‹ Histoire du Brésil français au siezième siècleChapitre 37 sur 40 · Chapitre I · texte numérisé non relu

Chapitre I

DIEU RECUEILLE UNE EGLISE AU PAYS DU BRESIL, PARTIE UE L AME- RIQUE AUSTRALE : COMMENT ELLE FUT AFFLIGEE ET DISPERSEE.

Pour parvenir à l'histoire qui sera ci après mise en son ordre, de quelques fidèles martyrs, qui franchement se sont exposez à la mort, et ont arrousé de leur sang- la sécheresse de la terre du Brésil, pour maintenir la doctrine du fils de Dieu, il est expédient d'entendre le commencement et le motif, d'avoir eu en ce temps Eglise reforme selon la parole de noslre Seigneur en terre si eslongnee des royaumes et lieux, esquels le suiet de nostre histoire iusques ici s'est arresté. La mémoire des choses tant mémorables avenues en ce temps, nous doit picquer et soliciter vivement à une méditation continuelle des merveilles du Seigneur, et convient croire que l'oubliance uu suppression d'icelles sera un iour cher vendue à ceux qui l'auront peu faire entendre et publier par toute la terre. La grandeur du subiect de ceste histoire avec les circonstances des lieux est de grand poids et conséquence.

Le fruict et utilité de ceste histoire.

Car où est-il escrit qu'au Monde nouvellement descouvert il y ait eu aucun sacrifié et mis à mort pour le tesmoignage de la parole de Dieu ? Nous avons veu et leu que les barbares ont tué, sacrifié et mangé aucun Portugais et François : Mais pourquoi ? D'autant que leur avarice et ambition démesurée ils avoient outragé et offensé lesdits Barbares. Chacun conoit fort bien que les Portugais, et mesmes les François, qui ont fréquenté icelles régions, n'ont iamais parlé un seul mot du Seigneur Iesus Christ aux povres gens de ces paysla. Veu doncques que les trois personnages (la mort desquels est descrite ci après) se sont comme prémices exposez à la mort pour maintenir la iuste querelle de l'Evangile : ce seroit chose malséante et de très mauvaise conséquence de laisser leur mémoire comme ensevelie et esteinte entre les hommes : et aviendroit qu'un iour leur sang redemanderoit vengeance de l'oubliance de ceux qui l'auroyent peu faire entendre par toute la terre. Ces considérations ont esineu ceux qui ont esté presens à ce qui est ici récité (l)et entre lesquels est parvenu ce recueil, d'en faire participant le lecteur pour l'instruire contre les calomnies qui pourroyent obscurcir la vérité de causes de l'entreprise, des moyens, exécutions, protestations, révolte, bref de tout ce qui s'ensuit.

Villegagnon se despite en France.

Estant Nicolas de Villegagnon, ordonné vice admirai en Dretaigne, entré en discord avec le capitaine du chasteau de Brest, principale forteresse do tout le pays, à raison des

(1) Voici bien une preuve que la relation a été réellement composée par Léry.

fortifications du chasteau, ce discord engendra mescontentement et haine mortelle entre eux iusques à espier les occasions pour se surprendre l'un l'autre. Leur querelle parvint iusque aux oreilles du roy Henri second de ce nom ; duquel estoit beaucoup plus favorisé le capitaine du chasteau, que Villegagnon: qui lui donna très mauvaise espérance de l'issue de sa querelle. Il est certain qu'il esperoit abysmer ou du moins rendre infâme son adverse partie : mais considérant que peu il avançoit son entreprise, mesme travaillant possible contre la vérité du faict, ou contre trop grande faveur, des lors il commence à se desplaire en France, l'accusant d'une mesconnoissance deshonneste : attendu qu'il avoit consumé toute sa ieunesse portant les armes pour le service d'icelle. Il adioustoit d'avantage que son cueur ne pouuoit plus comporter d'y faire long seiour et résidence, veu le maigre recueil qu'il avoit receu de ses services passez. Pendant ce temps, audit lieu de Brest, residoit un commis du Thresorier de la marine qui frequentoit familièrement ledit Villegagnon. Ce commis parlant à table et en ses propos familiers d'un lointain voyage qu'il avoit autrefois fait es Indes Méridionales en la partie du Brésil : louant grandement la température de l'air du pays, la beauté et sérénité du ciel, la fertilité de la terre, l'abondance des vivres, les richesses et grands biens qui proviennent en la terre, et autres choses dignes de singulière recommandation, inconnues totalement aux anciens : ses devis pleurent merveilleusement à Villegagnon, qui par grand désir faisoit souventesfois repeter les mesmes paroles, et ia avoit par fantasie envahi l'empire de toute celle terre : le désir d'aller de iour en iour augmentoit, mais les moyens ne lui estoyent grands.

// imagine une monarchie en un nouveau monde.

Car voulant sortir de France en honneur et réputation, il lui convenoit faire une grande despense, laquelle il n'eust peu fournir : ioinct que le Roi eust trouvé fort mauvais que

434 HISTOIRE DU IiUÛSIL FRANÇAIS.

sans occasion il eust quitté son service, pour se retirer en exil volontaire avec un genre d'hommes les plus eslranges et eslongnez d'humanité qui soyent sous le ciel. A ceste cause par subtils moyens il s'insinua en faveur, faisant entendre à tous ceux desquels il esperoit grand support et qui pouvoyent avancer son entreprinse heureusement, qu'il avoit un ardent désir et affection incroyable de cercher un lieu de repos et tranquillité, pour retirer ceux qui sont affligez pour l'Evangile en France ; et qu'ayant longuement pensé en quelle part il seroit bon de se retirer pour éviter les cruautez et tyrannies des hommes, il s'estoit souvenu de la terre du Brésil: de laquelle tous ceux qui y avoyent navigé, louoyent la température, fertilité et bonté, en laquelle on pourroit commodément habiter.

Fait diverses pour l'acheminement de son entreprise. Mais en contrefaisant le chrestien pour tromper le monde, il se trompe soi-mesme, et devient finalement apostat.

Ceux auxquels il s'estoit adressé, creurent facilement ses paroles, louans ceste entreprise,, digne plustost d'un prince que d'un simple gentilhomme. Et à la poursuite luy promirent toute faveur vers le Roy, pour impetrer toutes choses qui seroyent requises à la navigation, connoissans que ledit sieur l'auroit pour agréable : attendu qu'elle redonderoit à son honneur et gloire, et au profit de tout son royaume. Gest affaire fut sollicité en toute diligence, tellement que bienlost après Villegagnon obtint deux beaux et grands navires armé/ d'artillerie, munitions, et autres choses nécessaires, ensemble dix mille francs pour la despense des hommes qu'il conviendroit passer avec grand quantité d'artillerie, poudre à canon, boulets,et armes pour la construction et défense d'un fort.

Ces choses ainsi heureusement obtenues, il composa avec les capitaines, maistres de navires et pilotes, pour conduire les vaisseaux et faire la charge du bois de Brésil* et autres

commoditez en ladite terre. Or il lui restoit à recouvrer gens fidèles de bonne vie et conversation pour habiter au pays avec lui : pour à quoi parvenir, faisoit entendre par tous les endroits où il pouvoit qu'il ne demandoit que gens craignans Dieu, patiens et bénins : sachant que de tels il tireroit plus de seruice et commodité que d'autres, pour l'espérance qu'ils auroyent d'y voir une assemblée et congrégation de gens de bien, dediee au service de Dieu. A ceste occasion plusieurs bons et honnestes personnages n'estimans rien le long voyage, ni grandeur des dangers qui peuvent avenir en telle navigation, ni la soudaine mutation de l'air, ni l'estrange manière de viure, furent surprins par les belles paroles et douces promesses de Mllegagnon. En outre, il leur convenoit mener gens de labeur; et artisans de tous mestiers, lesquels il ne peut trouver sans grande difticulté, et moyennant grande somme de deniers : encores la pluspart d'iceux estoyent rustiques, et sans aucune instruction d'honnesteté et civilité, adonnez à beaucoup de vices et dissolutions impudiques.

