JEAN DU BORDEL, MATHIEU VERMEIL ET HEURE BOURDON
Nous avons veu ci dessus le traitement des fidèles en la terre du Brésil, entre les sauvages : il a esté premis pour preparatif de ce qui est maintenant à déduire, touchant la mort de trois martyrs, qui ont, comme seaux précieux, rendu authentique la prédication de l'Evangile en pays estrange et terre Antartique. L'histoire non seulement nous en a esté escrite par homme fidèle, mais aussi au vrai récitée par gens dignes de foi, qui ont esté de la partie, voire première et principale de tout le récit. La distance des lieux n'a peu cacher une chose si digne de mémoire ; de laquelle une telle barbarie, toute estonnee d'avoir veu mourir les martyrs de nostre Seigneur Iesus Christ, produira quelque iour les fruicts qu'un sang si précieux a de tout temps accoustumé de pro-
(1) Sans doute ajouté par l'éditeur, Crespin.
duire. Quant aux fidèles, faire ne se peut qu'ils n'en reçoyvent grande consolation, quand au milieu des eaux, des pierres et rochers, en faim, soif, nudité et indigence de toutes choses, ils voyent leurs propres frères en pays estrange douez de telle hardiesse de courage.
Lorsque ceux du basteau se départirent du navire, ils pouvoyent estre loin de terre dix huit ou vingt lieues. L'adieu fut fort grief aux uns et aux autres, mais le péril qui estoit presque esgal tant d'une part que d'autre, causoit une dure départie. Or ceux qui entrèrent dans le basteau pour retourner au Brésil, estoyent totalement ignorans de la navigation, pource qu'ils n'avoyent hanté la mer, que depuis qu'ils estoyent passez de France au Brésil. Et à peine entendoyent ils quelle part il faloit mettre la proue de la barque, et icelle conduire pour parvenir à quelque port. Davantage la barque n'avoit ne masts, ne voiles, cordages, ni autres choses nécessaires à la navigation, car quand ils départirent de leur navire, chacun estoit si empesché à cercher les moyens pour estancher l'eau, qu'on ne leur seut donner ce qui estoit nécessaire, et eux mesmes estoyent si esperdus qu'ils n'avoyent souvenance de ce qui leur estoit propre. Les plus avisez d'entre eux plantèrent un aviron pour un masts ; et au lieu d'une hune ils ioignirent deux arcs ensemble : de leurs chemises firent une voile : de leurs ceintures, les escoutes, boulines et rouets, qui sont cordages à ce nécessaires.
Us rament quatre iours entiers, la mer estant calme et bonnasse. Le cinquième sur le soir comme ils pensoyent aborder en terre, l'air s'obscurcit de noire nue, et d'icelui procéda un tourbillon de vent furieux à merveilles, avec grand'pluye et tonnere qui esmeut la mer en un instant, rendant les vagues espouvantables, et en ce fascheux temps ils se dévoyèrent de leur route, perdirent leur gouvernail, et furent transportez errans çà et là sans oser monter un pied de leur voile. La nuict survenante la bourrasque continue de plus en plus • ils passent par des destroicis entre des rochers
468 iiisTum;': du bhesil français.
eL très dangereux passages, où en plain iour les pilotes eussent este bien empeschcz : en fin sont iettez par la violence de la mer sur le rivage à couvert d'une montagne haute. Le iuur estant venu, ils descendent en terre pour cereher de l'eau douce, ou quelques fruicts à manger, mais la terre estoit si stérile, qu'après la tempeste passée, ils furent contrains de partir de là, et aller quatre lieues plus avant, où ils trouvèrent de l'eau douce. Ayant seiourné là quatre iours pour se refraischir, il survint quelque nombre des habitants naturels; qui monstroyent assez bonne caresse aux povres affligez François, toutesfois les voyans en nécessité de vivre, leur vendoyent bien cher quelques racines et farines, parce qu'ils sont curieux des habillemens des François. Au reste, ils convenoyent si bien avec les nostres qu'ils eussent grandement désiré qu'iceux eussent là fait long seiour, ce que les nostres ne pouvoyent faire tant pour l'importunité desdits habitans, que pour le" regret qu'ils avoyent d'estre privez de la compagnie des François. Partant délibérèrent se retirer aves les Ohrestiens, et gens de mesme langage. Principalement ceux qui esloyent mal disposez ne pouvoyent recouvrer santé, conversant longuement aveclesdits Brésiliens, exempts de toute honnesteté chrestienue. Aucuns comme les {dus sains, n'estoyent de cest avis, prevoyans que Villegagnon les pourroit mal traiter, pour le mauvais vouloir qu'il leur portoit à cause de la religion : et furent quelques iours en ceste difficulté. En fin les malades prièrent si affectueusement leurs compagnons, que cela fut résolu de départir de ceste isle, pour aller au port de Colligny distant par mer du lieu où ils estoyent (qui s'appelle la rivière des Vases) environ de trente lieues. Les Brésiliens vouloyent empescher ce département, et demonstroyent qu'ils estoyent grandement desplaisans d'iceluy.
Ils seiournerent plus de trois iours à faire ces trente lieues, à raison de la contrariété des vents et marées qui sont là fort violentes. Estant entrez en la rivière de Colligny, avec grandes difficultez et dangers, et mesme en grand'doule, si c'es-
toit elle ou non, pour ce qu'un brouillaz couvroit les terres : en contestant les uns contre les autres, le brouillaz tomba: si apperceurent la forteresse de Villegagnon, et le village des François, situé en terre continente, esloigné dudit fort la portée d'une couleuvrine. Estans descendus en terre, ils trouvèrent Villegagnon au village qui y estoit allé au matin, pour quelques siens affaires. Ils se présentèrent à lui, declarans les causes de leur relaschement, le péril où ils avoyent laissé leur navire : et le supplient de les vouloir retenir au nombre de ses serviteurs, et avoyent d'autant osé entreprendre de retourner sous sa puissance, considéré qu'ils estoyent asseurez en leur conscience de ne l'avoir iamais offensé : par ainsi avoyent mieux aimé se retirer estans François avec les François, que se rendre aux Portugais, avec lesquels ils eussent, peut estre, esté bien recueillis, ou avec les Brésiliens de la rivière des Vases, desquels ils avoyent receu bon et honneste traitement.
Requesle des povres persécutez.
