AU CARDINAL DE LORRAINE
Monseigneur, nous avons eu lettres que le Turc s'est retiré, ayant disposé ses guarnisons par tous les lieux de ses novelles conquestes et aultres nécessayres, ce qui est cause que l'Empereur face de son costé diligence de bien armer ses frontières, s'aprestant à sa retraycte à Yiene. Voyant cella i'ay trouvé nécessayre de vous fayre ee paquet pour vous advertir de nos affayres. Et vous dire que Monseigneur vostre nepveu s'est faiz fort grand et beau, et qu'il commence à voler sur sa foy en délibération d'aller de Bavières en Italie, selon vostre ordonnance, avec Monsieur son oncle, qui l'ayme corne son filz. Mays, mon dit sieur vostre nepveu, piqué de sa sensualité et gaillardise de son âge, et insité par gens de sa compagnie, qui plus approcbent de son humeur, fayct délibération d'aller à Venise, Rome, Naple et toute l'Italie avant son retour, et Dieu scayt les belles entreprinses
(1) Bibl. nat. collect. Dupuy, vol. 549, fol. 35:2°
i 2U HISTOIRE DU BRESIL FUANr.AIS.
que l'on mesle parmi ces conseilz. Les vieulx, comme Tranchelion et moy Grévefosse, n'avons n'aylles ne iambes assez bonnes pour le suivre, et les aultres de sondit conseil ne le surpassent guayres d'âge. le croy que le plus viel n'attingt l'âge de 22 ans, qui me fayct prévoyr ce que ie ne vouldroye veoyr, et pour y remédier vous supplie de despescher ung homme à Ferrara incontinent pour supplier mons. son oncle de ne lui bailler argent pour telz voyages, et que de vostre part et autorité le rappeliez en France, lui disant que le Roy le veult employer en choses d'importance come seroyt pour la guerre de Flandre ou aultre que mieux scavrez adviser, luy promectant que l'an qui vient le roy le renvoyera à Rome avec charge honorable : car, sans ces stratagèmes, ie croy que l'ardeur de son âge et la sensualité ne le layssent relourner sans s'en aller promener. Il est sur le point de prendre pli bon ou mauvais, âge le plus périlleux de sa vie ; i'en ay communiqué à Monseigneur de Ferrara, qui trouve bon ce conseil ; ainsi que il vous playra veoyr par ses lettres. Mons. de Tranchelion a esté si malade qu'il a esté forcé de se retirer à Viene ; Mons. de Carné veult aller à samayson de Ravière : le Fossé de Ferrara, et Rrouilli par vostre commandement s'en va à la route du camp ; et vous scavez, Monseigneur, que mon aage ne ma disposition en la force de l'hyver ne nie souffrent vagabonder par les montagnes ne voler avec gens de l'âge de cest animeux et ardent prince. Mons. de Ferrara vous escripra ce qu'il a fayct avec l'empereur de l'affaire que scavez ; il en a parlé corne de soy, en ayant telle response qu'il vous scaura dire. le ne suy encores résolu du lieu de mon hyver, non sçachant quand nous retirerons et quand ie pourray laisser nostre ieune prince. le sohayte avoyr quelque lieu près de vous qui fust commode et aysé de vivre pour fayre ma retraycte, fust-il Deyuse ou aultre, car ie n'en veulx pour plus que pour ma vie, affin que, quand il me playra demeurer en France, i'en aye le moyen. I'ay eu envie de Saiut-Hunorat en Provence, laquelle ne m'est passé*', mays ie ne scay cornent négocier cella avec l'abbé ; ie vouldroye
avoir assigné aultant de revenu à Paris que vault cellui de ladite abbaye et en avoyr la réserve. C'est, Monseigneur, ce que ie vous peulx escripre pour le présent, attendant la route du camp, qui doibt estre, ainsi que l'on dict, dedans huict iours que i'espère vous despescher Brouilli , selon vostre commandement. Monseigneur, ie supplie le Créateur vous donner, en heureuse et longue vie, l'accomplissement de voz très nobles désirs.
Du camp sous Iavarin, le XIIII octobre 1566.
Votre très humble et très obéissant serviteur,
VlLLEGAIGNON.
Lettre XV. (1)