Attendant le temps de l'embarquement, souventefois il proposoit à ceux qu'il connoissoit aller avec lui d'une franche volonté, les sainctes et bonnes ordonnances qu'il esperoit faire avec leurs airs et conseil au pays de Brésil, se voulant du tout rapporter (comme il disoit) à la délibération des plus notables. Et quant au fait de la religion, tout son desin estoit que l'Eglise qui y seroit establie fust reformée comme celle de Genève. Et en toutes les compagnies honorables où icelui se trouvoit, promettoit le semblable : chose qui imprima au cœur des bons un espoir merveilleux de son entreprinse. Vrai est qu'aucuns en ingèrent mal, ayans comme ce personnage les années précédentes peu reformé en sa vie et conversation, ne peuvant oublier la cruauté des galères dans lesquelles il avoit esté nourri tout son ieune aage.

Embarquement de Yillegagnon.

Sur ceste bonne opinion la compagnie s'embarque dans les

navires, et les anchres levées l'ont voile du Havre de grâce, l'an MDLV, le XV de iuillet, après avoir soustenu et outrepassé plusieurs dangers, difficultez et accidents fascheux sur le voyage, comme relaschemens, défaut d'eaux douces, fièvres pestilentieuses, l'excessive ardeur du soleil, et les vents contraires, tempestes et tourbillons, l'intemperature de la zone torride, et autres choses trop longues à raconter, les susdits arrivèrent au Brésil terre de l'Amérique, en la partie Méridionale où le pol antarctique s'esleve sur l'horizon 23 degrez quelque peu moins. A la descente des François en terre, les habitans du pays se trouvèrent en grand nombre pour les recevoir avec bon acueil : leur faisant présent de vivres du pays et autres choses singulières, pour traiter avec eux une alliance perpétuelle.

Son imprudence.

Or partant du Havre de grâce, les passagers ne s'estoyent point informez si Villegagnon avoit mis vivres dans les navires pour ceux qui habiteroyent en la terre, comme il estoit raisonnable. Partant arrivez à terre, et connaissans qu'il n'y avoit vivres pour les sustenter, trouvèrent fort estrange, et fascheux à comporter de vivre seulement de la nourriture de celle nouvelle terre, assavoir de fruicts et racines au lieu de pain, et d'eau pour du vin, et encores en si petite quantité que c'estoit chose pitoyable à voir, veu qu'un homme seul eust bien mangé ce qu'on donnoit à quatre.

Le mal qui s'en suit.

Par ce soudain changement, plusieurs tombèrent en grosses et fascheuses maladies, desquelles ils ne se pouuoyent relever, veu que toutes choses requises aux malades leur defailloyent, qui indigna des lors beaucoup de personnes contre ledit Villegagnon, l'accusant d'une insatiable avarice, ayant espargné l'argent du Roi, et icelui converti en ses pro-

près usages, au lieu de l'employer en vivres et choses nécessaires pour la nourriture et santé de tous ceux qu'il avoit menez en celle lointaine région. Il est certain que les mariniers qui estoyent nouvellement revenus de ce pays là, auoyent donné à entendre qu'il y avoit des vivres en la terre suffisamment pour sustenter tous ceux qui y passoyent : partant qu'il n'estoit besoin charger les vaisseaux de ceux de par deçà.

Servitude égyptienne.

C'estoit l'excuse et response que prenoit Villegagnon pour se purger de celle tache. Et d'autant plus estoyent esmeus les povres personnes, tant malades qu'autres, d'autant que ce grand défaut se trouvoit tout au commencement, sans y avoir aucune considération : tant s'en faut, que pour cela en rien on leur diminuast le travail, que de iour en iour on leur augmentoit, autant que s'ils eussent esté bien nourris et sustentez : mesmement en tel pays où l'ardeur du soleil est si véhémente, que peu de gens le pourroyent croire. Il leur estoit nécessaire depuis le iour levant, iusques au iour couchant, entendre les uns à rompre des pierres, autres à porter la terre et couper bois, considéré que le lieu, le temps et l'occasion requeroyent grande diligence, craignant le danger tant des habitants naturels, que des Portugais ennemis mortels des François en celle terre.

Les artisans conspirent contre celui qui les traite indignement.

Les artisans, gens de petite considération, et peu ou point touchez d'aucun honneur, se persuadèrent que la fin serait fort dangereuse, puisque le commencement estoit tel : et les plus ingénieux d'entre eux preveurent que s'ils enduroyent

croistre le ioug, lequel leur estoit imposé, estans encore la plus part sains et dispos, pour le repousser et reietter, il aviendroit en fin qu'ils en seroyent les plus faschez. Parquoy ayant fait au complot entre'eux, et assemblé ceux qu'ils estimoyent dignes d'estre admis au conseil d'une telle entreprise, consultèrent ensemble, par quel moyen ils pourroyent éviter le cruel ioug de servitude qu'on leur vouloit imposer contre toutes lois civiles et humaines. Aucuns estoyent d'opinion de se retirer avec les naturels habitans de la terre sans entreprendre plus outre : les autres estoyent d'opinion contraire, assavoir que plutost ils se devoyent rendre aux Portugais qui habitent bien près de là : aucuns, qui furent la pluralité des voix, qui souvente fois surmonte la meilleure, n'approuvèrent les deux susdites opinions, veu qu'elles sembloyent peu advantageuses pour obtenir pleine et entière liberté. Par ainsi un entre les autres le plus audacieux, leur remonstra qu'ils s'abusoyent grandement s'ils laissoient longuement vivre Villegagnon et tous ceux qui le voudroyent défendre. A ce adioustoit, qu'il leur estoit loisible, veu qu'on ne se desfioit aucunement d'eux. Gest avis malheureux fut approuvé de tous, et louèrent le bon entendement de ce personnage/des-lors ils le constituèrent chef de toute l'entreprise, et ia par fantasie partissoyent entre eux les dépouilles, qu'ils esperoyent bien tost amasser. Le iour auquel l'exécution se devoit accomplir fut assigné, le mot du guet donné, ils espierent icelui fort à propos en un Dimanche, lors que chascun s'estoit retiré en sa maison sans aucune desfiance. Une chose leur sembloit nuire et empescher leur dessein, c'est assavoir trois soldats Escossois qui estoyent de la garde de Villegagnon. Ils tentèrent des les induire à leur parti, afin d'avoir moins de nuisance et empeschement à l'exploit de ce qu'ils avoyent proposé. Or les soldats Ecossais en estans avertis, font semblant d'approuver tel acte, alleguans beaucoup de rudesses qu'iceux avoyent receu dudit Villegagnon, tant en France que sur le voyage.

Conspiration descouverte.

E:i ceste dissimulation les Escossois s'informent diligemment de la vérité du iour, de l'heure, du moyen et des complices, pour faire le rapport plus certain. Estans deùement instruits, iugerent l'acte trop inhumain et indigne d'estre celé : partant s'adressèrent à un des plus familiers dudit Villegagnon, tant pour la connaissance qu'il avoit de la langue Escossoise, que pour autres considérations : Ils lui déclarent entièrement la coniuration machinée, les coniurateurs principaux, le iour et l'heure : afin qu'en estant averti on y peut mettre tel ordre, qu'il en fust mémoire à la postérité. Ainsi Villegagnon averti, ensemble tous ceux qui estoyent de bon vouloir avec lui, s'emparent des armes, et saisissent au corps quatre des principaux coniurateurs, desquels on fit punition exemplaire, pour retenir les autres dans leur devoir et estât : deux furent retenus en prison aux chaines et fers, besoignans aux œuvres publiques iusques à certain temps. Telle fut la fin de ceste malheureuse coniuration. En quoi Villegagnon ne peut nier qu'il n'ait esté assisté des gens honnestes qui s'estoyent volontairement embarquez avec lui, mais depuis il leur a rendu un très mauvais loyer et guerdon de leur bon service.

Dissimulation de Villegagnon.