Davantage adioustent que si le faict de la religion l'esmouvoit seulement à les maltraitter et reietter, il savoit très bien qu'entre les plus doctes, les articles dont estoit sortie la contention, n'estoyent encore résolus, et que luy mesme les années passées avoit fait protestation du contraire. Et outre ce que dessus, remonstrent et adioustent qu'ils n'estoyent Espagnols, ne Flamens, ne Portugais, encores moins Turcs infidèles, atbeistes, libertins, ou Epicuriens ; mais Chrestiens baptisez au nom de nostre Seigneur Iesus Cbrist : François naturels, non loin de sa connoissance, non fugitifs ou bannis de leur pays pour quelque infamie ou desbonneste faict, mais ayans laissé aucuns d'eux leurs femmes et enfans pour lui venir faire service en ce pays si lointain et eslongné où ils avoyent fait leur devoir selon leur puissance. Et si onques povres gens deiettez par tempeste en quelque estrange port, on despossedez de leurs propres héritages par la violence de
la guerre, ou par autres telles calamitez, sont dignes d'estre receus à compassion ; ils reinonstroyent qu'ils estoyent escrits en tel catalogue : car outre la perte de leurs biens, la mer les avoit mis en extrême langueur et ennui. Nonobstant, tels qu'ils estoyent, offrirent leurs services à Villegagnon, le supplians leur permettre de vivre avec ses serviteurs, iusques à ce que nostre Seigneur leur donneroit moyen de repasser en France.
Response de Villegagnon.
Après telle remontranse, Villegagnon leur fit une réponse douse et honneste, assavoir qu'il louoit Dieu de ce qu'il les avoit sauvez d'entre les autres ! aussi de les avoir amenez de la haute mer, eux qui ne savoient gouverner la barque, en un si bon port. Et s'estant informé comme le tout estoit avenu, et même quelle espérance elle essayoit de leur nuire, il les console, leur permettant vivre avec les siens, aux mêmes franchises et libertés. Et parce qu'il craignoit que ceuxci ne le retirassent avec les Portugais et les Brésiliens, leur usa d'un fort beau langage, disant qu'il avait oui très volontiers des causes de leur relaschement, lesquelles l'étonnoient grandement si elles estoient véritables et quand maintenant ils seroient les plus estrangers du monde, et même les ennemis, il ne leur voudroit nier le traité, ni demeure asseurée. Et nonobstant qu'eux et leurs compagnons fussent départis de la forteresse en mécontentement, et presque comme ses propres ennemis, contre lesquels il eut pu user de droit d'hostilité, estant tombé sous la puissance; si est-ce toutefois qu'il vouloit pour lors oublier les ennuies passées, et rendre le bien pour le mal, se contentant de la vengeance que Dieu feroît de ses ennemis.
Partant leur permit de iouir des franchises et libertés, telles que les autres François iouissoient, et ce néanmoins par telles conditions, qu'ils n'eussent à tenir ou semer aucun propos de la religion, à peine de la mort; bref, qu'ils se gou-
vernassent si prudemment qu'il n'eut occasion de les maltraiter. Villegagnon se saisit de la barque que lesdits passagers avoient amenée, laquelle de droit leur appartenoit. Et combien qu'il les vit en grande détresse, n'ayant de quoi acheter des vivres : oncques ne leur en fit restitution d'un clou. Les susdits, sur cet espoir, demeurèrent en terre recueillis des François serviteurs de Villegagnon, et ils commençoient s'assurer, et recouvrer une partie de leurs forces perdues. Les Français les assistoient d'habillements, vivres et autres choses, selon leur pouvoir. A peine demeurèrentils en cette tranquillité et repos douze jours entiers : car Villegagnon depuis le iour qu'il eut parlé à eux, epilogua sur les responses qu'ils avoyent faites touchant leur navire. Rentra en opinion que tout ce que les susdits avoient respondu, estoit chose trouvée et fausse, et il lui sembla qu'il y avoit fraude en leurs paroles et que cette farce s'estoit ainsi brassée de guet à pens par du Pont et Richer, attendu qu'ils se retiroient du Brésil, contre leur vouloir et à leur grand regret, tant pour la bonne température du pays que pour le repos qu'ils esperoient avoir à l'avenir.
Persuation fausse de laquelle est agité Villegagnon.
Telles fantaisies lui firent légèrement croire que les susdits cinq estaient envoyés pour épier, et pour pratiquer les autres François de la terre des serviteurs, qui du tout n'estoient à la dévotion de Villegagnon, afin qu'ayant l'opportunité et l'occasion bien disposée, le navire qu'il iugeait estre caché à trois on quatre lieues, avec le renfort de ceux qui estoient allés en la rivière de Plate, en une nuit tous ensemble peuvent surprendre sa forteresse : voire le mettre en pièce avec tous ceux qui seroient de son costé et parti.
Il n'y a point de paix au méchant, dit le prophète Isaï. Villegagnon en eut la preuve.
Cette fausse opinion s'imprima si avant dans son esprit
qu'il la crut véritablement estre telle, et ne peut aucunement estre diverti d'icelleet dès lors il se défia de tous ses serviteurs fidèles et anciens, conspirant puis sur l'un, puis sur l'autre. Il prenoit occasion en peu de chose de les maltraiter, les outrageant de grièves injures, menaces de coups de baston, ou chaînes, ou autres choses semblables. Ce qui leur sembloit si déraisonnable, que la plus part d'eux désiroient que la terre s'ouvrit pour les engloutir, tant ils avoient affection d'estre délivrés de la présence de ce maître. Le iour s'il s'estoit bien empesché à maltraiter ses gens, la nuit lui estoit encore plus contraire. Car aucune fois il songeoit (comme gens sanguinaires, et avec lesquels l'esprit de Dieu n'habite point) qu'on lui coupoit la gorge : autrefois que du Pont et Richer avec grand nombre de gens le tenoient assiégé étroitement, sans lui présenter aucune composition.
Villegagnon délibère de faire mourir les cinq qui estoient
revenus.
S'estant par telles fausses conjectures persuadé que les personnes revenues estoient traitres et épies, proposa en luimême qu'il estoit fort nécessaire, et voire même expédient, pour maintenir sa grandeur, de les faire mourir. Il considère beaucoup de moyens pour le blâme et reproche des hommes : son désir était de convaincre de trahison, mais cela ne le pouvoit prouver, ne par conjecture, ne par verisimilitudo quelconque. Considérant donc que par ce moyen il ne le pouvoit faire, sans encourir note d'infamie mêmement entre ceux lesquels ne portent aucune faveur à la religion : il s'avisa qu'ils estoient de l'opinion de Luther et Calvin en la religion, parquoi lui comme lieutenant du Roi en ces pays-là, leur pourroit demander raison de leur foi. Et d'autant qu'il les connaissoit merveilleusement contant en eux : il aviendroit qu'ils voudroient plutôt souffrir la mort, que renier ce qu'ils auroient confessé publiquement. Aussi non seulement seroit délivré de l'ennui que leur pauvre vie leur donnoit : ainsi cet
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acte lui tournèrent à grand honneur. Car il savoit que la plupart de la Cour prenoit grand plaisir au sacrifice des pauvres chresliens : et ce qui serviroit d'ample témoignage, quoique il ne fut touché de la crainte de Dieu, ni de zèle d'amplifier son règne : comme il avoit les années précédentes fait entendre à toutes personnes.
