CHAPITRE VI
Dom Guéranger, au tome second de ses Institutions liturgiques, a fait l'histoire et le procès des réformes gallicanes du Bréviaire romain, histoire et procès qu'il serait difficile de faire avec plus d'érudition et de chaleur. On aura du reste assez vu, depuis le commencement de notre présent livre, où vont nos préférences personnelles, pour être convaincu que nous consulterons cette histoire comme abondant dans notre sens, et ce procès comme légitimement et heureusement gagné. Mais il n'est pas inutile de rappeler, à la suite de dom Guéranger et aussi brièvement que possible, ces essais gallicans entrepris pour substituer au Bréviaire romain de saint Pie V, de Clément "\ III et d'Urbain VIII un bréviaire soi-disant mieux réformé. Car il y a dans ces essais une part de critiques, et une part de chimères, capables ensemble de montrer ce que l'œuvre de Pie V, de Clément Vlll el d'Urbain VIII a d'incomplet et aussi ce qu'elle a d excellent.
On a vu plus haut comment le Bréviaire romain de saint Pie V avait été reçu en France, et notamment à
Paris. En 1643, l'archevêque de Paris, Jean-François de Gondy, avait fait réviser le bréviaire parisien de 1584, pour le rendre le plus conforme qu'il se pouvait au Bréviaire romain : on peut dire que, jusqu'à l'avènement de Louis XIV, le Bréviaire romain fut tenu en France comme le bréviaire sinon obligatoire, au moins modèle. C'est au cours déjà avancé du règne de Louis XIV, concurremment avec les disputes de là régale, que se firent jour les premiers projets de réforme liturgique, projets où il n'est pas permis de ne point voir l'intention de se soustraire à la discipline romaine et d'affirmerl'indépendance de l'Eglise gallicane, mais où l'on aurait tort aussi de ne point reconnaître les justes scrupules que les progrès de la critique sacrée et de la théologie positive devaient nécessairement provoquer dans le clergé. Ce que Baronius et Bellarmin avaient été à Rome, en 1600, des érudits comme Thomassin, Mabillon et tant d'autres l'étaient pour le clergé de France, aux environs de 1682 *.
A Paris, dès 1670, sous l'influence de ces deux préoccupations, on avait commencé de travailler à une révision du bréviaire romain-parisien. Commencée par ordre de l'archevêque Hardouin de Péréfixe, elle fut terminée par François de Ilarlay2. Harlay et ses théologiens se proposaient de retrancher du bréviaire « les choses superflues ou peu convenables à la dignité d<-
1. Voy. sur ce point le chapitre II (De l'influence de l'érudition contemporaine sur Bossuet) du livre de M. Rcbelliau, Boasuet historien du protestantisme (Paris, 1892 -lit., pp. 95-130.
2. Ih eviariumparisiensc 111. et Rcv. in Chrûto /'i/t/is DD. Fruiicisci de Harlay Dei et sanctae Sedis Apostolicae gratin Parisiensis Archipiscopi..,. ae venerabilis eiusdem Ecclesiae Capituli consensu édition. Paris, 1G80.
l'Eglise, d'en faire disparaître ce qu'on y avait introduit de superstitieux, pour n'y laisser que des choses conformes à la dignité de l'Eglise et aux instructions de l'antiquité... ; de retrancher quelques homélies faussement attribuées aux Pères, les choses erronées ou incertaines dans les actes des saints, enfin généralement toutes les choses moins conformes à la piété1. » Harlay reprenait presque les termes de la bulle Quod a nobis de saint Pie V, mais il en accentuait la décision dans le sens de Tillemont écrivant : a On doit bannir de l'office divin tout ce qui n'a pas une autorité, ou certaine ou au moins assez bien appuyée, pour estre lu avec un respect et une piété raisonnable, et ne donner pas sujet aux hérétiques de se railler de notre dévotion2. » Le bréviaire de Harlay parut en 1680. On avait changé le texte de nombre de répons et d antiennes, nos réformateurs ne voulant qu'aucun texte de répons ou d'antiennes ne fût point pris de la Sainte Ecriture. Plus de quarante légendes de saints avaient été retranchées comme manquant d'autorité, et remplacées par des textes homilétiques des saints Pères. D'autres avaient été retouchées : saint Denys l'Aréopagite n'était plus le premier évèque de Paris; sainte Marie-Madeleine n'était plus la sœur de Marthe : saint Lazare n'était plus évèque; le récit, par saint Jean Hamascène, de l'Assomption de Marie était retranché... Assurément, il manquait aux liturgistes parisiens de ir>S0 la compétence canonique pour remanier ainsi le texte d'un bréviaire publié <-t privilégié par le Saint- Siège. Il leur manquait aussi la préparation spéciale qui