Celle Visitation rendit pour un temps Villegagnon fort affectionné à la parole de Dieu : et de vrai, il monstroit un zèle et désir merveilleux de vouloir là establir une Eglise, et souventes fois souhaitoit quelque bon Ministre pour endoctriner sa famille, et instruire tant de povres personnes de ce pays, qui vivent sans aucune connaissance de Dieu, ne mesme d'aucune civilité et honnesteté. Souventes fois il deploroit sa condition, se voyant accompagné de si peu de gens de bien, lesquels combien qu'ils fussent en petit nombre, nonobstant

luy avoyent assisté en toutes ses fascheuses rencontres : ce qui le faisoit penser que sa vie serait plus asseuree entre les mains des gens vertueux, qu'entre mercenaires totalement despouillez de toute honnesteté et vertu.

Il escrit aux ministres de Genève.

A ceste cause en la plus grande diligence qu'il lui fut possible, fit entendre aux ministres de la ville de Genève la nécessité des pasteurs et moissonneurs où il estoit : s'estant retiré là seulement pour entendre les lois et ordonnances de Dieu. Et attendu que de long temps il avoit conceu une saincte opinion de leur vie et reformation de la religion Chrestienne, il avoit prins la hardiesse de les prier comme ses frères, de lui vouloir prester secours, faveur, conseil et aide : afin qu'ils participassent esgalement aux biens faits et mémoire perdurable de l'honneur qui en pourroit redonder : promettant faire très bon et honneste recueil à ceux qui y seroyent envoyez, tant sur le voyage qu'audit pays. Il requeroit avec un ou deux ministres, quelques gens de mestier, mariez ou non, de pareille conoissance, mesmes des femmes et filles pour peupler telle nouvelle terre. Car il prevoyoit qu'avec grande difficulté le pays s'habiteroit par autre moyen.

P. Richer et G. Chartier.

Les pasteurs de l'Eglise de Genève ayant receu telles nouvelles, rendent grâces à Dieu de l'amplification du règne de nostre Seigneur Iesus, aux terres tant lointaines et séparées de nostre habitation. Puis en toute diligence font élection de deux Ministres, l'un nommé M. Pierre Richer aagé de 50 ans, l'autre s'appelloit M. Guillaume Chartier de l'aage de 30 ans. Iceux estoyent connus de saine et solide doctrine, d'une bonne vie et honneste conversation : et outre cela plusieurs artisans furent appelez pour faire compagnie ausdits Ministres : entre

PIÈCES JUSTIFICATIVES. iil

lesquels aucuns estoyent mariez, autres non. La conduite de ceste compagne fut donnée à Philippe de Corguilleray, dit du Pont, gentilhomme bien renommé, habitant près delà ville de Genève : lequel (combien que son aage et sa disposition ne requeroyent d'entreprendre un tel voyage) ne fut neantrnoins aucunement diverti par les choses susdites : ne mesme l'amour de ses propres enfans et négoces domestiques ne le peurent empescher de s'employer à la charge à laquelle le Seigneur l'appeloit. Or passant par la France, pour se rendre à Honfleur port de mer en Normandie, où les navires les attendoyent, le bruit s'espand incontinent par le pays. Pour lors les feux estoyent allumez (1) par tous les quartiers de France, qui esment plusieurs personnes de bon zèle et affection, à s'associer à la compagnie des Ministres. Plusieurs de Paris, de Champagne (2) et de Normandie, se présentèrent à l'embarquement: desquels aucuns furent receus, autre non : à cause que les navires n'eussent peu comprendre toute la compagnie qui se presentoit, tant estoit desia la renommée de celle entreprinse publiée et manifestée.

A esté obmis ci-dessus que l'ambassadeur de Villegagnon avoit proposé de bouche beaucoup de choses au grand honneur et advantage dudit Villegagnon , comme de donner honnestes gages aux artisans, pension aux femmes de ceux qui seroyent mariez, aux autres entretenemens de toutes choses qui leur seroyent nécessaires pour la vie : et mesmes octroi de retourner librement en France, le cas avenant qu'ils ne se trouvassent bien, ou qu'on ne les voulust recevoir, selon les promesses faites en pleine assemblée audit lieu de Genève.

(I) Allusion aux exécutions qui signalèrent les dernières années du régne de Henri II.

(§1 De Champagne, car Villegaignon était Champenois; de Normandie, à cause de leur esprit aventureux et des voyages pour ainsi dire réguliers de leurs compatriotes au Brésil. Cf. d'AvEZAC. Bulletin de la Société de Géographie, 1857.

Estans arrivez en la ville de Honfleur lieu cle leur embarquement, furent recueillis de ceux qui en avoyent la charge, et réitérées lesdites promesses, qui ia avoyent esté faites avec ampliation de plus grandes, selon la coustume de ceux qui ont aftection d'exécuter une entreprise. Le temps du département venu, chacun s'embarque clans le vaisseau qui lui estoit ordonné par les chefs de la navigation. Car aussi il n'eust esté possible de les loger tous dans un seul navire, sans encourir un grand inconvénient. Ainsi disposez, desmarent du port de Honfleur, à voiles haussées se mettent en mer, et en peu de temps deslaissant les terres de l'Europe, approchent des Isles fortunées, prochaines de l'Afrique : où ils eurent commencement des douleurs et ennuis avenir. Car deslors on retrancha leurs vivres fort estroitement, comme s'ils eussent ia esté dix mois en mer : soit que la faute vinst par le nombre des personnes, ou par le larrecin des officiers : nonobstant ce, elle estoit bien grande. Car les butineries qui furent commises sur ledit voyage, de là s'ensuyvirent. Les matelots déclarèrent apertement que c'estoit le défaut des vivres qui les contraignoit ce faire : et combien que les Ministres leur remontrassent le tort et iniures qu'ils faisoyent aux povres marchans, les despouillans de leurs biens, et mesme de leurs vaisseaux (chose si inhumaine que i'ai horreur de la raconter) nonobstant ne rapportèrent que vilaines iniures et calomnies.

Matelots d'accord avec Ville gag non.

Pour resolution on leur repliquoit qu'il leur estoit commandé par Villegagnon d'ainsi faire : duquel il se sentoyent très bien avoiiez. Partant les Ministres et autres eurent la bouche close de là en après, sans oser peu ou point reprendre le faict des mariniers, et encore, ce qu'ils en parloyent familièrement, estoit prins en dérision et moquerie. le ne veux ici spécifier le tort fait aux Anglois (avec lesquels pour lors nous avions la paix iuree) les pillant de leur argent et marchandises.

Inhumanité barbare.

le délaisse aussi les Espagnols et Portugais, desquels par force on print leur navire, avec la marchandise, et les povres misérables personnes mises dans un autre vaisseau, lequel pareillement avoit été pillé et saccagé comme à guerre ouverte : et qui plus est (chose de grande commisération) on les laisse dans leiit vaisseau sans vivres, voiles, cables, ancre, et même sans leur basteau,pour du tout les rendre plus misérables. En fin ne trouvans plus que prendre ne piller, poursuivent leur route commencée, pour tendre au Brésil. Ils passèrent la zone torride , sous laquelle ils endurèrent grandes chaleurs : et autres incommoditez qui s'y treuveut : et ayans seiourné quatre mois entiers sur les ondes, bien las et cassez d'un si long emprisonnement, arrivèrent à la rivière de Golligny, en la terre de l'Amérique Australe partie du Brésil, située comme est dit ci dessus. La trouvèrent Villegagnon fortifié et parqué dans une isle esloignee de la terre continente, la portée d'une couleuvrine d'un costé et d'autre, selon que la commodité du temps, des hommes et du lieu l'avoit permis. Car le lieu qu'icelui avoit esleu pour fortifier, s'estoit trouvé si désert et despourveu de tout ce qui est nécessaire à un lieu de fortification, qu'une puissance Boyale eust esté assez empeschee à le rendre commode pour habiter. Celle rivière dans laquelle est située l'isle de Golligny, est autant belle qu'aucune autre, aisée et fort commode pour grans vaisseaux : car de toutes marées sans danger, tant la nuict que le iour, l'on y peut entrer. L'entrée est close de deux pointes, n'ayant plus de demi lieue de large, et de profond, 12 brasses d'eau, elle s'insinue dans les terres plus de dix lieues : où elle s'estend et amplifie en tel endroit, qu'elle a de six à sept lieues de large. Elle est semée de plusieurs isles et isleaux de singulière beauté. Ils font entendre que c'est la mer mesme qui regorge en et par toute celle terre, et dans icelle descendent

des pays lointains grans et beaux fleuves, très abondans en toute espèce de poissons dissemblables aux nostres. En la plus prochaine isle de l'entrée (comra i'ay dit dessus) Villegagnon avec sa compagnie s'estoit retiré pour faire un fort, selon la promesse qu'il avoit faite au roi Henri. Puis que nous sommes sur ce propos, ie pense qu'il sera bon de déclarer par qui et en quel temps, celle rivière, et consequemment toute la terre a esté descouverte, à cause que plusieurs eslongnez de la marine, ont opinion que Villegagnon a esté le premier qui est passé en ces pays-là.