Commandement de respondre sur les articles.
Pour procéder a l'exécution de ce qu'il avoit délibéré, il dressa un catalogue des articles, auquel il voulait qne les susdits respondissent : et leur envoyant, commanda que dans douze heures il délibérassent de respondre par écrit. Les dits articles se pourront entendre par leur confession de foi, laquelle sera insérée ci-après.
Les Français de la terre continente les vouloientempescher par tout moyen de ne rendre raison de leur foi à ce tyran, qui ne cherchoit que l'occasion de les faire mourir. Au contraire leur persuadoient de se retirer avec les Brésiliens, à 30 ou 40 lieues de là, ou qu'ils se rendissent plutôt à la merci des Portugais, avec lesquels ils retrouveroient plus de courtoisie sans comparaison, qu'avec Yillegagnon. Mais contre l'opinion de tous desdits conseillers, nostre Seigneur fortifioit ces pauvres gens d'une constance admirable, veu qu'ils avoient option de faire l'un ou l'autre, et se pouvoient retirer la part de la terre où bon leur eust semblé sans que Villegagnon ni les siens eussent peu leur donner empeschement. Ils estimoient peu tous les susdits moyens, voyant que l'heure estoit venue, en laquelle il convenoit faire preuve de la connaissance que Dieu leur avoit donnée. Partant très volontairement ayant invoqué l'aide du Seigneur, entreprenant de faire la response aux articles envoyés par Villegagnon, estimant qu'en ce saint combat le Seigneur leur assisteroit parson saintesprit, etlesinstruiroit abondamment de ce qu'ils auroient à répondre. Lesdits articles estoient en grand nombre, d'aucuns points des plus difficiles de toute la Sainte Escri-
ture : auxquels un bon théologien, voire ayant tous les autres livres nécessaires à l'étude des Saintes Escritures, se fut trouvé bien empesché en un mois. Les pauvres personnes à peine avoient-ils une Bible pour le soulagement des passages. Ioint que les uns s'estoient mal disposés, les autres surpris de crainte, et peu exercés aux Escritures.
Gela fut cause qu'il elleurent entr'eux Jean de Bordelle le plus ancien et mieux instruit aux lettres, pour la connaissance médiocre qu'il avoit de la langue latine. A la vérité, c'estoit celui qui sembloit avoir plus de dons et de grâces, que tous les autres. Bien souvent il aiguillonnait ses compagnons, et les voyant comme refroidis, les tançoit, consoloit et encourageoit : afin qu'ils fussent trouvés fidèles serviteurs à leur maître : auquel ils avoient toute asseurance. Celui du Bordel mit par escrit une confession de foi qui contenoit ample réponse aux articles, et la communiqua à tousses compagnons: leur en faisant la lecture plusieurs fois, et distinctement les interrogeant sur chaque article : laquelle confession ils iugèrent estre catholique, et fondée sur la parole de vérité : en laquelle ils prioientle Dieu (si c'estoit sa volonté) de mourir. Chacun la signe de sa propre main , pour déclarer qu'ils la reçoivent comme leur propre. Laquelle aussi (ami lecteur), ie t'ai voulu communiquer en ce Becueil, selon qu'elle a esté transcrite de mot à mot sur l'original de leurs propres escrits. Or si elle ne se trouve du tout si ample qu'il seroit requis , veuilles, ie te prie, considérer en quel lieu les pauvres personnes estoient : en quelle perplexité tant de leurs corps que de leurs esprits, sans support, faveur, conseil ni aide, ni de personnes, ni de livres : choses qui apportent grand soulagement à l'intelligence des Escritures. D'avantage, comme les dons de Dieu sont divers, aussi les uns en reçoivent plus, les autres moins, selon qu'il leur est expédient.
Suivant la doctrine de S. Pierre apostre en sa première Epitre, tous les chrétiens doivent être toujours prests de rendre raison de l'espérance qui est en eux : et ce en toute douceur et bénignité: nous, sous-signez, seigneur de Villegaignon,
avons unanimement (selon la mesure de grâce que notre Seigneur nous a faite) rendu raison à chacun point, comme nous avez enioint et commandé : et commencement au premier article. l°Nous croyons en un seul Dieu immortel et invisible, créateur du ciel et de toutes choses, tant visibles qu'invisibles: lequel est distingué en trois personnes, le père, le fils et le Saint-Esprit, qui ne font qu'une même substance en essence éternelle, et une même volonté; le Père, source et commencement de tout bien : le Fils engendré du Père éternellement : lequel, la plénitude du temps accomplie, s'est manifesté en chair au monde, estant conçu du S. Esprit, né de la vierge Marie, fait sous la Loi pour racheter ceux qui estoient sous eux, afin que nous recueillions l'adoption des propres enfants : le S. Esprit procédant du Père et du Fils, docteur de toute vérité, parlant par la bouche des prophètes, suggérant toutes choses qui ont esté dites aux Apostres par notre Seigneur Iésus- Cbrist. I. C. lui est le seul consolateur en affliction, donnant constance et persévérance en tout bien. Nous croyons qu'il faut seulement adorer et parfaitement aimer, prier et invoquer la maiesté de Dieu en foi: ou particulièrement.
2° Adorons notre Seigneur Iésus-Christ, nous ne séparons une nature de l'autre, confessons les deux natures, à savoir divine et humaine, en icelui inséparables.
3e Nous croyons du Fils de Dieu et du saint Esprit ce que la parole de Dieu et la doctrine apostolique, et le symbole nous enseigne.
4e Nous croyons que notre Seigneur Iésus viendra iuger les vivants et les morts, en forme visible et humaine, comme il est monté au ciel, icelui jugement qu'il nous a prédit en Saint Mathieu vingt cinquième chapitre, ayant toute puissance de iuger, à lui donnée du Père, en tant qu'il est homme. Et quant à ce que nous disons en nos prières, que le père apparaîtrait au iugement en la personne de son fils, nous entendons par cela que la puissance du Père donnée au Fils sera manifestée audit iugement , non toutesfois que nous
voulions confondre les personnes, sachant qu'elles sont réellement dictinctes l'une de l'autre.
5e Nous croyons qu'au S. Sacrement de la Gène, avec les signes corporels du pain et du vin, les âmes fidèles sont nourries réellement et du fait, de la propre substance de notre Seigneur Tésus, comme nos corps sont nourris de viandes : et si n'entendons dire, ne croire, que le pain et le vin soient transformés, ou transubslantiés au corps et sang de lui : car le pain demeure en sa nature et substance, pareillement le vin : et n'y a changement ou altération. Nous distinguons toutefois ce pain et vin de l'autre pain qui est dédié à usage en tant que ce nous est un signe sacremental, sous lequel la vérité est infailliblement reçue.
