‹ Histoire du Brésil français au siezième siècleChapitre 28 sur 40 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

Lecteur chrestien, sachant maistre Iehan Calvin que i'estoye allé au Brésil en intention d'y planter la parolle de Dieu, meu de nostre ancienne cognoissance, m'envoya tant en son nom, que de la ville de Genefve, des ministres de sa doctrine, des plus scavans qui se peurent trouver, avec quelques artisans, lesquels vindrent muniz de tous les livres dudict Calvin et desaultres qu'ils scavoient leur estre à propos. En passant à Paris, quelques-ungs se ioignirent avec eulx et

(1) Même indication que la lettre précédente.

entre aultres un iacobin renyé , nommé lehan Cointat, homme d'entendement prompt et versatile. Eulx arrivés, s'ornèrent d'un fort beau tiltre. Ils se nommoyent l'Eglise reformée. Au moyen de quoy furent de moy receuz le plus humainement qu'il me fut possible, cuidant qu'ils me fussent utiles à mon entreprinse : s'estans mis à faire leur office, ie trouvay qu'ils avoient usurpé ung tiltre pour ung aultre, qu'au lieu d'Eglise reformée ils debvoient dire informée tout de nouveau. Car ie trouvay si peu de conférence de l'une à l'aultre borne qu'il me sembla changer, non seullement d'usage, mais de religion. Encores ne se trouvèrent d'accord, ne perseverans en leurs traditions : car selon qu'ils apprenoient tous les iours, y adioustoient quelque chose.

Ce Iacobin voulut suivre une doctrine à part; il se raist à deffendre et publier la confession d'Auguste, et sans dissimuler, impuguer la doctrine de Calvin : dont s'esmeut discorde si grande, qu'il ne fut possible d'y remédier, sinon en renvoïant l'ung des ministres de Genefve : et pour vray eu trois moys que noz navires séjournèrent ie fus si lassé d'eulx tous, que si n'eust esté la difficulté de vivres, ie les eusse renvoiez. N'y trouvant ordre, i'en vouluz faire mon proufiiet, ie me mis à vouloir bien entendre l'une et l'aultre religion, et la conférer aux anciens livres des gens de l'Eglise, de trois cents ans après Iésus-Ghrist, qui est le temps cotté par Mélanchton en ses lieux communs, que l'Eglise n'estoit corrompue. le me rendy si diligent disciple de Calvin qu'en peu de iours nul des ministres qui estoient consumez en sa doctrine ne se pouvoit conférer à moyen ceste science.

Eulx estant d'accord avec moy de l'intelligence de la doctrine, ie me mis à la considérer et impuguer avec Pierre Richer, le Pont, et aultivs par l'auctorité des livres anciens. Mais ils me les nyèrent, non y pouvans respondre. Et la diftinition de ceste querelle fut à leur dire que ie pechoye contre le sainct esprit : que c'estoit grand dommage que ie ne prenoye le bon chemin : que i'estoye pour faire grand fruictà leur église, bi i'eusse aiibsi bien prins le bon party que le

mauvais. Et se mirent à haïr plus perfectement ce Jacobin, disans qu'il estoit le ministre de Satan, suscité pour troubler et empescher l'advencementdu royaulme de Dieu. Estant débouté de l'espérance de les veincre par les livres de l'Eglise, ie leur demanday compte de leur doctrine. Richer m'en feit quelques articles, que i'impugnay lui monstrant que nulle de ses propositions ne se scauroit deffendre, qu'elle ne fust pleine de blasphème et exécration, conduisant les observateurs à toutes les plus insignes hérésies, quiayent esté faictes depuis Iésus-Christ, et non m'y pouvant satisfaire, me remirent à Calvin et aultres qui estoient en ceste science plus expérimentez.

Ce conflit dura dix moys, qu'arriva ung navire auquel ils s'embarquèrent pour s'en revenir. Le Pont avoit trouvé le pais fort beau et commode, avec ce il avoit ung regret et desplaisir merveilleux du reffus que i'avoye faict de l'Evangile de Genefve. Au moyen de quoy secrètement se mit à séduire mes hommes, et les plus proches d'auprès de moy ■ leur disant qu'il s'en retournoit en France pour ramener tant de gens que, par force, il pourroit planter la religion que i'avois refusée : et, pour confirmer ceulx de mes hommes qu'il avoit gaignez, feist recognoistre une islette à trois lieues de moy, où ildesignoitde se retirer : il estoit lors demeurant en terre ferme, en la maison de mes iardins, pour plus commodément faire ses vivres. Le Jacobin y estoit aussi, lequel m'advertit de l'entreprinse, me mandant que tous mes hommes luydonnoient la foy de me laisser, et se retirer avec luy à son retour.

Par ainsi feiz entendre au Pont ce que i'en avoye ouy, et asçavoir, que s'il revenoit jamais ne homme de sa compagnie, ie leur feroye la guerre. Qu'il se debvoit contenter de ce qui estoit passé entre nous. Il fut adverty que L'en youloye escripre ou France pour empescher son retour : qui l'esmeut à me mander et assurer n'avoir iamais pensé à ce que Ion m'auroit dict. Mais h l'beure de son partement, que i'avoye ia distribue mes lectes, vint trouver mes hommes, et leur

dire à chascun particulièrement, puis en général, qu'ils persévérassent en la foy et Evangile qui leur avoit esté adnoncée, qu'ils ne se laissassent séduire par mes parolles, après le partement des enfans de Dieu lesquels ie chassoye : qu'ils s'asseurassent qu'il seroit de retour dedans dix moys, en si bonne compaignie, que ie seroye tout ioly de me tenir eloz et couvert tout seul en mon isle. Cela me fut rapporté quelques iours après , que ie ni'einploioye à réduire mes hommes en leur première foy et religion: enquoyie m'appercevoye ne perdre temps.