La terre Occidentale descouverte.

Or la vérité est, qu'à la descouverte de la terre Occidentale, qui fut l'an (1) 1497, par Christophle Colomb, aux despensdu Roi d'Espagne, Americ Vespuce soldoyé par le roi de Portugal, fut envoyé à la partie de midi, où il reconnut toute la terre du Brésil continente par longue distance du chemin avec les Indes occidentales (2). Ce temps fut environ l'an 1500. Les Portugais desirans habiter les plus beaux ports et havres qu'ils trouvoyent en la reconnaissance de ladite terre, érigent une tour de pierre en la rivière de Colligny, qu'ils nommèrent pour lors de Ianuario, pour ce que le premier iour duditmois ils y entrèrent. En celle tour lesdits Portugais avoyent laissé quelque nombre de povres condamnez à mort pour permuter avec les habitants naturels, aussi pour apprendre la langue. Après quelques années passées, iceux se portèrent si mal à l'endroit desdits habitans naturels, que par iceux fut la plus grande partie exterminée, saccagée et mangée. Les autres

(1) Graves erreurs, sans doute faute d'impression.

(2) Sur la priorité de la découverte du Brésil par les Français et par les Castillans, V. Revue, politique et littéraire 2 mai 1874, et Humboldt, Histoire de la géographie du nouveau continent. passim.

s'enfuirent en haute mer dans un basteau : depuis les susdils n'y ont osé habiter, car leur nom y est demeuré si odieux, que iusques au iour d'huy ils ont en délice et volupté de manger de la teste d'un Portugais. Quelque temps après, qui fust, peut estre, en l'an M. D. XXV. les marchans François de la ville de Honfleur y envoyèrent leurs navires pour traiter avec les habitants naturels, desquels ils tirèrent du bois de Brésil, des poyvres et autres marchandises. Iceux composèrent entre eux une alliance qui dure iusques auiourd'hui, depuis l'on a continué tous les ans la navigation. Pour telles causes Villegagnon ne peust estre premier descouvreur, ne mesme habitant de celle terre : mais il suffit avoir traité légèrement de la description de celle dite rivière, en tant qu'elle est nécessaire à l'intelligence de ceste histoire, priant celui qui en désirera savoir plus amplement, de lire les livres qui en ont esté faits exprès.

La bienvenue des fidèles en la terre de l'Amérique.

Maintenant retournons à la compagnie parvenue au port tant de fois d'iceux désiré. Ils descendent en terre le 7 de mars M.D.LVI. où ils furent receus de Villegagnon et de tous les siens à grande ioye, faisant démonstration de resiouyssance extérieure par tous les moyens qu'il pouvoit inventer, pour le nouveau secours qui luy estoit venu heureusement et à souhait. La poudre à canon n'y fust espargnée, ni les feux de ioye; ni autre chose qu'on observe ordinairement en tels actes. Les ministres présentent leurs lettres d'élection signées de I. Calvin: ensemble rendent ample témoignage de tous ceux qui estoyent passez avec eux. Villegagnon ayant leu les lettres fut grandement consolé et resioui en son entendement, connoissant que tant de vertueux et honnestes personnages avoyent son entreprise en singulière recommandation. Il leur déclara apertement quelle affection l'avoit induit de laisser les plaisirs et délices de France, pour vivre privement en celle terre : où s'estant veu mal accompagné les années passées,

4i(3 HISTOIRE DU BRESIL FRANÇAIS.

avoit supplié messieurs de Genève de le vouloir secourir et favoriser. Et d'autant qu'ils avoyent ia demonstré une partie de leur bonne affection, par le nombre des gens qui luy estoyent venus de leur part : icelui s'en sentoit d'autant plus obligé en leur endroit, et deslors avoit telle confiance, qu'ils continueroyent, veu les bons commencemens qui leur apparoissoyent de leur bonne volonté, de quoi il les remercioit très affectueusement. Au reste, quant aux Ministres et à leur compagnie, les pria d'establir la police et discipline de l'Eglise selon la forme de Genève, à laquelle il promit, en pleine assemblée, se submettre et sa compagnie pareillement. Quant au gouvernement civil, il esleut dix personnes des plus notables pour le corps du conseil, auquel il presidoit : devant lesquels tous les differens, tant ecclesiastiqnes que civils, estoyent décidez. Ce voyant les Ministres louent grandement ce bon propos, et exhortent toute l'assemblée se monstrer modestes et serviables en toute raison : puis après aussi font entendre que pour les mesmes causes qu'ils avoyent ià entendues auparavant, ils avoyent délaissé la France, leur pays naturel, aucuns leurs femmes et enfans, biens et possessions, pour iouir du bénéfice de la prédication de l'Evangile, lequel ils espérèrent, avec la grâce de Dieu, pouvoir la prendre pied et racines : et s'il leur accordoit ce poinct, il ne devoit douter qu'avec lui ils estoyent prests d'endurer toute extrémité et langueur qui se pourroit présenter plustost que l'abandonner. A quoi il Ut response qu'il vouloit et entendoit que l'Eglise fut policée et ordonnée comme celle de laquelle ils estoyent partis. Car il avoit dès longtemps (comme il disoit) dédié ^;i vie et tous ses biens à l'amplification d'icelle : n'ayant plus aucun désir de retourner en France. Ghacuns oyant telles paroles, eut un courage merveilleux de s'employer en tout ce qu'il estoit appelé, comme les Ministres en leur ministère, lequel ils exerçoient par sepmaines pour le soulagement l'un de l'autre, à cause qu'il convenoit prescher une fois tous les iours, et les dimanches deux fois. Les artisans et autres selon leur pouvoir, avançoyent la fortification à laquelle on les em-

ployoit comme povres gastadous : ce qu'ils ne refusoyent, tant ils avoyent d'espoir aux promesses dudit Villegagnon.

L'ambition de I. Coinlac, estudiant de Sorhomw.

En ce bon train, avint (qui a esté depuis la source de tout le desordre qui s'en est suivi) qu'un nommé Iean Gointac estudiant de Sorbonne, lequel estoit passé en la compagnie des Ministres, d'autant qu'il estoit homme docte et lettré : poussé d'ambition et d'un fol désir d'estre estimé plus docte que les Ministres, affectoit l'intendence d'Episcopatpar dessus iceux, alléguant qu'elle lui avoit esté promise en France. Mais il en fut débouté comme un téméraire et impudent, estant depuis mal estimé en la compagnie. Il conceut une haine mortelle contre lesdits Minisires, faisant preuve de sa folie en toutes les disputes et prédications, epiloguant rigoureusement pour estre veu quelque chose. A la vérité il avoit en apparence extérieure quelque marque de vertu, comme une promptitude de bien parler, de faire entendre ce qu'il avoit conceu en l'entendement, soit en Latin on François. Outre plus, il s'adonnoit au goust et plaisir d'un chacun, à cause de quoi Villegagnon l'accosta et presta l'aureille à beaucoup de folles questions, lesquelles il rapportoit en public, pour estre veu supérieur , et plus idoine au Ministère, que ceux lesquels avoyent esté légitimement et par suffrages esleus, selon l'ancienne forme de l'Eglise.

Différent entre Villegaignon, Cointac et ies Ministres, touchant la Cène du Seigneur.