Or cette réception ne se fait que par le moyen de la foi, et n'y convient imaginer rien de charnel, ni préparer les dents pour les manger, comme saint Augustin nous enseigne : Pourquoi apprêtes-tu les dents et le ventre? croi, et tu l'as mangé. Le signe donc ne nous donne pas la vérité, ni la chose signifiée : mais nostre Seigneur Iésus-Christ par sa puissance, vertu et bonté, nourrit et entretient nos âmes, et les faits participantes de sa chair et de son sang, et de tous les bénéfices. Venons à l'interprétation de paroles delésus-Christ : Ceci est mon corps. Tertullian au livre quatrième contre Marcion, explique ces paroles ainsi : Ceci est le signe et la figure de mon corps, saint Augustin dit: Il ne donnait que le signe de son corps. Partant (comme il est commandé au premier canon du Concile de Nicée) en ce saint Sacrement nous ne devons imaginer rien de charnel, et ne nous amuser ni au pain ni au vin qui nous sont en ceci proposés pour signes, mais élever nos esprits au ciel pour contempler par foi le Fils de Dieu nostre Seigneur Iésus siégeant à la droite de Dieu son Père. A ce propos nous pourrions ioindre l'article de l'Ascension, avec plusieurs autres sentances de Saint Augustin : lesquelles nous obmettons, craignans d'être longs.
Ge Nous croyons que s'il eût esté nécessaire de mettre l'eau
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au vin, les Evangélistes et S. Paul n'eussent obmis une chose de si grande conséquence. Et quand à ce que les docteurs anciens l'ont observé (se fondant sur le sang meslé avec l'eau qui sortit du costé de Iésus-Ghrist) d'autant que telle observation n'a aucun fondement en la parole de Dieu, veu mêmes qu'après l'institution de la sainte Cène cela avint : nous ne le pouvons admettre aujourd'hui nécessairement.
~'~- Nous croyons qu'il n'y a autre consécration que celle qui se fait par le Ministre récitant au peuple en langage connu l'institution de la Cène, iouste la forme que notre Seigneur- Iésus nous a prescrite, admettant le peuple de la mort et passion de notre Seigneur. Et mêmes comme dit S. Augustin la consécration est la parole de foi qui est prêchée et reçue en foi. Pourquoi il s'ensuit que les paroles secrettement prononcées sur les signes, ne peuvent estre la consécration, comme il apert par l'institution que notre Seigneur Iésus Christ laissa à ses Apostres, adressant des paroles à ses disciples présents, auxquels il commanda de prendre et manger.
8e Le S. Sacrement de la Cène n'est viande que le corps, ainsi pour les âmes (car nous n'y imaginions rien de charnel : comme nous avons déclaré article cinquième) recevons en lui par foi, laquelle n'est charnelle.
9e Nous croyons que le Baptême en Sacrement de Pénitence, est comme une entrée en l'Eglise de Dieu, pour estre incorporés en Iésus-Christ. Celui-ci nous représente la rémission de nos péchés passés et futurs, laquelle est pleinement acquise par la seule mort de notre Seigneur Iésus. D'avantage la mortification de notre chair nous y est signifiée, et le lavement représenté par l'eau ietée sur l'enfant, qui est signe et marque du sang de notre Seigneur Iésus, qui est la vraie purgation de nos âmes. L'institution de celui-ci nous est enseignée en la parole de Dieu, laquelle ont observée les saints Apostres : prenant de l'eau au Nom du Père, du Fils et du S. Esprit. Quand aux exorcismes, adiurations de Satan, chrême, salive et sel, nous Les rejetons comme trahison des hommes : nous
contentant de la seule forme et institution délaissée par Notre Seigneur I. Christ.
10e Quand au franc arbitre, nous croyons que le premier homme estant créé à l'image de Dieu a eu liberté tant à bien qu'à mal, et lui seul a su que c'estoit du franc arbitre, estant en son intégrité. Or il n'a guère gardé ce don de Dieu: ainsi en a esté privé par son péché et tous ceux qui sont descendus de lui, tellement que nul de la semence d'Adam n'a une étincelle de bien. A cette cause saint Paul dit, que l'homme sensuel n'entend les choses qui sont de Dieu, et Osée crie aux enfants d'Israël : Ma prédiction est de toi, ô Israël. Or nous entendons ceci de l'homme qui n'est point régénéré par le S. Esprit. Quand à l'homme chrétien, baptisé au sang de Iésus Christ, lequel chemine en nouveauté de vie : notre Seigneur Iésus restitue en lui le franc arbitre, et réforme la volonté à toutes les bonnes œuvres : non point toutefois en perfection : car l'exécution de bonne volonté n'est en la puissance, mais vient de Dieu : comme amplement ce S. Apôtre déclare au septième chapitre des Romains, disant, i'ai vouloir, mais en moi ie ne trouve le parfaire. L'homme prédestiné à vie éternelle, iaçoit qu'il pèche par fragilité humaine, toutefois il ne peut tomber en impônitence. A ce propos S. Iean dit qu'il ne pèche point, car l'élection demeure en lui.
11e Nous croyons que c'est à la parole de Dieu seule de remettre les péchés : de laquelle, comme dit S. Ambroise, l'homme n'est que ministre : partant s'il condamne on absout, ce n'est pas lui, mais la parole de Dieu, laquelle il annonce S. Augustin : en un endroit dit, que ce n'est point par le mérite des hommes que les péchés sont remis, mais par la vertu dn S. Esprit. Car le Seigneur avoit dit à ses Apostres : Recevez le St-Esprit : puis il ajoute : Si vous remettez à quelqu'un 1rs péchés, etc. Cyprian dit que le serviteur ne peut remettre l'offense commise par son maître.
12e Quand à l'imposition des mains elle a servi à son temps et n'est besoin maintenant la retenir : car par l'imposition des
mains on ne peut pas donner le S. Esprit, car c'est à Dieu seul. Touchant l'ordre Ecclésiastique, nous croyons ce que Saint Paul en a écrit en la première à Timothée, et autres lieux.
13e La séparation d'entre l'homme et la femme légitimement unis par mariage, ne se peut faire sinon par fornication comme notre seigneur Iésus nous l'enseigne. Et non seulement séparation peut estre faite pour la dite fornication: mais aussi la cause bien examinée devant le magistrat, la partie non coupable ne pouvant se contenir, se peut marier : comme S. Ambroise dit sur le 7 de la première aux Corinthiens : le Magistrat toutefois y doit procéder avec maturité de conseil.
14. Saint Paul enseignant que l'Evêque doit être mari d'une seule femme, ne défend par cela qu'après le décès de sa première femme il ne lui soit loisible se marier : mais le Saint Apostre improuve la bigamie à laquelle les hommes de ce temps-là étaient grandement enclins : toutefois nous en laissons le jugement aux plus versés aux saintes Escritures, notre foi n'estant fondée sur ce point.
