A TRÈS ILLUSTRE ANNE DE MONTMORENCY , PER ET CONNESTABLE DE FRANCE
Monseigneur, il vous pleut me faire ceste grâce et faveur à mon retour du Brésil, de me descouvrir lesraports que Ion vous avoit faict de moy en mon absence, pour vous en donner maulvaise oppinion : G'estoitque i'estoye allé là, pour me faire autheur d'une nouvelle loy ne tenant ne de l'Eglise romaine, ne de Calvin, ne de Luther : dont pour l'ancienne servitude que i'avoye à vous, et l'amitié qu'il vous avoit pieu me porter, inonsLriez avoir desplaisir, me commandant, après m'avoir ouy, de me purger, et faire cognoistre au monde, que l'on ni'auroit à tort imposé tel vitupère. A quoy ie m'emploiay sur
(1) Voir l'ouvrage de Yillegaignon intitulé : « Propositions contentieuses etc.
le champ le plus diligemment qu'il me l'ust possible pour la briefveté du temps par ung livre en latin que i'ay divulgué, demonstrant non seullement ma religion estre totalement conforme à l'Eglise en laquelle i'ay faict profession de chrestienté; mais descouvrant la vanité de la doctrine, que Ion me seroit venu adnoncer de Calvin, marquée d'artilicielles et blandissantes paroles, que ie refusay et deschassay, l'ayant cognùe, ainsi que ie vous feis entendre par les lettres qu'il vous pleust recevoir de moy.
Depuis il a pieu à la Royne mère du Roy me commander d'exposer en françois ce que i'avoye faict en latin. A quoy ie n'ay voulu faire faulte, tant pour luy obéir, que de zèle de faire entendre à ceulx qui adioustent quelque foy aux sophistiques persuasions de Calvin combien il est esloingné de la vérité, et combien est faulse, vaine et dangereuse, sa fondée doctrine. Pour ce que vous pourrez plus facilement entendre mes raisons en ceste langue qu'en latin, ie vous envoyé un livre, vous suppliant, quand vous en aurez loisir, prendre la peine de vous le faire lire : vous asseurant que vous me trouverez n'avoir en rien fourvoyé du droict chemin, et que le mieulx qu'on puisse iuger de ceste doctrine, que i'ay refusée, et qu'elle comprend en soy toutes les plus abominables et exécrables hérésies qui ayent esté depuis I. Christ, avec quelques autres, desquelles Calvin se faict autheur, desquelles la fin n'est que trouble et confusion, eu ung chemin ouvert à l'athéisme : comme ie luy eusse faict veoir, à peine de ma vie, s'il eust ausé se trouver avec moy, selon que ie l'en ay semond par mes lettres envoyées aux magistrats de Genefve par homme exprès. Lon en voirra l'expérience par ses responces, s'il ause ingérer de respondre, quelque grand sophiste et orateur qu'il cuide estre, et emploiast-il le bel entendement de son frère Beze et martyr avec le sien : car la nature de la vérité est telle que plus est impugnée moings est offensée : mais plus se monstrent foibles, et inutiles les impugnateurs d'icelle.
VlI.I.EOAIGXON.
Lettre IX (1).
A SÉRENl^SIME KATHERINE DE MEDICIS , ROYXE MERE DU ROY, MA SOUVERAINE DAME.
Madame, quand le temps de quarante iours a esté expiré, par moy préfix aux magistrats de Genefve, pour me demander en qut.'l lieu ils me vouldroyent appeller, à leur rendre compte de ce que ie disois contre leur doctrine et ministres, ayant en mémoire le commandement qu'il vous a pieu me faire de mettre en francois le livre que i'en avoye divulgué en Latin. l'ai faict ung extraict que ie vous envoyé où i'expose partie de ce que i'eusse eu à debatre avec Calvin, s'il eust ausé comparoistre devant moy, pour maintenir la faulce doctrine que ses disciples me seroient venu adnoncer de sa part, et de sa surnommée Eglise, espérant qu'estant ladite doctrine conférée avec celle des orthodoxes et bien entendue, suivant les responces, aux objections que i'y ay faict, que Ion la cognoistra n'avoir sans grande raison esté de moy reietée. Pour ce que nostre religion gist en foy, illustrée des faicts merveilleux de Dieu, incompréhensibles à nos iugements, selon la prudence humaine, en la considération et examen des causes et forces de la nature créée : Ces gens s'estants mis à l'impugner, nous provoquent à la disquisition de la vérité d'icellepar humaine sensualité, monstrant qu'il n'est possible qu'ung corps finy, de mesure certaine, soit contenu en divers lieux tout en ung temps. Et s'estants faicts auth-
(1) Voir l'ouvrage de Villegaignon intitulé : Les iiropositions contentieuses entre le chevalier de Villegaiynon et maistre le/tau Calvin. Préface. Cette lettre fut composée à la fin de 1560 ou au commencement de l'année suivante.
eurs d'une tradition contraire à nostre foy, en sublimité de langage artificiel, aléchent les hommes à mespris de nostre foy, par licence de vivre, soubz prétexte de vérité évangelique par eux proposée, dont facilement ont gaigné grand nombre de sectateurs, les paisçans de vaines fumées d'imaginations au nom de pasture spirituelle de leurs âmes; et usurpant, partie du grec, partie du latin, certaines parolles non communes au vulgaire, enflées et précieuses, pour estre en plus grande admiration au peuple (1)
Ce qu'estant par moy considéré m'a induict de rechercher selon ma capacité aussi diligemment leurs raisons et les traditions qu'ils subrogent, au lieu de nostre saincte religion, qu'ils ont esté soigneux à la vouloir deslruire et abolir. Ce qu'ayant faict avec eulx tout à loisir l'espace de dix moys, qu'ilz ont esté en nostre désert, il me souvient des bouteilles de savon destrampé en l'eaue, que Ion faict pour esbatre les enfans, belles, rondes et enflées, enrichies de varietez de couleurs célestes, portées ça et là par le soufflement des enfans, iusques à ce qu'estant par eulx touchées pour en cuyder iouyr au premier bruit se dissolvaient en rien.