Le temps venu que l'on devoit célébrer la Cène (car il avoit esté ordonné au conseil que tous les mois elle seroit célébrée) Gointac demande quel appareil on vouloit faire, où estoyenl les vestemens sacerdotaux, les vaisseaux dédiez et sacrez pour tel usage : en après, qu'il estoit convenable et nécessaire

user de pain sans levain, de mesler l'eau au vin, et autres telles questions. Il confermoit ses argumens par les anciens, assavoir Iustin martyr, Irenee, Tertullian et autres. Les Ministres insistoyent sur ce, d'autant qu'il n'y a aucun témoignage en la parole de Dieu, ne mesme exemple, partant il convenoit se résoudre sur ce que nostre Seigneur Iesus et ses Apostres nous avoyent laissé par escrit. A quoi contrarier ils eussent esté veus plustost rebelles que vrais enfans. D'avantage, lesdits Ministres remonstrent la promesse qu'on leur avoit faite, tant en France qu'en ladite terre, pour vivre selon la reformation qui estoit au lieu d'où ils estoyent partis. Villegagnon s'adioint à Cointac, et considère les anciens, ausquels il dit avoir plus d'autorité qu'aux docteurs modernes. Et d'autant qu'il voyoit que Clément prochain des apostres avoit meslé de l'eau vin, il insista rigoureusement que ladite mixtion se devoit nécessairement faire, et qu'elle se feroit, veu qu'il estoit le chef en celle compagnie ; car il ne voyoit rien qui l'en peust empescher. Les Ministres et la plus grande part de l'assemblée n'estoyent d'avis que celle mixtion se fist nécessairement et mesmes qu'ils ne la devoyent admettre : afin qu'en aucune manière celle superstition n'entrast en l'Eglise, qui seroit à l'avenir cause de grands troubles. Pour ceste cause ils demandoyent que les promesses qui leur avoyent esté faites, fussent inviolablement gardées. Ils adioustoyent autres articles, assavoir que tout le pain qui seroit mis sur la table, lors que le Ministre prononce les paroles, estoit consacré : et par conséquent, s'il en restoit quelque chose demeuroit sainct : et qu'il le convenoit reserver précieusement, comme sainctes reliques, iouxte la forme des Eglises de Rome. Ces disputes se firent devant l'administration de la Cène, et s'appointèrent légèrement : pour le moins, les parties d'un part et d'autre feignoyent estre d'accord : afin que l'usage de la Cène ne fust retardé à un autre temps. Villcgagnon et Cointac voyans qu'ils ne pouvoyent gagner ce poinct des Ministres, que de leur faire confesser que c'estoit chose fort nécessaire, et comme dépendante du Sacrement que la mixtion

de l'eau au vin, secrettement commanda au maistre d'hostel d'y mesler de l'eau selon ce qui seroit raisonnable. Les iours precedens aux exhortations et presches, les ministres avoyent admonesté un chacun sonder soy mesme et s'esprouver, premier que de se présenter à ce sainct banquet : et en particulier ils en tirent très bien leurs devoirs.

Cointac et Villegagnon font confession de leur foi.

Or pourceque Cointac s'estoit trouvé fort estrange en disputes et en ses mœurs mal reformé : d'avantage qu'il avoit confessé à quelques uns, qu'il tenoit un bénéfice en France, l'un des ministres le pria de rendre confession de sa foi publiquement, afin que toute la mauvaise opinion qu'on pouvoit avoir de lui, puis après demeurast du tout esteinte : ce qu'il fit sur le champ, au grand contentement de tous. Villegagnon semblablement ce iour rendit publicque certification de sa foi, bien ample et saincte, de laquelle chacun se trouva fort content.

Cointac derechef irrité par le commandement du Ministre, et voyant qu'à lui seul on s'estoit adressé : retint en son cœur une mauvaise affection. Nonobstant ce, la Cène fut administrée à Villegagnon, Cointac, et tous autres qui sembloyent estre dignes : avec protestation d'appointer tous les troubles et différents qui estoyent ia esmeus entre eux.

Peu de iours après, Cointac se plaignit privement à Villegagnon de l'iniure qui lui avoit esté faite par le Ministre en pleine Congrégation : et renouvelant les questions comme ia assopies, eux deux cerchent occasion de calomnier l'institution de l'Eglise : ils confèrent les anciens avec les modernes, et cottent la différence : et réduisent en catalogue certains articles, qu'ils affermoyent estre très nécessaires à retenir.

L'Eçflise de Genève gouvernée par Villegagnon et Cointac.

Et d'autant qu'ils consideroyent que l'Eglise de Genève les avoit censurez, ils la déclarent mal gouvernée et mesme admi-

nistree par hérétiques. Toutslbis ils n'admettoyent tous les poincts de la Papauté, en laquelle ils confessoyent avoir de grands abus, pareillement vouloyent retenir ce qui leur seinbloit bon des Allemans, et de leur fantasie adiouster ou diminuer, ayans affection de faire une secte nouvelle.

Articles de Villegagnon et Cointac.

Ces articles estoyent, « que le baptesme se devoit faire avec du sel, du crachat et l'huile : Le pain de la Cène, estre consacré seulement par la prolation du prestre, sans avoir esgard à la foi du recevant : qu'il estoit nécessaire porter icelui pain consacré au malade s'il le requeroit », et autres, qui seroyent trop longs à raconter. Desquels articles de iour en iour s'augmentoyent les disputes fort aigrement. Le mauvais commencement fut grandement favorisé de quelques remonstrances faites par aucuns, qui pour lors ne pensoyent que la conséquence en fust si grande qu'elle a esté depuis. Lesdits firent entendre à Villegagnon que le bruit estoit grand en France, qu'il estoit passé grand nombre de Luthériens dans ses navires, qui pourroyent esmouvoir le roi Henri à lui donner beaucoup d'ennui, comme de proscrire son bien, retenir ses navires, empescher qu'homme ne lui donnast secours. A quoi il pensa bien long temps, et imaginant que cela se pourroit faire, délibéra d'y pourvoir.

Villegagnon dénient le Ministre.

Quelques iours après on fit deux mariages où la plus part des capitaines, ministres et officiers de marine, et des matelots, se trouvèrent en grand nombre. Ce iour Richer estoit en sa sepmaine, et avoit en son texte le baptesme de Saint Iean, déclarant ce passage touchant les traditions humaines par lesquelles ce S. Sacrement a esté corrompu : et y insista fort longuement appelant ceux qui avoyent introduit le sel, crachat, et huile, faussaires cl malavisez. Villegagnon (lapredi-

cation finie) en grande colère devant l'assemblée dément Richer, et proteste contre lui, que les susdits qui avoyent introduit lesdites cérémonies estoyent plus gens de bien que ledit Richer et ses semblables : et quant à lui il ne vouloit délaisser ce qui avoit esté ia observé par plus de mille ans pour s'adioindre à une nouvelle secte Calvinienne. Beaucoup d'autres iniures et fols propos furent tenus ce iour d'une part et d'autre. Ledit Villegagnon protesta de là en après, de ne plus assister aux prédications et prières, voire mesme de ne manger avec eux. Richer désirant faire entendre les paroles qu'il avoit dites en preschant, pour se purger des calomnies que Villegagnon et Gointac lui imposoyent, ne peut estre ouï. Toutes fois les plus apparens de la compagnie desplaisans grandement de tels discords, persuadèrent aux parties, après longues remonstrances tant d'une part que d'autre, de traicter quelque bon accord : ce que Villegagnon et Cointac promettent faire, moyennant que les articles mis en contention fussent mis en ordre, et envoyez aux Eglises de France et d'Allemagne, pour décider : et pour ce faire plus seurement, le plus ieune Ministre dit Ghartier, fut esleu pour les porter. Ceste fraude fut controuvee pour s'en deffaire, comme Villegagnon a depuis confessé (1). Cependant Richer qui demeuroit, auroit liberté de prescher à telle condition qu'il s'abstiendroit d'user des sacremens, et de parler contre les articles mis en contention.