15. Il n'est licite de vouer à Dieu, sinon ce qu'il aprouve : or, il est ainsi que les vœux monastiques ne tendent qu'à une corruption du vrai service de Dieu. C'est aussi grande témérité et présomption à l'homme dévouer outre la mesure de sa vocation, veu que la Sainte Escriture nous enseigne, que continence est un don spécial. Pourtant il s'ensuit que ceux qui s'imposent cette nécessité renonçant au mariage toute leur vie, ne peuvent être excusés d'extrême témérité et outrecuidance effrontée. Et par ce moyen tentent Dieu, attendu que le don de continence n'est que temporel en aucuns : et que celui qui l'aura un iour quelques temps, ne l'aura pour le reste de sa vie. Sur ce donc les moines, prêtres, et autres telles gens qui s'obligent et promettent de vivre en chasteté; attentent contre Dieu : en tant qu'il n'est en eux de tenir ce qu'ils promettent. Saint Cyprien en l'onzième épitre parle ainsi, si les vierges se sont dédiées de bon cœur à Christ,
qu'elles persévèrent en chasteté sans feintise, estant ainsi fortes et constantes qu'elles attendent le loyer que leur est préparé pour leur virginité; si elles ne veulent ou peuvent persévérer comme elles se sont vouées, il est meilleur qu'elle se marient que d'être précipitées au feu de paillardise par leurs plaisirs et délices. Quand au passage de l'apostre Saint- Paul, il est vrai que les veuves qu'on prenoit pour servir à l'église se submettoient à ne se remarier tant qu'elles scroient subjectes à la dite charge, non qu'en cela on les reputàt ou qu'on leur attribuât quelque sainteté , mais à cause qu'elles ne se pouvoient bien acquiter de leur devoir estant mariées : et se voulant marier renonçoient à la vocation à laquelle Dieu les avoit appelées, tant s'en faut qu'elle accomplissent ce qu'elles avoient promis en l'Eglise, que mêmes elles violèrent la promesse faite au Baptême, en laquelle il est contenu ce point : Que un chacun doit servir à Dieu en la vocation en laquelle il est appelé. Les veuves donc ne voyent point le don de continence, sinon autant que le mariage ne convenoit à l'office auquel elles se préseiitoient , et n'avoient autre considération que de s'en acquitter. Elles n'ont esté aussi tellement contraintes qu'il ne leur ait été permis soi marier plutost que de brusler, et tomber en quelque infamie et deshonneste faict. En outre pour éviter tel inconvénient, l'Apostre S. Paul défend qu'elles soient reçues à faire tels vœux que premier elles n'ayent l'aage de soixante ans, qui est un aage communément hors d'incontinence. Il aioute que celles qu'on élira, n'ayant été mariées qu'une seule fois, afin que par ce moyen elles ayent deçà une approbation de continence.
16e Nous croyons quelésus-Christ est notre seul médiateur, intercesseur et avocat : par lequel nous avons accès au l'ère, et qu'estant unifiés en son sang, serons délivrés de la mort, et par lui étant ia reconciliés, nous obtiendrons pleine victoire contre la mort. Quant aux saints trépassés, nous disons qu'ils désirent notre salut et l'accomplissement du royaume de Dieu, et que le nombre des eslus soit accompli : toutesfois nous ne
nous devons adresser à eux par intercession pour obtenir quelque chose : car nous contreviendrions au commmandement de Dieu. Quant à nous, durant que nous vivons, d'autant que nous sommes conioints ensemble comme membre d'un corps, nous devons prier les uns pour les autres, comme nous sommes enseignés en plusieurs passages de la sainte Ecriture.
17e Quand aux morts, S. Paul nous défend d'estre contristés sur eux : car cela convient aux Païens, lesquels n'ont aucune espérence de ressuciter. Le S. Apostre ne commande et n'enseigne de prier pour eux : ce qu'il n'eust oublié s'il eust esté expédient. S. Augustin sur le psaume 48, dit qu'il parvient seulement aux esprits des morts ce qu'ils ont fait durant leur vie, que s'ils n'ont rien fait estant vivants, il ne leur parvient rien estant morts.
C'est ici la reaponse que nous faisons aux articles que vous envoyez, selon la mesure et portion de foi que Dieu nous a donnée, le priant qu'il lui plaise faire qu'elle ne soit morte en nous, ainsi produise fruits dignes de «es enfants, tellement que nous donnant accroissement et persévérance en elles, nous lui en rendions action de grâces et louanges à tout iamais.
Ainsi soit-il.
Au dessous leurs noms y estoient escrits ainsi :
Iean du Bordel, Mathieu Vermeil, Pierre Bourdon, André la Fon,
Le méchant ne peu t Ion temps cacher son hypocrisie.
Ceste confession fut envoyée àVillegagnon pour respondre à ses articles. Il songe sur eux comme bon lui semble, indice touiours d'un mauvais talent. Il les déclare hérétiques sur les articles du Sacrement, des vœux, et autres: les ayant
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en plus grande horreur que les pestiférés. Il n'avoit point honte de dire qu'il n'estoit loisible de les laisser longtemps vivre : alin que de leur poison le reste de sa compagnie ne fut surpris. Ayant pour la dernière fois résolu de les faire mourir, dissimula ce qu'il avoit envie de faire fort ingénieusement : de peur que les pauvres hommes ne fussent avertis de la trahison qu'il brassoit. On disuit qu'il ne communiquât à homme vivant de son entreprise, et se contint ainsi secret iusqu'au vendredi neuvième iour de février 1558, auquel iour dès le matin, sachant que son bateau devoit aller en terre ferme chercher quelques victuailles, commanda à ceux du basteau de lui amener Iean de Bordel et ses compagnons, qui pour lors s'estoient logés avec autres François. Le commandement estant fait, ils iugèrent que c'estoit pour les interroger sur leur dite confession de foi, partant furent saisis de crainte et tremblement. Les François en pleurs et larmes les dissuadoient de s'aller rendre à la boucherie.
Exhortation do du Bordel à ses compagnons.
