Acte exécrable d'un marinier
Le jour précèdent qu'ils devoyent partir, il fut dénoncé au Capitaine, que le maistre du navire avoit violé un sien parent, ieune enfant. Ce fait exécrable troubla le capitaine et son équipage merveilleusement : considéré que c'estoit sur leur département. Toutefois le capitaine ayant interrogé le marinier, lequel ne voulut confesser son crime, l'envoyé à Richer, lequel estoit touiours ministre, nonobstant que Villegaignon lui eust donné congé : car il ne fut iamais déposé. Le Ministre dénonce au marinier la grandeur de son péché, et le iugement horrible de Dieu sur ceux qui commettent tels crimes. Le marinier appréhendant le iugement de Dieu tombe en grand fantasie de desespoir, se voulant ietter en mer, et perdre malheureusement sa vie, déclarant extérieurement qu'il estoit desplaisant d'avoir fait et commis tel acte. Richer fut d'avis, voyant sa repentance, que le capitaine le pourroit mener au voyage, le menaçant fort de iour en iour de la
mort, s'il ne se declaroit et monstroit estre vrayement desplaisant de tel faict. Partant le lendemain le capitaine part avec le maistre du navire, attendu aussi qu'il n'y avoit que lui qui eust connaissance des manoeuvres et pilotages dudit navire. Quant à ce qu'on a voulu dire que ledit Richer lui avoit ordonné l'absolution pour un bail de poivre, il appert du contraire, par ce qui a esté prouvé: car ledit marinier estant revenu de son voyage, et souffrant la mort, a déclaré devant Villegagnon et plus de cinquante autres personnes dignes de foi qu'il n'estoit point vrai : mais bien que quinze iours aupavant qu'il fust accusé de ce faict, il avait vendu à du Pont et Richer un caque de poivre, qu'ils lui avoyent très bien payé, voire plus qu'il ne valoit. Les tesmoins ont vescu longtemps depuis, et aucuns en France.
Le département de plusieurs fidèles en la terre du Brésil.
Le capitaine du navire des passagers ayant chargé son vaisseau de toutes les commoditez qu'il peut recouvrer, fait embarquer tous ses gens avec du Pont, Richer et autres qui estoyent en nombre de seize. Le navire appareillé fit voile de la rivière de Colligny pour se mettre en mer, au grand desplaisir et mescontentement de Villegagnon et d'aucuns mariniers, lesquels avoient esté sollicitez pour empescher le retour: ou pour le moins leur donner tel ennui, par le chemin, et en France, qu'il en peust estre mémoire de là à long temps. Les susdits matelots estoyent simples manœuvriers dans ledit vaisseau qui ne participoyent au profit et rapport du navire, partant empeschoyent que les dits passagers s'embarquassent: attendu le peu des vivres qui restoient pour un si long passage. On disoit que Villegagnon en avoit pratiqué cinq des plus vicieux, auxquels il avoitpromis grand avantage, pourveu qu'estans arrivez en France ils livrassent du Pont et Richer à la iustice : ce qui a esté vérifié depuis. Ce navire ayant prins la haut mer vingt cinq ou vingt six lieues, commença à puiser beaucoupd'eau (ou pour avoir esté trop chargé,
ou de vieillesse) en telle abandance, qu'un chacun eut grand peur et crainte de mort : mesmement les mariniers qui travailloyent iour et nuict à espuiser ladite eau, perdoyent courage, considerans qu'il ne lapouvoyent espuiser. Le capitaine et ofliciers, mesine les passagers, se trouvèrent si esperdus, qu'ils sesouhaitoyentestre encore en la terre du Brésil. D'avanture (selon la coustume) on traînoit une barque arrière la nef: les matelots la nuict la pensèrent surprendre pour se sauver en terre, n'ayans grand espoir au navire qui se remplissoit d'eau : mais le capitaine et officiers en estans avertis y donnèrent tel ordre, que les mariniers ne mirent à exécution les mauvais actes qu'ils avoyent proposé. A ceste avanture survint un merveilleux accident de regorgement d'eau, dans la soute au biscuit. La plus grand'pait de leur biscuit fut perdue par le degout de ladite eau, qui decouloit dessus: ce qui desbaucha grandement l'équipage autant ou plus que le reste : la pluspart des passagers voyant les matelots desbauchez se vouloyent retirer en terre, demandans au capitaine la barque que le navire trainoit en pouppe : ce qui leur fut refusé par le capitaine, attendu qu'il eust esté trop preiudiciable, si les dits passagers s'en fussent retournez. Le capitain ayant entendu par ceux qui travailloyent à tourner le cours de l'eau, qu'il se pourroit estancher, seulement ildevoit renvoyer une partie des passagers pour faire place aux autres. Et comme du Pont et Richer et quelques autres estoyent prests à se mettre dans la barque, le capitaine les retint, leur donnant bon courage, que le tout se porteroit mieux qu'on n'esperoit. Toutefois s'il y en avoit d'autres desdits passagers qui s'en voulussent retourner, volontiers leur donneroit ladite barque, veu que les vivres qui restoyent ne pouvoyent satisfaire à tant de personnes pour un si long voyage.
Cinq retournent en la terre.
l)u nombre desdits passagers se trouvèrent cinq personnes d'un mesine vouloir, lesquels acceptèrent l'offre du capitaine
contre le gré de tous leurs compagnons, qui prevoyoyent bien que Villegagnon leur pourroit faire quelque desplaisir. Nonobstant lesdits cinq personnages estimoyent estre bien recueillis, considéré qu'ils n'avoyent aucunement offensé Villegagnon, mais fait tout plaisir et service. Parce ayans prins congé de leurs compagnons et amis, avec grans souspirs et regrets s'embarquèrent dans le basteau se recommandans à la garde de Dieu les uns des autres, tant ceux du navire qui passoyenten France, que ceux de la barque, qui retournoyent en la terre du Brésil : dont les trois depuis y laissèrent la vie pour maintenir la vérité de l'Evangile, comme il sera dit en son lieu (1), après l'ordre et la suite des martyrs de l'année M. D. LVII.