Combien que telles conditions semblassent iniques et fort preiudiciables à l'Eglise, neantmoins pour acheter la paix, toute la congrégation les receut, espérant que les dessusdits garderoyent inviolablement la resolution qui viendrait des Eglises, tant de France que de Suisse. Mais ils avoyent autrement résolu entre-eux car ils entendoyent ne recevoir aucune chose qui fust décidée de la part desdites Eglises,

(1) Notez que de tout temps la vraye administration des Sacremens a despieu aux Bupposts de Satan. (Note de L<'-rv.

ains seulement de la Sorbonne de Paris. Villegagnon se void en ce différent aucunement contraint, et empesché, attendu que les navires qui avèrent apporté lesdits passagers estoyent encores là prests à partir, s'il eust empesché tout incontinent (comme plus après il a fait) de ne prescher. Par sa promesse il devoit renvoyer toute ladite compagnie en paix, comme ils estoyent venus, qui lui fust tourné non seulement à deshonneur, mais aussi à son grand desavantage : car il fut demouré seul en proye aux habitants naturels et aux Portugais. Pour couvrir son mauvais vouloir, il faisoit entendre à chacun, qu'il ne demandoit que le repos et union de l'Eglise : pareillement pour ne perdre la bonne réputation qu'il avoit acquise en France par lettres, il declaireà chascun qu'il s'oblige de tenir la résolution des poincts, dont ils s'estoyent trouvez en contention.

En attendant le département des navires pour conformer l'alliance de parfaite amitié entre Villegagnon et Gointac, cestui s'amourache d'une ieune fille de Rouan, qui avoit succédé à quelque bien, par la mort d'un sien oncle décédé audit lieu du Brésil : il la demande en mariage, et lui fut accordée avec grandes promesses avantageuses de ne la laisser iamais en nécessité. Gointac fut espousé en l'Eglise par Richer. Bien tost après les navires départent du Brésil, pour retourner en France, dans l'un desquels Ghartier ut quelques autres s'embarquent, chargez des articles susdits, desquels ils devoyent envoyer la response dans six mois après estre arrivez en France. Villegagnon et Cointac voyans que l'espoir de retourner à ceux qui restoyent avec lui, leur estoit totalement osté, confessa publiquement qu'il ne tiendrait aucune résolutoin, si elle n'estoient issue de la Sorbonne. Et avec ce adiousta beaucoup d'autres articles, auxquels Gointac ne se trouva accordant : comme en la transsubstantiation du pain de laCene, invocation des saincts, prière pour les morts, purgatoire, et le sacrifice de la musse.

Des lors aussi Cointac se deslia de Villegagnon par ce

PIÈCKS JUSTIFICATIVES. 453

q'uil ne tenoit les promesses qu'il lui avoit faites. Le labeur des povres artisans s'augmentoit, n'ayant aucun esgard à l'extrême famine qu'ils enduroyent : quelques-uns desdits artisans voulurent remonstrer leurs raisons, mais ils en furent déboutez si rudement, et avec si grandes menaces, que depuis ils n'osoyent ouvrir la bouche pour en parler : seulement ils se retiroyent vers du Pont et Richer, sous la foi la foi desquels ils estoyent passez en cette terre : lesquels se voyans totalement abusez en Villegagnon deploroyent leur condition misérable. Icelui desdaignoit les prédications de Richer, tantost voulant qu'il preschat d'un, tantost d'autre : ce que nonobstant ne peut iamais obtenir d'icelui. Parquoi il s'en absenta, et quelque partie de sa compagnie : car la plus grande partie de l'assemblée trouvoit si mauvais ce qu'il avoit ia suscité, que peu de gens avoyent opinion que les afaires de la religion par après se portassent bien.

Source de la haine de Villegagnon contre Thoret.

Il ne sera hors de propos de raconter un fait qui incontinent survint, les navires parties de ceux de la compagnie de Genève. Il y avoit un nommé le Thoret, homme de bon entendement, ayant fait profession des armes en Piémont par un long temps. A ceste cause Villegagnon le posa capitaine de sa forteresse à la première distribution de ses estats. Il lui porta quelque temps bonne amitié, mais après avoir connu qu'il ne pouvoit fleschir de son costé, autant qu'il l'avoit aimé, autant le desaima : et à petite occasion lui donna beaucoup d'ennuis. Le faict est tel : quelques sauvages estans venus au fort, pour recevoir payement de quelques esclaves qu'ils avoyent vendus à Villegagnon furent envoyez au receveur des marchandises venu de Paris en la compagnie susdite, qui s'appeloitla Faucille, duquel comme les sauvages ne pouvoyent avoir raison, derechef signifient à Villegagnon qu'ils se vouloyent retirer en leurs villages, partant qu'il leur lit délivrer leur paiement. Villegagnon donna la charge à Thoret : lequel, comme il

i.Vl HISTOIRE PU BRÉSIL FRANÇAIS.

cuidoit remonstrer audit receveur qu'il faisoit mal de se faire chaperonner pour si peu de chose, ils entrent tous deux en cholère telle, que ledit Thoret provoqué par les réponses de la Faucille, lui donne un desmenti. Or le conseil avait fait ordonnance que nul n'eust à desmentir plus grand que soi, ou son compagnon, à peine de faire réparation d'honneur un genouil en terre, le bonnet au poing, et suspendu de son office et estât, si aucun en avoit, pour trois mois.

Villegagnon et Gointac ayant oui le desmenti, provoquent ledit receveur (qui autrement estoit prest de se reconcilier) de demander réparation d'honneur selon l'ordonnance. Ils lui forment sa complainte, et au iour du conseil fait appeler Thoret, qui trouvoit estrange que Villegagnon se formalisoit si avant d'une chose que lui-mesme devoit composer privement, attendu qu'elle estoit provenue pour son service. Et neantmoins Villegagnon avoit le fait si affecté qu'il sembloit estre iuge et partie. Nonobstant Thoret se présente au conseil, où il confesse avoir donné ce desmenti, lequel il vouloit maintenir estre bon, en tant qu'il avoit esté par trop provoqué par ledit receveur. Sur ce requeroit Thoret que l'ordonnance fust sans passion considérée, à laquelle il se submettoit. Aucuns du conseil estoyent d'avis que ce différent fust appointé par deux arbitres : car ils trouvoyent tous les deux en faute, tant celui qui avoit donné le desmenti que celui qui l'avoit provoqué par iniures, et propos deshonnestes. Leur avis estoit que l'ordonnance se devoit exposer plus amplement, afin que si les deux estoyent coulpables, ils receussent les mesmes peines contenues en ladite ordonnance. Villegagnon et Gointac n'approuvent tel avis, ains au contraire insistent sur l'ordonnance, laquelle devoit avoir lieu, autant que le défendeur confessoit l'iniure, et combien que la pluralité des voix conclud qu'ils se devoyent reconcilier ensemble par arbitres, ce nonobstant Villegagnon prononce que Thoret seroit condamné aux peines contenues dans l'ordonnance. A quoi à grandes difficultés et prières condescendit Thoret homme vaillant et adroit aux armes : connoissant que le

iugement estoit fait par ses propres ennemis. Toutefois il obéit à la prière de Richer et du Pont qui le prièrent de prendre patiemment le tort qu'on lui faisoit. Ayant satisfait à tout ce que ses ennemis vouloyent craignant troubler l'Eglise fut suspendu de la capitainerie pour quelque temps : pendant lequel Villegagnon et Cointac se moquoyent de la patience de ceux de Genève, qu'ils appeloyent pusillanimes : et se vantoyent qu'ils avoyent fait faire amende honorable à Thoret, et prenoyent ce comme note et marque d'infamie. Laquelle moquerie et indignation Thoret porta si impatiemment, que d'un grand desplaisir s'avisa de passer un bras de mer de deux lieues, le plus secrettement qu'il peut sur trois pièces de bois liées ensemble : pour trouver passage en un navire de Breton, qui estoit à un port distant de là trente lieues, où il fut fort bien accueilli du capitaine.

L'Eglise des fidèles réduite en grande extrémité.