Nonobstant Iean de Bordel, homme vertueux et doué d'une constance merveilleuse, pria tous les François de n "intimider plus ses compagnons, lesquels aussi par telles paroles exhorta non seulement d'y aller, mais aussi se présenter à la mort si Dieu le vouloit : disant, mes frères ievois que Satan nous veut empescher par tous moyens de comparaître auiourd'hui, pour la querelle de notre Seigneur Iésus et ie m'apperçois qu'aucun de vous n'est intimidé plus qu'il n'est raisonnable, comme nous défiant du discours en faveur de nostre bon Dieu, lequel nous savons tenir notre vie en sa main, laquelle les tyrans de la terre ne nous peuvent oster sans sa volonté. le vous prie de considérer avec moi, comme et pourquoi nous sommes venus en ces quartiers; qui nous a fait passer doux mille lieues de mer? qui nous a préservés au milieu d'infinis dangers et périls ; N'est-ce pas celui qui conduit et gouverne toutes choses par sa bonté infinie, assistant aux siens par
moyens admirables ? Il est certain que nous avons trois puissants ennemis : assavoir le Monde, Satan, la Chair . contre lesquels nous ne pouvons de nous-mesmes résister. Mais nous retirant ànostre seigneur Iésus-Christ, qui les a vaincus pour nous, assurons-vous, voire reposons nous en lui, car il nous assistera comme il a promis : veu qu'il est fidèle et puissant de tenir ce qu'il promet. Prenons donc courage, mes frères, que les cruautés, que les richesses, que les vanités de ce monde ne nous empeschent à venir à Christ.
Ses compagnons reçoivent incroyable consolation de ces paroles ; et d'un saint zèle et affection prient le Seigneur les fortifier, et assurer par son esprit, et instruire pour respondre devant les hommes de la connaissance qu'il leur avoit donnée. Puis Iean du Bordel, Mathieu Vermeil, André la Fon s'embarquent dans le basteau qui estoit là, pour les mener en l'isle de Golligny. Pierre Bourdon demeura en terre bien malade, ne se pouvant embarquer.
Abord des trois à Villegagnon.
Esta nt descendus en l'isle, Villegagnon commande qu'ils fussent amenés devant lui auxquels (tenant leur confession de foi en la main) demanda s'ils l'avoient faiLe et signée, et s'ils estoient prests de la soutenir. Ils respondent ensemble qu'ils l'avoient laite et signée, reconnaissant chacun son seing : et attendu qu'ils la pensoient chrétienne, puisée des saintes Escritures, selon la confession des saints Apostres et Martyrs de la primitive Eglise, ils se deliberoient d'elle, moyennant la grâce de Dieu, maintenir de point en point estre bien fondée voire iusque dans leur sang, si Dieu le permettoit : se submettant, nonobstant ce, à la censure et ingénient de ceux qui auroient plus de grâce et d'intelligence les saintes Escritures. A peine eurent-ils respondu ce peu de paroles que Villegagnon demonstrant un visage furieux etcouroucé, de grand' audace menace de les faire mourir, s'ils continuoient en celle opignon mal fondée (comme il disoit) et damnable. Et tuut à
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l'heure, commanda à son bourreau de les enferrer par les iambes, et à chacune chaine estre suspendue la pesanteur de cinquante ou soixante livres. On dit qu'il estoit fourni suffisamment de tels engins, desquels il instruisoit les pauvres Brésiliens au pitié, au lieu de leur donner l'intelligence de Dieu par douceur. Non content de les avoir fait enferrer, commande qu'ils fussent ferrés estroitement en une prison puante et obscnre, et soigneusement gardée par gens armés qu'il avoit ordonnés pour ce fait. Les pauvres emprisonnés au contraire se resiouissent et consolent l'un et l'autre en leurs liens, prient, chantant psaumes et louanges à Dieu, d'un grand zèle et affection.
Les pauvres sauvages ont eu pour maistres des barbares certainement sauvages à savoir : Villegagnon, les Espagnols et telles autres pestes du monde.
Or toute la compagnie de l'isle fut grandement troublée de cet acte, et chacun en son endroit conçut une grande crainte, néanmoins aucuns d'eux, quand Villegagnon estait empesché en son repos, ou autre lieu, secrètement visitoient les prisonniers, les consolant de quelque espoir, pareillement de vivres auxquelles ils avoient grande nécessité. Mais à raison qu'entre eux il n'y avoit homme d'autorité ou apparence qui pût prendre la hardiesse de remontrer au dit Villegagnon l'iniustice et tyranie qu'il commettoit : espérant moins de secours de ceux de la dite isle. Tout ce iour Villegagnon défend que barque ni bateau sortit de son isle à peine de mort, par ainsi ceux de terre ferme ne peuvent estre avertis do ce qui se passoit en la forteresse. Oh iour Villegagnon cul peu de repos, se promenant tout autour de son isle, pensif lui deuxième. Souvent il alloit aux prisons voir si les portes estoient bien closes, et iusque aux serrures si elles n'estoient fausses.
Signes d'une conscience agitée de tourments.
Il se saisit des armes que les soldats et artisans tenoient en leurs chambres, pour la garde et défense du lieu. G'estoit de crainte que le peuple ne s'élevât contre lui. Les affaires ainsi ordonnées, le reste du iour et de la nuit, consulta à part soi de quelle espèce de mort il devoit faire mourir : enfin il conclut de les faire estrangler et suffoquer en mer, parce que son bourreau n'estoit stylé aux autres espèces de mort. Et combien qu'il l'eût arrachée, si est-ce que cette nuit il ne reposa aucunement : mais alloit et envoyoit visiter les prisons d'heure en heure. Ce temps pendant Iean du Bordel continuoit et perseveroit d'exhorter ses compagnons pagnons à louer Dieu, et lui rendre grâces de l'honneur qu'il leur faisoit, les appelant à la confession de son saint nom, en ce pays là si barbare et estrange, leur donnant espoir que Villegagnon ne seroit si transporté de cruauté, de les faire mourir : seulement ils s'attendoient estre quittes, demeurant serfs ou esclaves toute leur vie. Mais ses compagnons connaissant le naturel de Villegagnon avoient peu d'espérance en leur vie : attendu que des longtemps celui-ci avoit cherché l'opportunité qui lors lui estait venue fort à propos. Le lendemain matin, iour de vendredi dudit mois, il descendit bien armé avec un page et une salette, dans laquelle il fait amener Iean du Bordel enferré, auquel il demanda l'explication de l'article du Sacrement, où il confessoit que le pain et le vin estoient signes du corps et du sang de notre Seigneur Iésus- Christ, le confermant par le dire de saint Augustin.
Du Bordel lui voulant alléguer le passage pour confermer son dire, Villegaignon esmeu de grande cholere dément ce pauvre patient, et levant le poing lui en donne un tel coup sur le visage, que tout incontinent le sang lui sortit du nez et de la bouche en abondance Et le frappant aiouta semblables paroles : Tu as menti, paillard, St Augustin ne l'a pas ainsi
entendu , parquoi auiourd'hui premier que ie mange ie te ferai sentir le fruit de ton obstination. Ce pauvre homme ainsi outragé, ne lui fit autre response qu'au Nom de Dieu fût.
Cruauté barbare de Villegagnon.
