostre espérance et foy gisoit en fantaisies et imaginations, mais le docteur les appeloit idées Platoniennes. Il usoit du sacrement de vostre Cène pour approuver nostre doctrine, preschant qu'il consistoit en deux espèces, une visible, l'autre invisible. Il disoit de l'invisible que c'estoit une réalité intellectuelle, non corporelle, que vous recepvrez par foy, tellement que si vous croiez que Iésus soit mort et ressuscité pour vous et qu'il vous est offert, il est ainsi, aultrement vous ne mangez à votre Gène que du pain (1)...

Ces resveries esmeurent entre nous de très-grands troubles :

(1) Suit une page de commentaires théologiques, qui n'offrent plus qu'un intérêt secondaire, et que nous avons cru pouvoir supprimer.

et plus estoient disputées, plus se découvrent la vanité de la doctrine. Au moyen de quoy nous ne coniîans en tout de Micher eusmes recours aux livres de Calvin pour en entendre sa résolution. Mais nous trouvasmes que sa doctrine estant bien considérée ne regardoit à aultre chose qu'à ces idées, combien qu'il confist son opinion et couvrit par artifice de langage et sophisteries plus excellentes que son disciple. Au moyen de quoy ie reiettay avec un très grand desplaisir vostre doctrine me semblant tendre sous masque de I. Christ et conduire droit aux ferceneries de Valentin et Maroion, et enfin à l'athéisme, et me résolu d'en advertir l'Eglise Chrestienne allia que les infirmes se gardent de tomber aux iilets de vos traditions.

Davantage affin que mes escriptz fussent moins exposez à vos calomnies, ie me déliberay de venir en France, et, si vous me vouliez assigner lieu ou ie me peusse seureinent transporter, y aller, pour vous monstrer ce que ledict Richer nie laissa escript de sa propre main, et les aultres choses qu'il me bailla par la main du notaire et d'ung gentilhomme que ie hu envoiay pour s'expliquer plus clairement, et ceste délibération est si Tort imprimée eu mon entendement que ie ne m'en peulx départir. 11 est donc en vous d'avérer ces choses, et d'accomplir ceste miene délibération. le voy que la France vous est, suspecte, au moyen de quoy ie ne vous en parle point, mais que vous m'assigniez quelque lieu hors de ce royaume et de vostre juridiction et religion, où seurement ie me puisse retirer. Si vous le laites et que i'aye sauf conduit, ie vous promects de m'y en aller incontinent, en condition, que si ie suis trouvé menteur ou calomniateur ie soye mis entre voz mains pour faire de moy à vostre plaisir.

I'ay advisé ce chemin pour fort expédient à la cognoissance de la vérité de nostre cause, et plus court que de perdre temps à escrire et respondre comme eseoliers. Car aussi n'est-ce ma profession que d'y occuper mon temps, estant subiect à sunre les guerres, n'en ayant pas tant loisir. le vous porteray les escripts de Richer, que vous pourrez faire

recognoistre audict Richer, et quant est de ce que i'ai dict de Calvin à l'exemple d'icelluy Richer, ie lui présenteray de briefs articles, que i'ay extrait de sa doctrine, lesquelz s'il ne peut maintenir et défendre, ie soye convaincu sans nulle exception, et où il demeurera confus, soit aussi mis entre les mains de l'Eglise catholique pour souffrir le iugement qu'elle fera de luy. Il m'a semblé qu'à peu de fraiz ceste œuvre se pourra achever s'il veult emmener avec luy deux hommes de sa secte, et moy deux de ma religion, et que nous en ayons de l'Eglise Germanique, auxquels soit toute la puissance de iuger de nostre différent, et pour le nombre imper soit adioinct le magistrat ou prince qui nous donnera le lieu et sauf conduict : sur cest offre et sommation i'attens vostre responce à Paris à Sainct Iehan de Latran l'espace de quarante iours.

VlLLEGAIGNON.

13 iuillet 1560.

Lettre VII (1).

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