Aussi ayant enfoncé ces traditions, les ayant conféré aux sainctes lettres et à la propre doctrine de Calvin en divers lieux, ie les ay trouvées redondantes de tant d'hérésies, sottises, inepties et contrariétés, qu'il m'a semblé n'avoir besoing d'aultres livres à les combatre que les leurs propres pour les passages par eulx alléguez en confirmation de leur dire : de sorte que i'eu honte et desplaisir de la peine, que i'auroye emploie à la lecture de telles vanitez : dont i'entray entrés grand doubte qi.e voulant divulguer et adverer ce que i'en auroye trouvé par la déduction et interprétation à moy par eulx faicte, lors ne mescreust de leur imposer.
Au moyen de quoy me résolu de venir par deçà pour me
(1) Suit une longue pago d'injures théologiques, qui ne présentent aucun intérêt, et que nous avons cru pouvoir supprimer.
trouver en personne avec Calvin ou aultre que députeront les Genefvoys en leur nom : pour leur monstrer par eseripl de la main de leur ministre les plus exécrables et moins croiables artifices que i'aye faict transcrire et les aultres par la main du notaire de nostre païs receus de la bouche dudict minisire. Et pour ce faire ay par lettres interpellé très instamment les magistrats de Genefve, me soubzmectant où ie seroye trouvé calomniateur d'estre livré en leur main pour faire de moy tout leur plaisir. Lesquelles lettres ayans esté présentées à Calvin, après les avoir leues, estant confus et honteulx de veoir le secret de ses impostures divulgué, entra en si grande rage que, pour toute response, ne feit aultre chose que que les foulleraux pieds, et avec cruelles menasses chasser le messagier hors la ville. Or puisque la deffiance de sa querelle luy a faict décliner et craindre ma présence, i'en lairay le iugement à ceulx qui sans passion en vouldront cognoistre. Espérant s'il veult respondre par escript, sans divertir hors du propos des choses par moy obiurées qu'il augmentera mon droict et honneur, qu'il a voullu par ses detractions honnir : faisant comme ung regnard prins d'ung lacq par le col, lequel pour eschapper, plus se secoue et demaine, plus fort s'estrangle : et s'entachera des plus notables et infâmes hérésies, qui ayent esté depuis Iésus-Christ. Protestant doresnavant de voulloir employer le temps à choses meilleures qu'à lire ses resveries, et des siens, quoy qu'ils babillent et escripvent.
A Dieu.
VlLLEGAIGNON.
Lettre X (1).
A ILLUSTRE HAULT ET PUISSANT GASPAR DE COULLIGNY, SEIGNEUR DE CHASTILT.0N SUR LOING, ADMIRAI. DE FRANCE
Monseigneur estant débouté de l'espérance de me trouver avec Calvin pour donner compte de moy et des choses que i'ay divulguées en ung livre latin, contre sa doctrine, ie les ay voullu exposer en françois, pour ceulx qui n'auroyent intelligence de l'aultre langue. En quoy ie reçois quelque satisfaction par l'espérance que i'ay faict de me trouver en personne avec ledit Calvin pour exposer par vive voix ce que i'ay faict par escript et ouyr ses solutions et répliques. Pour ce que surtout il enseigne de ne sortir des saintes escriptures et n'aquiescer en la doctrine de ceulx qui ayent escript depuis les apostres, ie le voulloye principallement prier de me prouver sa doctrine par les dites escriptures. En quels passages il a trouvé !... (2)
le me suis offert au cas qu'il qu'il me prouve parles saintes escriptures l'une de ces propositions d'endurer tel supplice qu'il me vouldroit constituer, et m'en aller pour ouyr ce qu'il me vouldroyt dire, au lieu qu'il m'assigneroit seur avec sauf conduit, comme pouvez avoir sceu. Mais sa conscience l'a destourné de ce combat. Au moyen de quoy i'ay par le menu deduict et confuté sa doctrine.
(1) Se trouve dans l'ouvrage intitulé Les propositions contentieuses, etc. Comme cette lettre a été écrite après le refus de Calvin de prendre part au tournois théologique, auquel le défiait Villegaignon, on peut en fixer la composition à la fin de 1560 ou au commencement de l'année 1561.
(2) Suivent dix-sept propositions entachées d'hérésie.
il 2 HISTOIRE DU BHÉSIL FRANÇAIS.
Mais, (1) Monseigneur, s'il vous plaict prendre la peine d'en descouvrir le fons, vous avez sur moy puissance de me commander de vous aller trouver pour vous le explicquer, et vous lire tout le livre. Et pleust à Dieu que ce fust en présence de quelque grand docteur de ceste secte, à charge que, s'il ne sçavoit respondre ne convaincre, ou défendre son maistre Calvin d'exécrables blasphèmes, vous me tinssiez à iamais pour tel qu'ung maling malicieusement m'a imposé, comme il vous a pieu me dire d'estre devenu (2). Si l'on s'esbahit de me veoir si chauldement embrasser ces choses qui semblent estre contre ma profession, le dommage et perte que i'ay repceu par les ministres de ceste doctrine ayant empesché mon entreprinse au Brésil, si heureusement commencée, que vous avez bien sceu, et à si grands frais et travaulx de moy et des miens, m'en doibt estre suffisante excuse.
ViLLEGAIGNON.
Lettre XI (3).