Comme il lui tomboit quelques larmes avec le sang de la grand'douleur du coup qu'il avoit reçue, Villegagnon se moquant l'appelait douiller et tendron, pour ce qu'il pleuroit d'une chiquenaude. Derechef lui demanda s'il vouloit maintenir ce qu'il avoitescrit et signé. Il lui fut fait response parle dit du Bordel qu'oui, iusques à ce que par autorité de la S. Ecriture il fut enseigné du contraire. Villegagnon voyant la fermeté et asseurance du dit du Bordel; commanda à son bourreau de le lier par les bras et les mains, et le mener sur une roche, laquelle il avoit lui-même choisie à propos, où la mer s'enfle deux fois le iour de trois pieds ; lui avec son page les armes au poing conduisant ce pauvre patient au lieu assigné. Bordel passant près delà prison où estoient ses compagnons, s'escria à haute voix qu'ils prinssent leur courage : veu qu'ils seroient bientôt délivrés de cette vie misérable. Et en allant à la mort de grand'ioie chantoit Psaumes et cantiques au Seigneur, chose qui estonnoit la cruauté de Villegagnon et son bourreau. Estant monté sur la roche, à peine obtint la faveur de prier Dieu, premier que de partir de ce monde pour la précipitation que faisoit Villegaignon à son exécuteur.
Toutefois par manière d'acquit il lui permit de se ieter à genoux sur la dite roche, où il lit confession à Dieu de ses fautes et péchés, lui demanda grâce et pardon au nom de son fils Iésus Christ : entre les mains duquel il recommanda son esprit. Puis il se dépouilla en chemise se submettant à la merci du bourreau, le priant de ne le faire languir. Villegagnon voyant que l'exécution tardoit trop, menace le bourreau de lui faire donner les estrivières s'il ne se hastoit : partant à l'estourdi le bourreau iette en mer ce pauvre homme invoquant
PIÈCES JUSTIFICATIVES. \Xl
notre Seigneur Iésus à son aide, iusqu'à ce que, noyé par grande violence et cruauté il rendit à Dieu son esprit.
Iean du Bordel exécuté, le bourreau amena Mathieu Vermeil, estonné grandement de la mort de son compagnon : toutefois il demeura franc et constant. Car en le menant au lieu d'exécution, Villegagnon qui ne lui portoit telle haine qu'à Iean du Bordel, lui demanda s'il se vouloit perdre ou damner; mais cet homme vertueusement le repoussa. Vrai est qu'en se dépouillant sur la roche, il appréhendoit la mort : et sur ce requiert qu'on lui dit sur quelle raison on le faisoit mourir : 0 Seigneur de Villegagnon, (disait-il) vous avons nous desrobé, ou outragé le moindre de vos serviteurs ? Avons-nous machiné vostre mort, ou procuré chose à vostre déshonneur ? faites comparaître ceux s'il y en a aucuns qui nous accusent de ce. Non paillard, respond Villegagnon, toi ni tes compagnons ne mourez pour aucune des choses que tu allègues : mais d'autant qu'estes pestes très-dangereuses séparés de l'Eglise, il vous faut retrancher comme membres pourris : afin que ne corrompiez le reste de ma compagnie. Ce pauvre patient respond en ces termes : Or puisqu'il est ainsi que preniez la religion pour couverture, ie vous prie, avez-vous pas fait fil n'y a pas huit mois passés) encore ample confession des points et articles pour lesquels auiourd'hui vous nous faites mourir ? 0 Dieu éternel, puisque pour la querelle de ton fils Iesus-Christ nous souffrons auiourd'hui, puisque pour maintenir ta sainte parole et doctrine on nous mène à la mort, vueilles par ta clémence te resveiller et assister aux tiens, prenant leur cause, qui est la tienne, en ta main, à ce que Satan, ni les puissances du monde, n'ayent victoire sur moi. Betournant la fasse vers Villegagnon, le pria qu'il ne le lit mourir, le retenant pour son esclave. Villegagnon confus de vergongne ne savoit que répondre aux pitoyables requestes de ce pauvre patient: sinon qu'il ne trouvoit à quoi l'employer, l'estimant moins que l'ordure du chemin. Toutesfois il lui promettiot d'y penser s'il se fut voulu défaire, et confesser qu'il erroit. Lors Vermeil
voyant que l'espoir qu'on lui donnoit estoit au préjudice de son salut, et encore incertain, tout résolu cria à haute voix, qu'il aimoit mieux mourir pour vivre éternellement au Seigneur, que vivre un peu de temps pour mourrir àiamais avec Satan. Puis ayant fait sa prière, sur la roche, et ayant recommandé son âme en la garde de Dieu, laissa volontairement faire le bourreau : et criant à haute voix, Seigneur Iésus ayez pitié de moi, rendit l'esprit.
Le troisième André la Fon , tailleur d'habillements , fut amené par le bourreau au lieu du supplice En y allant requérant que s'il avoit offensé quelqu'un, on lui pardonnast, veu que c'estoit le vouloir de Dieu qu'il mourut pour la confession du saint Nom. Or Villegagnon eût bien voulu retenir celui-là pour le service qu'il lui pouvoit faire de son état, attendu qu'il n'avoit aucun tailleur en sa maison : toutesfois afin qu'on ne l'estimât porter plus de faveur à l'un qu'à l'autre, on disoit qu'il avoit instruit un sien page de ce faire : car ce page avec un autre avertirent La fon, que s'il vouloit sauver sa vie, il lui convenoit remontrer à Villegagnon qu'il n'estoit beaucoup versé aux saintes Escritures pour respondre à tous les points qu'on lui pourroit demander. La Fon ne se fit grand conte de leur conseil, ayant opinion qu'il n'avoit à faire du pardon des hommes, mais de Dieu. Ce page et l'autre font retarder le bourreau : et cependant accoururent à Villegagnon qui n'estoit loin de là. Ils lui requièrent qu'il donnât la vie au tailleur, lui remontrant qu'il n'avoit estudié, et qu'il ne désiroit tenir une opinion obstinément, et se pourroit faire avec le temps que le pauvre tailleur changeroit d'opinicn. Davantage alléguant que le dit tailleur lui seroit fort nécessaire pour son service, suppléroit au lieu d'un autre, qui lui conviendroit entretenir à grandes dépenses. Villegagnon de prime face rebute très rudement les suppliants de leurs requestes, alléguant que ce tailleur demeuroit obstiné en l'opinion de ses compagnous : dont il estoit fort desplaisant : Car il l'avoit homme paisible, duquel il pouvoit tirer services : s'il vouloit reconnaistre son erreur, il lui pardonnoit; autrement il ne le pouvoit garentir
de mort. Il demanda qu'on sût cela de lui, premier que le bourreau l'étranglât. Ce pauvre homme estant prêt de passer le pas fut sollicité et pratiqué par le page et son compagnon de se dédire, ou promettre de reconnaisse son erreur : ou pour le moins qu'il protestât de ne vouloir estre obstiné : autrement il n'y n'y avoit moyen de lui sauver la vie. Enfin ces conseillers persuadent tellement le tailleur, que pour éviter la mort condescendit à dire qu'il ne vouloit estre obstiné, ne persista en ses opinions, quand on lui enseignoit le contraire par la parole de Dieu insistant en ce qu'il entendoit se dédire. Villegagnon ayant entendu qu'il promettoit d'abiurer ce qu'il avoit tant constamment soustenu, manda au bourreau qu'il le déliast et le laissast aller en paix en la forteresse, laquelle lui fut donnée pour prison, et dans laquelle il est demeuré captif se vouant de son estât pour le dit Villegagnon et ses gens.
