‹ Histoire du Bréviaire romainChapitre 185 sur 218 · Analecfa, p · texte numérisé non relu

Analecfa, p

cher à la distribution traditionnelle romaine du psautier entre les divers offices ; elle se défend de toucher à l'office temporal. Mieux encore, elle défend ces œuvres vives et essentielles de l'ancien offiice romain avec la plus remarquable décision. Dès juillet 1741, dès sa première réunion, elle déclare mettre hors de cause la distribution romaine des psaumes. Lorsque, en mars 1744, le cardinal Tamburini, ralliant à son sentiment les autres cardinaux de la congrégation cardinalice du Bréviaire, demande que l'on discute la distribution du psautier de préférence au calendrier, elle s'y refuse; elle repousse les divers projets de distribution des psaumes qu'on lui transmet, par une fin de non recevoir. Et, en septembre 1744, elle a la satisfaction de voir Benoît XIV la confirmer de son assentiment dans cette résolution. La constitution même de l'ancien office romain est à ses yeux indiscutable. C'est là une différence tranchée qui distingue l'œuvre des liturgistes de Benoît XIV de l'œuvre des liturgistes gallicans. Ceux-ci avaient demandé et exécuté un remaniement, une réfection totale du Bréviaire : les liturgistes romains sont unanimes à n'en vouloir tenter qu'une correction, ainsi que Ta entendu faire Clément VIIL Si un jour, en décembre 1744, ils sont tentés de faire à l'office du temps plus qu'une simple correction, Valenli et Benoît XIV leur rappellent immédiatement qu'ils se le sont eux-mêmes interdit : «... propterea quod Breviarii reformatio sibi esset in çoiis, non innovatioj » leur dit lui-même le Souverain Pontife ^ . 1. Analecta, p. 530.

414 HISTOIRE DU RRKVIAinE ROMAIN.

En fait, sauf cinq ou six modifications sans importance au lectionnaire temporal, TofFice du temps sort intact de la revision des liturgistes romains. L'économie et le texte de ce qui est en réalité l'ancien office romain est au-dessus de toute réfection, et nos liturgistes romains ont cette supériorité sur les liturgistes gallicans de s'en être d'abord convaincus, de s'y être toujours tenus.

En second lieu, et c'est ce dont on ne saurait trop les louer, ils mettent leur méthode à travailler, non point à rencontre du concile de Trente et de saint Pie V, mais en conformité avec le concile et le pape à qui nous devons la conservation du Bréviaire réformé. C'est parce que la distribution du psautier a été maintenue, et lo temporal consacré par Pie V, qu'ils y tiennent fermement. Si, au contraire, ils entreprennent audacieusement la réforme du calendrier et du sanctoral, c'est qu'ils se sont persuadés, sur la ^oi même des liturgistes de Pie V, que la pensée du concile et du pape a été de réduire le sanctoral au bénéfice du temporal, de multiplier les offices dominicaux et fériaux aux dépens des offices de saints. L'a priori liturgique, qui est le vice des diverses réformes gallicanes du Bréviaire, est absent de la méthode de nos liturgistes romains : M. de Vintimille réalisait les projets de Grancolas, de Foinard ; Benoît XIV entend reprendre le projet de Pie V.

Nos liturgistes le reprennent en allégeant le calendrier des fêtes fixes qui, depuis 1568, ont tant crû en nombre et en solennité. On supprimera des fêtes, on en réduira d'autres à des rites moindres. Mais ici