Au bout de vingt iours arriva une barque avec cinq hommes desquels ie cognoissoye trois moines reniez, qui s'en vindrent descendre au village de mes gens, dont ils estoient partiz. Ils m'y trouvèrent, ie leur demanday qu'ils y venoient faire, veu le deffiment que m'avoit faict le Pont à son partement, s'ils venoient pour corrompre mes hommes, pour conciter trouble entre eulx et moy, et empescher qu'ils ne retournassent à leur première religion? qu'ils scavoyent ce que i'avoye faict dire au Pont, suivant cela, s'ils voulloient abiurer leur religion pour tenir la nostre, qu'ils seroient bien venus, sinon que ie n'estoye pour souflrir deux religions en ma compaignie. Ils me demandèrent un lieu pour se retirer, et vacquer à leurs cérémonyes, que ie leur refusay, sachant ce qu'ils pouvoient faire en prenant pied et fondement, et que i'approuveroye leur faulce religion : puis ie voioye leur espérance du retour de Pont. En somme ie leur feiz deffence de ne dogmatiser ne parler de leurs doctrines à mes gens, ne empescher l'affection qu'ils me dévoient porter sur peine de leur vie. Trois iours après ie fuz adverty par ung des miens qu'ils disoyent que mon Iésus Christ estoit un bastelleur, qu'il iouoit de souplesse puisqu'il estoit en tant de lieux tout en ung temps, et qu'il se faisoit invisible, et qu'il falloitobeyr à Dieu plus qu'aux hommes ; qu'à tort et contre Dieu ie leur deffendoye de m'adnoncer l'Evangile, persuadants à mes gens de se retirer avec certains bannis truchements à ung endroict, où debvoit arriver le Pont à son retour : et que si cependant

ie leur voulloye faire mal, qu'ils se deffenderoyent et coaciteroyent les saulvages contre moy. Gela entendu, ie les feiz appeller en mon isle, et, le procès des trois moynes faict, ie les feis noyer : ie conservay les deux aultres qui ne me sembloient si dangereulx.

Gela faict aisément ie contins mes gens en crainte et obéissance. Ce neantmoins aulcuns d'eux monstroyent n'estre du tout résoluz, et souvent me disoyent que ce leur seroit ung grand bien et repos de conscience de scavoir ce que Calvin pourroit respondre, à ce que i'auroye obiecté à ses ministres, contre sa doctrine : que non seulement pourroit prouffîter à eulx, mais en France à tant de peuples, qui s'habandonnoient du tout à ses traditions. Ces choses m'induirent à rédiger par escript tout ce qui auroit esté debatu entre nous et le faire entendre à l'Eglise chrestienne : et pour les vérifier m'en venir moy mesine en France, espérant me trouver avec Calvin et luy monstrer par l'escripture de son ministre ce que i'en auroye apprins, afiin que Ion ne me peust imputer les avoir controuvées; en oultre qu'il me respondit aux difficultez que ie trouvoye en ses livres.

Ayant eu la commodité, i'en ay escript aux magistrats de Genefve, par homme exprès, les lettres que i'ay ia traduictes : lesquelles lues par Calvin, comme s'il fust tourné en rage, pour responce les mist soubs ses pieds, et furieusement chassa le messagier : I'avoye donné six sepmaines de temps pour me faire responce à Paris à Saint Iehan de Latran, sçavoir s'ils m'assigneroient lieu auque i'allasse faire mon debvoir. Le temps expiré sans responce m'a faict mectre par escript en ceste langue ce que i'avoye à demander et dire à Calvin, affin d'en faire prouffict pour ceulx qui auroient quelque opinion dudict Calvin, asseurant les lecfeurs qu'ils ne sçauront despestrer de sa doctrine, entendue comme il declaire en ses commentaires, qu'il ne tombe en l'hérésie des Ebioniens, Marcion, Valentin, Manichéens, Arriens, Nestoriens, Eutichiens, Sabelliens et aultres tendant à l'anéantissement de la religion de Iésus Christ, et structure d'une pire que celle de

Mahomet, que vous voirrez particulièrement à la fin de ce traicté : desquels i'avoye espérance de le conveincre, s'il m'eust voulu donner lieu, où ie l'eusse peu voyr seurement. le croy que pour estre fort nourry en la science de bien et artificiellement parler qu'il pourra (quoiqu'il ayt dict foulant mes lectres aux pieds) faire quelque response. Mais au lieu de rcspondre à propos sur chascun point, et y donner solution, pour occuper l'esprict des lecteurs, selon sacoustume, prendra quelque occasion de quereller par iniures : Mais ce n'est le bust de nostre matière, qu'il s'excuse des abhominations que sa doctrine me semble contenir, selon que Ion les voirra desduictes, puis s'il s'en lave, que l'on ine tienne en opinion de fol et de nul iugement.

VlLLEGAIGNUN.

Lettre VIII (1).

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