De là en après Villegagnon voyant avoir acquis un tesmoignage de cruauté, poursuivit le reste de ce qu'il esperoit mettre à exécution , si l'heur le favorisoit comme il avoit commencé. Car la grande modestie et patience des povres personnes accrurent tellement l'audace de son cœur, que plus il ne pensoit que ruiner, mesler, et renverser sans dessus dessous tout l'ordre Ecclésiastique et Politique, lesquels luimesme avoit en une si saincte affection érigé, establi, et confirmé.

Premièrement il déclare le conseil nul, disposant les affaires communes selon les désirs de son cœur. Il fait inhibitions et défenses à Richer de ne prescher plus, ne de s'assembler pour prier, si ledit Richer ne changeoit les prières mal fondées, comme il disoit. Certainement il esperoit les réduire à telle extrémité, qu'ils consentiroyent à introduire nouvelle religion forgée en son cerveau. La désolation estoit grande en la compagnie pour les troubles esmeus, et mesmes en un temps auquel il n'y avoitaucun moyen de retourner en France.

Souventefois ils supplient Villegagnon de permettre que ceux de leur compagnie se peussent assembler librement, attendans la venue des navires, pour ce qu'en saine conscience ils ne se pouvoyent retirer avec les sauvages, du tout ignorans de la religion chrestienne. Ce qu'oncques ils ne peurent obtenir de Villegagnon, et mesmes il leur desnia passage sur ses navires, les reputant si misérables que la mer ne la pourrait soustenir qu'incontinent ils ne fussent engloutis des ondes, et cause de mettre les navires à perdition. Si onques povres personnes furent en perplexité, ceux-ci y estoyent bien avant fourrez : car de toutes leurs requestes plus que raisonnables , iamais on ne leur en voulut ottroyer une seule.

Villegagnon empesche les fidèles de sortir de l'Amérique.

Mais pendant leurs altercations, arriva un navire François de la ville du Havre de Grâce, non de ceux de Villegagnon, ni de ses alliez : le capitaine duquel se monstra assez favorable à du Pont et à Richer, et avec icelui composèrent moyennant la somme de cent escus, pour seize personnes, de laquelle somme se faisoit solvable du Pont pour tous les autres. Il restait aussi d'obtenir leur passe-port et congé, car autrement le capitaine ne l'eust fait. Villegagnon ayant entendu que le passage estoit accordé dans le navire nouvellement venu, fut grandement indigné contre le capitaine, le voulant empescher de charger son navire des commoditez des sauvages : mais lesdits sauvages avoyent ia promis audit capitaine et à ses officiers de leur fournir ce qu'il demandoit.

Villegagnon refusa le congé que lui demandoit du Pont et Richer, alléguant qu'ils avoyent promis de lui tenir compagnie, iusques à la venue de ses navires : ce qu'on lui accorda estre vrai, si de sa part il n'eust violé ses premières promesses, leur ayant, contre sa foi, fait défense de ne prescher, ni mesme prier Dieu en sa compagnie : qui estoit les priver

du plus grand bien qu'ils eussent seu souhaiter. Considéré aussi que les iours passez il leur avoit tenu des termes si rigoureux, tendant du tout à lesexterminer, ils avoyent esleu un moyen fort propre pour lui et pour eux, par le navire qui estoit nouvellement arrivé. D'avantage, allèguent qu'ils trouvent fort estrange que les iours passez il les vouloit chasser, tost après les retenir : enfin conclurent avec lui qu'ils vouloyent se retirer en France, congé ou non : parquoi qu'il y avisast : et usèrent de paroles rudes, par lesquelles ils declaroyent que d'autant il avoit faussé sa foi, et apostatisé de la religion, ne les connoissoyent plus pour leur seigneur, mais pour tyran et ennemi de la republique. Villegagnon oyant parler si audacieusement, leur donne congé en telle forme qu'ils voulurent, et leur enioint de sortir de son isle le plus tost qu'il leur seroit possible. Au départ il n'y eut coffre, malle, ne paquet, qu'il ne visitast, cerchant occasion de les surprendre en larrecin. Les artisans avoyent aporté quelques utils de leur mestier, semblablement le ministre et du Pont, livres pour leur particulier estude ; Villegagnon ravit et saisit le tout, disant qu'il lui apartenoit, comme estant acheté de son argent, et selon une ordonnance qui avoit esté faite au conseil, lorsque le tout estoit en son entier.

Touchant un menuisier et un tourneur.

Tout le bagage ne se peut transporter en une barque à une fois : pourtant deux demeurèrent attendans le second voyage du basteau, leurs besongnes estant sur la grève. L'un des deux estoit tourneur, l'autre menuisier. Villegagnon visite les besongnes du tourneur, où il trouva quelques vaisseaux et coupes tournées de bois d'ebene, lesquelles ce povre homme (qui avoit charge d'enfans) avoit faites les iours qu'il ne besongnoit point pour ledit Villegagnon, afin d'en retirer quelque pièce d'argent estant arrivé en France. Gomme icelui Villegagnon ne pouvant plus contenir la rage dont il estoit transporté, lui imposa qu'il était larron, d'avoir fait tels vais-

seaux de son bois, et leva deux ou trois fois le poing pour le frapper. Toutefois pour ce que quelqu'un de ses familiers l'apperceut, il se contint pour cette fois : neantmoins il se vengea sur les coupes, lesquelles il cassa et froissa aux pieds, blasphémant et despitant le nom de Dieu. Estant revenu à lui, et sa cholere passée/ eust souvenance que le tort qu'il avait fait à ce povre homme estoit fort grand, et seroit un argumenta la postérité d'un cruel et barbare faict, et tesmoigna aux autres de la compagnie, que s'il eust cuidé estre le plus fort, il les eust tous fait passer au fil de l'épée. Il iugea que la mémoire de ce grief seroit esteinte s'il faisoit restitution de quelque chose au tourneur pour le dommage qu'il avoit fait : et commanda à celui qui le porta , de l'excuser.

Révolte de Villegagnon qui avoit instruit les autres.

De tous ces troubles et mutations, les gentilshommes, familiers et serviteurs de Villegagnon furent grandement contristez, attendu que la plupart d'iceux avoyent esté par ledit Villegagnon catéchisez et instruits la première et seconde année : et avec lesquels il avoit résisté à tant de contrarietez qui se presentoyent au commencement : lesquels aussi estoyent tesmoins des premières fascheries, rebellions et conspirations desquelles le Seigneur l'avoit garenti. Icelui Villegagnon les voyant affectez à l'opinion de Richer, s'estudie pour les dissuader de ne suivre l'heresie des modernes qui est totalement répugnante (comme il disoit) aux traditions des premiers Pères, lesquels nous avoyent délaissé une forme selon les préceptes des Apostres. Premièrement par douces paroles et gracieuses les cuida rendre à sa dévotion : puis voyant qu'il n'avançoit beaucoup, usa de grandes menaces et mauvais traitement aux uns, aux autres commission d'aller descouvrir des terres bien loin de là. Enfin il n'oublia rien pour les divertir de la bonne opinion qu'ils avoyent conceu, espérant obtenir par rigueur, ce qu'il n'avpit peu par douceur et amitié.

Le lieu où se retira la compagnie du Pont et Richer estoit en terre continente distante du fort de Golligny demie lieu, au village que les mois precedens avoyent construit quelques povres François que Villegagnon avoit chassez de son isle, comme bouches inutiles. Entre lesquels estoit Gointac , qui s'apercevoit du mal provenu de son ambition : car il estoit délaissé du tout de celui duquel il esperoit recevoir gFande courtoisie et honnesteté : deietté en terre avec les sauvages, comme personne de nulle valeur. Il iette souspirs, regrets, et déteste le iour et l'heure que iamais il avoit eu connaissance de Villegagnon.

Humanité des sauvages.

Du Pont, Richer, et leurs compagnons vivoyent des vivres que les naturels habitans leur apportoyent : comme racines, fruicts, poissons et quelques légumes qu'ils achetoyent de leurs chemises et vestements, a cause qu'ils n' avoyent aucunes marchandises, ni moyen d'en recouvrer, et ce en attendant que leur navire fust prest. D'autre part Villegagnon voulant empescher le capitaine du navire de ne passer les susdits, il les accuse de grands et énormes crimes tant aux officiers qu'à quelques matelots qu'il voyoit ia murmurer. Telles calommies esmeurent une sédition entre les dits officiers et matelots. Les officiers vouloyent tenir leur promesse, considéré qu'il leur en provenoit une grande somme de deniers : les matelots au contraire, qui ne participoyent à icelle, resistoyent de tout leur pouvoir.

