CHAPITRE V
Le Bréviaire était trop mêlé à la vie quotidienne des clercs, et cette vie était maintenant trop profondément renouvelée, pour qu'il n'y eût pas une question du Bréviaire. Elle fut d'abord posée par les humanistes.
Erasme, qui a visité Rome en 1509, en garde un souvenir qui émeut son âme érudite : « Quant mellitas eruditorum hominum confahulaliones, quoi mundi luminal » écrit-il en y pensant, et il aime à rappeler de quelle estime il a vu entourer les « bonnes études » dans ce « paisible domicile des muses, patrie commune des gens de lettres ». C'est qu'aussi bien l'humanisme a reçu de Nicolas V droit de cité à Rome. Il a régné avec Pie IL Léon X, qui a pour secrétaires Bembo et Sadolet, « veut que ce qu'il a à entendre ou à lire soit exprimé en latin vraiment pur, plein de vie et d'élégance ». Bembo n'a point d'autre idéal que d'écrire dans la formule de ce qu'un cardinal, Adrien de Corneto, appelle « le siècle immortel et presque divin de Cicéron ». La langue latine se renouvelle, et tout ensemble la poésie et la rhétorique. Sannazar,
LE BRÉVIAinE DU CONCILE DE TRENTE. 269
le « Virgile chrétien » aimé de Léon X et de Clément VII, fait chanter aux bergers de Bethléhem auprès de la crèche du Sauveur la quatrième églogue de Virgile. Un vendredi saint, en présence du pape, le prédicateur le plus renommé de la cour pontificale ne pense pouvoir mieux louer le sacrifice de la croix, qu'en racontant le dévouement de Décius et le sacrifice dlphigénie ^ Il se manifeste là un affadissement de la piété et du goût dont le Bréviaire ne peut être que victime. Aux yeux de ces raffinés, épris de cicéronianisme et de mythologie, quelle figure pourront faire nos vieux préchantres de Saint-Pierre, Catalenus, Maurianus, Virbonus?
A cette perversion du goût la cour romaine va être tentée d'accommoder son Bréviaire. L'initiative de ce dessein revient à Léon X, l'exécution à un évêque napolitain, compatriote de Sannazar, Zacharie Ferreri, évêque de Guarda, l'approbation à Clément VIP.
1. P. de NoLHAG, Érasme en Italie (Paris 1888), p. 76. J. BuRGKHARDT, La civiUsatioii en Italie au temps de la Renaissance, éd. franc. (Paris 1885), t. I, p. 277, 311-317.
2. On lit au titre : Zachariae Ferrerii Vicent. Pont. Gardien. Hymni novi ecclesiastici iuxta veram metri et latinitatis normam a Beatiss. Pâtre Claemente VII Pont. Max. ut in divinis quisque eis uti possit approbati et novis Ludovici Vicentini ac Lautitii Perusini characteribus iu lucem traditi. Sanctum et necessarium opus. Breviarium ecclesiasticum ab eodem Zach. Pont, longe brevius et facilius redditum et ab omni errore purgatam prope diem exibit. [B. N. : 4° Y 1693, Réserve.] — Aciievé d'imprimer 1" février 1525. Le bref approbatif de Clément VII est daté du 30 novembre 1523 ; il est imprimé en tête du livre. Ferreri avait été nonce en Allemagne, comme nous l'apprend le bref et mieux encore l'éloge de Ferreri par Marin Becicheme en tête du livre.
270 HISTOIRE DU imÉVIAIRE ROMAIN.
On débute par un essai d'hymnaire. Ce n'est qu'un essai, mais qui prépare la publication d'un « bréviaire ecclésiastique rendu beaucoup plus bref et plus commode et purgé de toute erreur ». Car tel semble bien être le programme donné par Léon X à Ferreri.
Veut-on savoir, en effet, dans quel esprit on abrégera, on simplifiera, on expurgera la liturgie traditionnelle? Il suffît de jeter les yeux sur l'hymnaire de Ferreri, première pierre de l'édifice projeté. Au titre on lit : Hymni novi ecclesiastici iuxta veram rnetri et latinitatis normam... Sanctum ac necessarium opus. En tête, l'approbation de Clément VII, en belles phrases cicéroniennes, — « Etsi a teneris annis nobis semper cordi çehementer faeril bonarum disciplinarurUy sacrae praecipue doctrinae exercitia^ et in eis se cum optimo virtutum odore versantes omni studio fovere et specialis amoris gratia complecti, id tamen animo nostro longe yehementius inhaesit, postquam... » etc., etc., — concédant de son autorité apostolique la faculté de lire et d'employer ces hymnes nouveaux « etiam in diçinis ». A la suite, la préface do Ferreri, où celui-ci prévient le reproche, que pourront lui faire quelques esprits, d'avoir, contrairement au sentiment de saint Augustin et de saint Grégoire, osé soumettre les paroles de l'oracle sacré [verba sacri oraculi) aux règles de Donat, et l'interprétation des saintes lettres à l'autorité de Quintilien : mais si la vraie latinité et la norme classique peuvent être introduites dans le culte divin, n'est-il point contraire à toute raison de lui préférer la barbarie d'un style sans goût [barbariem et insulsam orationem amplec-
tamury^. Pour lui, il veut s'en rapporter à l'estime de Léon X, à qui il a soumis chacun de ses hymnes à mesure qu'il les composait, et qui les a lus, et qui les a goûtés [singulos quidem hymnos prout a me quotidie prodibant perlegit ac prohavit). Nous voilà donc dûment avertis que cet essai liturgique est la chose de Léon X, de Clément VII et de leur cour; et l'on ne se fait pas faute de nous insinuer que l'exécution a passé l'attente qu'on en avait : Ferreri y a gagné, non point l'immortalité, mais bien l'éternité de la ^\o\vQ [aeternitatem procul dubio consecuturum). On a été sévère pour les hymnes de Ferreri, et un peu injustement. J'ai sous les yeux son joli volume, imprimé en caractères d'une rare élégance typographique. Assurément, je suis loin d'aimer cette poésie laborieuse de réminiscences littéraires et de virtuosités métriques : lorsque Ferreri chante les saints Innocents en vers saphiques,
Hos velut flores veniens pruina coxlt et gratum siiperis odorem reddere effecit, meritoque summis condidit astris!