Toutes ces choses furent expédiées le dit iour avant neuf heures du matin, et premier que la plus grande partie des personnes qui estoient en l'île en fut averties. Donc après avoir connu la cruauté et barbarie de Villegagnon blasmèrent à bon droit leur pusillanimité, par ce que personne ne s'estoit voulu opposer à l'inutile effusion du sang innocent. Par ce qu'il n'y avoit homme pour entreprendre de faire la dite remonstrance, chacun se contint en sa chambre sans oser proférer un seul mot de ce qu'il pensoit : parlant il fut loisible à Villegagnon d'escouter telle cruauté que bon lui sembla.
Le sacrifice sanglant de Villegagnon n'estant du tout accompli, le quatrième restoit qui estoit Pierre Bourdon, celui qu'il haïssoit extrêmement. Il estoit demeuré en terre ferme bien malade, partant ne s'estoit pu embarquer avec ses compagnons. Villegagnon pour parfaire l'exécution qu'il avoit commencé, entra en un basteau avec quelques mariniers (craignant qu'en son absence le tourneur ne trouvast faveur en ses serviteurs), puis descend en terre lui deuxième, le reste demeure dans le bateau. Estant entré dans sa maison demande le tourneur,
lequel on lui présente à demi mort de maladie. La première salutation qu'il fait à ce pauvre malade, fut de lui commander de se lever et s'embarquer en diligence.
Et comme celui-ci eut déclaré tant par paroles que par debileté, qu'il ne pouvoit faire service en ce à quoi on le vouloit employer, veu que pour lors il estait inutile : Villegagnon lui fit response que c'estoit pour le faire panser et traiter. Et voyant que ce pauvre malade ne se pouvoit tenir debout, (tant s'en faut qu'il eût peu marcher) il le fit porter iusqu'au bateau. Gomme on le portoit, il demanda si on le vouloit employer à quelque chose : mais homme ne lui osa respondre un seul mot. Or estant interrogé par Yillegagnon s'il vouloit soutenir la confession qu'il avoit signée : si respond qu'il y penseroit : toutesfois sans aucune dilation, quand ils furent descendus à terre, le bourreau (selon le commandement qui lui estoit fait) le lia, puis le mena au lieu où les autres avoient souffert, l'avertissant de penser à sa conscience. Lors ce pauvre patient leva les yeux au ciel et les bras croisés, se contrista aucunement, iugeant qu'en ce lieu là ses compagnons avoient obtenu victoire contre la mort. Il recommanda son âme à Dieu, et s'écria à haute voix, en tels termes : Seigneur Dieu, ie suis de la mesmepaste que mes compagnons, qui ont avec gloire et honneur soutenu ce combat en ton nom : ie te prie me faire la grâce que ie ne succombe au milieu des assaux que me livre Satan, le Monde et la Chair, et me veuille pardonner toutes mes fautes, et offenses que i'ai commises contre ta sainteté, et ce nom de ton Fils bien aimé nostre Seigneur. Ayant ainsi prié se retourna vers Villegagnon auquel il demanda quelle estoit la cause de sa mort. On lui fit response que c'estoit parce qu'il avait signé une confession hérétique et scandaleuse. Et comme il vouloit répliquer , et entendre sur quel point il estoit déclaré hérétique, veu qu'il n'avoit esté aucunement examiné : tant s'en faut qu'il eut esté convaincu. Mais ces îvmonstrances n'eurent aucun lieu par ce (comme disoit Villegagnon) qu'il n'estoit temps de contester en cause : ains de penser cà sa conscience,
commandant au bourreau de faire diligence. Ce pauvre homme voyant que les lois divines et humaines, les ordonnances honnestes et civiles, l'humanité, la chrétienté, estoient comme ensevelies, bien résolu se fournit au bourreau : et en invoquant le secours et faveur de Dieu, expira au Seigneur : suffoqué et estranglé fut ieté en l'eau comme ses compagnons. Cette tragédie ainsi accomplie, Villegagnon se trouva grandement soulagé en son esprit, tant pour avoir exécuté le dessein de ce qu'il y a de longtemps il avoit conspiré, que pour avoir fait preuve de la puissance et tyrannie envers les siens. Il assembla sur les dix heures son peuple : et par une longue harangue les exhorta de fuir et éviter la secte des Luthériens: de la quelle il avoit esté lui-même surpris, à son grand desplaisir, pour n'avoir lu les écrits des anciens. Il proposa à ceux qui ne seroient abstenu, grandes menaces de mort, telle qu'avoient souffert les trois. Et leur protesta qu'il en auroit moins de pitié que des susdits : partant chacun eut à tenir et garder ce que les Pères avoient si religieusement institué et entretenu. Ce iour il ordonna que largesse de vivre fût faite aux artisans et manouvriers en mémoire de très grande resiouissance.
Depuis le temps d'une si barbare cruauté, Villegagnon alla toujours en empirant. Ses afaires lui succédant tout au rebours, il promit par lettres à quelques courtisans , que si on ne le recherchoit de ce qu'il avoit fait prêcher au pays du Brésil, il feroit merveille contre les ministres : lesquels il promettoit rendre muets. Puis, quittant ses fantastiques desseins sur l'Amérique, il revint en France, et pour rentrer en grâce publia et laissa imprimer à Paris sous son nom certains libelles latins très obscurs, contre la pure doctrine. On lui respondit sous le nom de P. Richer, et fut rudement estrillé, et repoussé, ce misérable docteur, tellement qu'au lieu de la gloire qu'il attendoit, il devint odieux et insupportable à tous, voire fut réputé fouetperclu de cerveau. Sous le règne de François II, il entreprit premièrement de
vive voix, puis par escrit contre M. Simon Brossier ministre de Loudun, prisonnier des mains de l'Archevesque de Tours. Mais Brossier le remboura de telle force que Villegagnon fut ittgé homme du tout impertinent et sans aucun vrai sentiment de religion. Ayant rodé quelque temps auparavent dans les cuisines des seigneurs, qui quelquefois s'esbatoient à lui ouir faire des contes des terres neufves, finalement une maladie extraordinaire assavoir, d'un feu secret, le saisit et continua peu à peu, tellement qu'il finit sa malheureuse vie par une mort correspondante à ses sermons, sans repentance de son apostasie, et des maux qui s'en estoient ensuivis.