Inhumanité et fureur estrange de Villegagnon vray sauvage entre les sauvages.

Villegagnon cependant , voyant que son entreprise peu s'avançoit, et qu'en vain il travailloit de révoquer ce qu'il avoit planté en ses serviteurs, cerche les occasions d'exécuter une mauvaise volonté, pour donner exemple aux autres de ne

demeurer trop pertinax en leurs opinions. Il s'adresse à un sien maistre d'hostel qui l'avoit servi depuis le iour de son embarquement, et en ses fascheuses fortunes très fidèlement subvenu : il cerche beaucoup de petites choses sur son estât, ausquelles le maistre d'hostel satisfait suffisamment : lui respondant le plus gracieusement qu'il peut, le supplia, d'autant qu'il connoissoit que son service ne lui estoit agréable, aussi qu'il n'y avoit aucun reste d'Eglise, de lui donner congé de se retirer en France avec les autres : ce qu'il diffère fort longuement, le menaçant de lui faire donner les estrivieres ou les chaisnes au pied; en fin ennuyé des requestes ordinaires dudit maistre d'hostel, le ietta rigoureusement hors de son fort, sans avoir esgard à trois années de son service : et qui plus est, n'eust honte de lui oster quelques vestemens qu'il lui avoit donnez, estant à son service. Huit iours après, celui qui avoit esté mis en la place du susdit, à cause qu'il reprenoit ceux qui iuroyent et blasphemoyent, et s'einployoit de tout son pouvoir à reformer la vie dissolue des domestiques dudit Villegagnon sur lesquels il avoit authorité, fut soudainement accusé d'estre un ministre, et outre ce qu'il évita un nombre infini de coups de baston ou les chaisnes de fer, endura beaucoup d'autres iniures et mauvais traictemens, perdit beaucoup de ses besongnes, et fut chassé bien rudement : lequel se retira avec du Pont et les autres.

Comment les povres laboureurs y estoyent traitez.

On peut reciter encore un autre acte autant vertueux que les autres. Il avoit au commencement mené avec lui plusieurs personnes de labeur à ses gages pour le temps de deux ans ; dedans lequel plusieurs moururent accablez de labeur , et atténuez de famine et langueur: autres, desquels la nature estoit plus robuste, résistèrent mieux ausdits assaux : combien qu'un iour attendant la fin de leur terme, leur semblast un an entier, en tant que sans relasche immodérément ils travailloyent, et mesme sans estre sustentez que d'une farine de

laquelle i'ay parlé ci dessus, encores n'en avoyent-ils à la quatrième partie de ce qu'il convenoit à sustenter nature : avec ce, leur breuvage estoit d'une eau puante et infecte, d'une sale cisterne plustost poison au corps humain que nourriture. Un de ceste compagnie ne pouvant plus supporter la nécessité, pria Villegagnon de le laisser aller vivre avec les sauvages : ce qu'il lui accorda, moyennant qu'il quitteroit ses gages, et de ce passeroit acte devant le notaire : à quoy consentit pour obtenir liberté. Ayant seiourné quelque temps avec les sauvages, donne tous ses vestemens pour vivre : quand il n'eust plus rien que la chemise, les sauvages le chassent ne lui donnant plus que vivre. Ce povre fut réduit en si grande extrémité qu'il mangeoit l'herbe, et toute sorte de fruicts indifféremment, sans connoistre ce qui lui estoit profitable ou contraire : en ceste grande langueur manda plusieurs fois à Villegagnon qu'il print compassion de lui pour l'honneur de Dieu : mais iamais il n'eust response. Un malin on le trouva mort de faim sous un arbre. Ceux de la terre vivoyent en grande destresse, tant pour le défaut de marchandise que pour le long seiour qu'il leur convenoit faire attendans leur navire. Et d'abondant les matelots leur signifient qu'ils ne pouvoyent passer, s'ils ne faisoyent provision chacun de deux boisseaux de farine, qui leur fut un ennui bien grand, considéré qu'ils n'avoyent moyen d'en acheter : et mesmes qu'il y avoit grande nécessité en la terre. Nonobstant ce, chacun essaya de donner ce qu'il leur restoit d'habillemens, pour satisfaire à la requeste des matelots : car leur affection estoit si grande de sortir de celle fascheuse servitude, que volontiers ils se fussent obligez à toutes conditions, voire presque impossibles.

Rapports pour troubler la compagnie.

Comme ces choses se passoyent, ceux qui alloyent de la

part de Vilk'gagnon à la compagnie de du Pont, rapportoyent

des propos bien légers, assavoir que Villegagnon estoit

grandement desplaisant qu'il n'avoit sacrifié tous les seize: el

mesiiie adioustoit, que s'ils tomboyent encore une fois en sa main, qu'il leur feroit bien sentir. D'autres semblablement rapportoyent de la part de du Pont et Richer qu'ils blasnioyent leur pusillanimité d'avoir comporté si grandes iniures d'un tyran, lequel on ne devoit laisser régner non plus qu'une peste. Et après adioustoyent lesdits faux rapporteurs, que les susdits passagers se vantoyent de retourner bien accompagnez et ordonnez pour le chasser lui et ses complices. Certainement la plus grande partie estoit controuvee : et telles pestes sont très dangereuses aux Republiques et gouvernement des Royaumes : car par icelles elles sont destruites et désolées. Les susdits rapporteurs en aigrissoyent par trop les deux parties, car ils y adioustoyent foi, comme si c'eust esté une chose bien vérifiée. Or puisque Richer et du Pont s'en retour noyent en France, Villegagnon pensant prévenir la vérité que rapportoyent les susdits estans de retenue, et que la bonne renommée, qu'il avoit acquise les années passées, en un instant seroit supprimée : s' ad visa de faire un recueil de certains poincts qu'avoit preschez Richer, et à iceux faire response pour contenter les Papistes, puisque il se voyoit desfavorisé de l'autre part. Et attendu qu'il n'estoit bien memoratif du tout, il instruit un sien familier (qui par grandes menaces s'estoit révolté avec ledit Villegaignon) et lui donne commission de savoir de Richer, quelle estoit son opinion touchant le Sacrement et autres articles que ce personnage proposa, feignant d'avoir désir d'estre enseigné : mesinernent sur certains poincts desquels il n'estoit bien résolu : considéré qu'ils estoyent prest de leur département. Richer ne fait scrupule de lui dire de bouche ce qui lui en sembloit. Ce personnage fait registre de toutes les responces, et sans les communiquer à Richer, les présente à son maistre qui les a espluchez et calomniez comme bon lui a semblé. Il est certain que si Richer eust esté adverti que Villegagnon demandoit son opinion pour y respondre, il eust rédigé par escrit lui mesme avec meilleur ordre, et doctrine plus solide, qu'elle n'est insérée au livre dudit Villegagnon.

En ce mesme temps comme Villegagnon preuveust que beau coup de sa compagnie le pourroyent laisser pour le mauvais traitement qu'il leur faisait, aussi pour la mutation de la religion, iugea qu'il serait bien à propos de les eslongner les uns des autres, en envoyant les uns dans un navire en la rivière de Plate, tendant au Pol antartique plus aval 500 lieues, dans lequel il posa dix huit personnes et deux pages pour les servir. Il avait establi capitaine un sien fidèle serviteur, et pour maistre, un marinier qui avoit esté retenu du dernier voyage, adonné, selon la complexion des mariniers, à tous vices, et ne faut croire qu'il fut de la partie de du Pont et du ministre: mais homme voluptueux, n'ayant aucune crainte de Dieu.

Celle descouverture se faisoit tant pour faire absenter la compagnie, afin qu'elle se peust adioindre avec les autres (comme il avoit opinion) que pour cercher quelque mine d'or ou d'argent, prétendant par tel moyen gratifier le roi Henri.

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