Paris, 1538, chez Yolande Bonhomme
les répons : le bréviaire ne comprend plus que 1° les psaumes, 2° les antiennes, 3° les leçons. On a maintenu - hvmnes qui ont paru avoir le plus d'autorité et de gravité. Les psaumes ont été distribués de manière à ce que chaque semaine le psautier soit récité intégralement, mais chaque heure ne compte que trois psaumes, la longueur des uns étant compensée par la brièveté des autre-. si bien que tous les offices ont une même étendue. Les leçons chaque jour sont au nombre de trois : la première de l'Ancien Testament, la seconde du Nouveau, la troisième soit la légende du saint, si l'on célèbre ce jour-là une fête de saint, soit une homélie sur l'évangile du jour, si le jour a une messe propre au missel, soit enfin une leçon des Actes ou des Epîtres des apôtres aux fériés communes.
Tels sont les motifs, telles sont les dispositions du cardinal Quignonez.
Il y a quelque justesse dans ces motifs, y en a-t-il assez pour justifier un pareil bouleversement ? Xe pouvaiton réformer les points en souffrance, et laisser subsister le reste? L'office traditionnel n'était-il donc point conçu --•Ion un plan, et ce plan n'avait-il donc point d'harmonie, et tant de détails de ce vieil édifice n'avaient-ils donc point leur beauté, leur beauté formelle et leur beauté historique? Quignonez en fait table rase, et va reconstruire sur un plan nouveau.
Il avait supprimé d'abord les antiennes : dans son édition définitive, sur la réclamation générale, il est obligé d'en rétablir au moins quelques-unes. Mais, par contre, les répons sont supprimés sans merci : et «lu même coup toute cette belle Littérature responsorale, L'originalité de l'office romain! La distribution romaine des psaumes supprimée semblablement : les psaumes
distribués dans un ordre pratique, expéditif, séduisant, mais inconnu de l'ancienne Eglise. Plus d'expositions ou de sermons des saints Pères, contrairement à l'usage millénaire de l'Eglise : à peine une homélie patristique à la troisième leçon de> fêtes temporales, concession de la seconde édition. Plus de distinction de rite entre les fêtes, chaque jour même degré de solennité. L'office sanctoral réduit à ne marquer plus que par l'invitatoire, l'hymne, la troisième leçon et la collecte. Mais, en revanche, l'Ecriture sainte, avec les « livres les plus utiles et les plus graves » de l'Ancien Testament, avec tout le Nouveau, à l'exception de l'Apocalypse, dont on ne doit lire que les premiers chapitres. Et, de la sorte, l'office devenant principalement une lecture de la Bible, et subsidiaircment une lecture d'histoire ecclésiastique. La Sorbonne disait peu quand elle disait de Quignonez : « L'auteur du bréviaire nouveau a préféré son sens propre aux décrets des anciens Pères et à l'usage éprouvé et commun de l'Eglise. »
Peut-on dire au moins que le cardinal Quignonez avait fait preuve de plus de sens, quand il supprimait des légendes du sanctoral tout ce qui peut provoquer « le mépris ou la raillerie >>. n'y voulant rien voir que de «■ poli, de grave, de fondé sur l'histoire ecclésiastique <-t sur les auteur- sûrs et graves? » Les leçons hagiographiques de Quignonez sont d'une élégante sobriété et dune bonne latinité : leur « poli » est irréprochable. Mais les sources auxquelles elles sont puis< t loin d'être toutes également pures. Eusèbe es! un auteur sûr et grave, sans doute, mais les vies tles pap de Platina et les vies de saints (!«• Mombrizo le sontelles au même degré ? Quelle critique déliée et avisée il
eût fallu pour en tirer bon parti ? La sagacité de Quignonez n'allait pas a. lui faire soupçonner que les actes apocryphes des apôtres et que les évangiles apocryphes sont fabuleux ; et il ne croyait point que telle leçon du vieux bréviaire, comme la leçon de la fête de sainte Marie aux Neiges, fût de celles qui demandaient à être remplacées. Ces quelques exemples suffisent à montrer combien, pour la seule part où elle fut légitime, l'œuvre entreprise par Quignonez était prématurée.
A la décharge du cardinal Quignonez, on peut dire que son bréviaire était quelque chose de provisoire, qu'il était fait pour la récitation privée, non pour l'éxecution au chœur; que le Saint-Siège accordait la faculté de le réciter seulement aux clercs qui en faisaient individuellement la demande; que l'Eglise entendait, par le moven de cet office abrégé et simplifié, faire reprendre l'habitude à tant de clercs qui l'avaient perdue de dire les heures canoniques. Le bienheureux Canisius, dans cette vue, se fit en Allemagne le propagateur du bréviaire de Quignonez 4. Mais il est vrai de dire aussi que ce qui était au début une faculté individuelle devint rapidement un usage très répandu, en Italie, en France, en Allemagne, en Espagne : l'auteur de la Vie de saint François Xavier appelle le bréviaire de Sainte-Croix le bréviaire des gens occupés2; des gens occupés, il passa aux mains des chanoines, qui ont pourtant la
1. Canisius à S. Ignace, 28 déc. 1500, citée par Schobcr, p. 13 . • Complures ccclesiastici homines nihil recitarunt de horis canonicis. Eos pensum hoc nobiscura persolvere curavinius ut recitandi morcm addiscerent; et quia breviarii novi romani usus maxime placebat, impetravimus illis quod petebant a legato pontificio. Itaque pergunt quotidie in recitandis horis canonicis. »
2. Roskovàny, t. XI, p. 13 : « breviarium in occupatorum hominum levamen editum. »
réputation d'être gens de loisir, et en Espagne il fut
introduit au chœur de plusieurs cathédrales : de la itation privée il passait ainsi à L'exécution solennelle. C'est dans ces circonstances qu'à Saragosse le peuple, ne reconnaissant plus l'office des ténèbres du jeudi saint, et croyant sans doute que le chapitre était devenu huguenot, éclata en émeute dans la cathédrale même, et manqua faire un autodaté des chanoines et de leur nouveau bréviaire*. Ce bon peuple défendait à manière les justes droits de la tradition liturgique. C'était trop pour le bréviaire de Quignonez. Dans un mémoire, daté de Trente, 1er août 1551, et dédié au légat du Saint-Siège au concile, le cardinal Marcel Crescenzio, un théologien espagnol, Jean d'Arz, soumettait aux pères du concile les raisons que l'Kglise devait avoir de répudier le bréviaire de Quignonez. Ce m moire, longtemps demeuré manuscrit, a été publié de nos jours2. Le P. Arevalo, qui l'avait lu manuscrit, en loue la doctrine, mais trouve qu'il renferme plus de déclamation que de forte critique : on ne souscrira pas à cette opinion. A nos yeux, Jean d'Arz avait jugé avec un sens juste et pénétrant et les tendances et les résultats de l'œuvre du cardinal Quignonez. 11 avait raison contre Quignonez lorsque, tout en reconnaissant que « plusieurs légendes des vieux bréviaires demandaient à être réformées », il déplorait qu'on en eût tant rejeté sur de trop minces prétextes; qu'on en eût conservé d'autres qui n'étaient guère mieux établies; qu'on eût ajouté trop de foi à la critique d'un