ou la vierge Marie en ïambes,
Ave superna ianua, ave heata semita, salus periclitantibus et iirsa navigantihus !
ou saint Pierre en choriambes.
Tu, Petre, et reseras coelica limina et claudis sapiens arbiter omnium;
dum terris animas solvîs et alligas firmatur super acthera,
on goûte avec plus de saveur les rudes originaux chrétiens dont ces vers sont des imitations correctes, brillantes et fades. Mais Urbain VIII n'a-t-il point repris un siècle plus tard cette même recherche de la correction métrique, et n'a-t-il point défiguré semblablement, pensant les embellir, les hymnes que nous lisons corrigés par ses soins au Bréviaire d'aujourd'hui? Et si vraiment il y a dans la poésie de Ferreri trop de Phœbus, d'Olympe, de Styx, de Quirites, de pénates, d'astres éthérés, et des vers de carême comme ceux-ci :
Bacchus abscedat, Venus ingemiscat, nec iocis ultra locus est, nec escis, nec maritali thalamo, nec ulli ebrietati!
et de^s strophes à saint François d'Assise comme
celle-ci :
Ibat in silvas tacitosque saltus solus, ut coelum satius liceret visere, et mundas agitare dulci pectore curas !
il faut au moins lui reconnaître la qualité de ses défauts, cette pureté de langue et cette élégance de facture que goûtaient justement ses contemporains , et cette ingéniosité assez réfléchie pour être capable de nous toucher encore. Tel l'hymne au pape saint Grégoire :
Roma quae tantum decus edidisti, quid triumphales meditaris ^rcus ?
cogita magnum peperisse miindo Gregorium te!
Mais ce qui était grave dans l'essai de Ferreri, c'était l'état d'esprit dont il procédait, tout à l'ignorance et au dégoût de la tradition liturgique, — « soli barbarizamus », écrivait-il, — et de voir des gens d'Eglise si captifs de leur cicéronianisme, que Ferreri pouvait écrire dans la préface de son hymnaire cette phrase, que l'on n'a point relevée, et qui est la condamnation de son temps : « Qui bona latinitate praediti sunt sacerdotes , dum barbaris vocibus Deum laudare coguntui'y in risum pro^ocati sacra saepenumero contemnunt ^ ! »
Qu'aurait donc pu être le Bréviaire des humanistes? Le coup terrible qui s'appesantit sur la Ville éternelle en 1527, cet épouvantable sac de Rome par l'armée hispano-allemande de Charles-Quint, dispense de se le demander et décourage de faire le procès de la frivolité de ces beaux esprits. Des pensées plus graves et plus prévoyantes s'imposaient désormais, que le retentissement de la voix de Luther ne pouvait que rendre plus nécessaires. Sadolet, retiré en France, écrivait : « Si nos malheurs ont désarmé la colère et
1. Rapprochez les déclarations de Becicheme, dans l'avantpropos : « Vides, mi lector, quos passim canunt in templis hymnos, uti sunt omnes fere mendosi, inepti, barbarie referti, nullaque pedum ratione, nuUo syllabariim mensu composili, ut ad risum eruditos concitent, et ad contemptum ecclesiaslici ritus vel litteratos sacerdotes inducant. Nam caeteri qui sunt sac ri patrimonii heluones [— goinfres], sine scient ia, sine sapientia, satis habent ut dracones stare iuxta arcam domini » etc.
la rigueur du ciel, si ces châtiments terribles nous font rentrer dans la voie des bonnes mœurs et des sages lois, notre situation sera peut-être moins cruelle... Cherchons en Dieu le véritable éclat de la dignité sacerdotale ^ »
Ferreri mort, Clément VII ne renonça point à donner à l'Église ce « bréviaire ecclésiastique bref, commode et purgé de toute erreur », qu'il avait espéré obtenir de Févêque de Guarda^. Mais les préoccupations étaient nouvelles : on cherchait maintenant, moins à satisfaire les beaux esprits, qu'à répondre aux souhaits d'une religion plus difficile. Clément VII jeta les yeux, pour l'exécution de sa pensée, sur un homme grave et pieux, que son origine, il était espagnol, et que sa profession, il était franciscain, semblaient avoir préservé de la contagion de la frivolité. François Quignonez, de la famille des comtes de Luna, était entré jeune dans l'ordre de saint François : en 1522, le chapitre l'en avait fait général. Aussitôt Charles- Quint, dont il était le confesseur, l'avait envoyé à Rome pour négocier avec Clément VU de délicates affaires, assure-t-on, bien délicates, en effet, puisqu'il s'agissait de la réconciliation de Charles- Quint et du pape. Quignonez avait réussi. En récom-