LES PIîOJETS DE BENOIT XTV. 415

les difficultés surgissent. Sans doute, l'Église institue telles fêtes ou augmente la solennité de telles autres, pour des raisons auxquelles le temps peut enlever de leur intérêt : qui voudrait nier que la dévotion au sanctuaire du mont Gargan, dans la mesure où elle subsiste aujourd'hui, ne serait plus en situation d'introduire la fête du 8 mai dans le calendrier de l'Église universelle? Il est donc d'antiques fêtes qui n'émeuvent plus guère la dévotion des peuples; et cette dévotion les verrait diminuer de solennité, ou même disparaître, sans en être offensée ni contristée. Mais combien, en tout cela, l'appréciation est délicate, et la décision hasardeuse ! Et quels principes solides il faudrait y apporter! La congrégation de Benoît XIV avait-elle et ce tact et ce critérium? Ce critérium? 11 suffit de lire la préface du calendrier réformé par elle et le discours à elle adressé ^ par Benoît XIV, en 1744, pour constater que ce critérium solide lui faisait défaut. Elle retient les saints dont les fêtes sont anciennes : où finit l'antiguité ? Elle retient les saints chers à la dévotion de l'Eglise universelle, ou ceux pour qui plaide quelque raison particulière : quel saint ne serait de taille à rentrer dans l'une ou l'autre de ces deux espèces? Ce tact? La liste des saints éliminés du calendrier se trouve proscrire des saints, parmi les plus vénérables ou les plus aimés : saint Louis de Gonzague, saint François de Borgia, saint Jean de la Croix, sainte Elisabeth de Thuringe,

1. J'entoncls les réserves formulées par Benoît XIV sur les principes des consulteurs.

410 ' HISTOIRE DU BllKMAIIU: IIOMAIX.

et sans oublier saint Grégoire Yll, et tant d'autres qui sont chers à la dévotion universelle plus que tels et tels noms que seule leur antiquité aurait fait maintenir.

Là était la difficulté capitale, là elle sera toujours, je veux dire dans la sélection des saints à maintenir dans le calendrier, et dans le degré d'honneur à accorder à chacun de ceux que l'on maintient. Cette difficulté, tout le monde la sentait justement; mais il restait à la résoudre; et il me semble que la congrégation y avait échoué.

Si l'on a le droit d'être sévère pour le calendrier proposé par la congrégation, il n'est que justice de reconnaître le soin, le scrupule qu'elle met à purger de toute erreur le texte même du Bréviaire. Le lectionnairc demandait correction, il demande encore aujourd'hui correction. Nos liturgistes romains étaient instruits de toute la science de leur temps; ils la puisaient dans Tillemont, dans Baillet, dans Ruinart, dans Tomasi, dans Benoît XIV aussi, surtout dans Tillemont et Baillet, critiques éclairés et scrupuleux. Nos liturgistes poussaient le sévérité plus loin, bien autrement loin que les liturgistes d'Urbain VIII; ils répudiaient tout ce qui était simplement controversé, ils ne voulaient point que la lettre du Bréviaire fût discutée, et ils allaient ainsi jusqu'à rejeter d'excellent grain avec la paille. Il y aurait aujourd'hui à reprendre leurs corrections, à montrer que, s'ils avaient raison d'éliminer du Bréviaire toute trace des Fausses Décrétales, ou des actes apocryphes des apôtres, ou des légendes hagiogra-

phiques sans fondement, il reste que, « dans les histoires les plus fausses, il y a d'ordinaire quelque chose de vrai pour le fond », ainsi que dit quelque part excellemment Tillemont, et encore que des légendes qui n'ont rien de vrai peuvent avoir leur prix; il suffît que le lecteur soit prévenu et les prenne à leur prix'. Plus indulgent, plus expérimenté, on serait aujourd'hui plus conservateur dans la rédaction des leçons historiques, que ne voulait l'être la congrégation de Benoît XIV, et les Bollandistes corrigeraient aujourd'hui le Bréviaire à moins de frais et mieux.

Moins attaché aussi au principe si cher aux liturgistes gallicans, d'après lequel les antiennes et les répons doivent être exlusivement tirés de l'Écriture sainte, principe auquel nos liturgistes romains ont été plus d'une fois obligés d'être infidèles, il ne nous répugne nullement, au contraire, de chanter les antiennes et les répons de sainte Lucie, de sainte Agnès, de sainte Cécile, de saint Clément, de saint Laurent, ces compositions si authentiques de la tradition liturgique romaine. Et il ne nous déplairait pas de croire que la congrégation a finalement embrassé ce sentiment, puisque sur le tard elle a maintenu au commun des saints telles antiennes et tels répons, qui, loin

1. L'Église n'assume pas les assertions liistoriques conlenues dans ses livres liturgiques, comme le Bréviaire ou le Martyrologe, D. Bouix, qui n'était pourtant pas porté vers la critique historique et qui, à vrai dire, s'y entendait peu, le reconnaît de bonne grâce. De iiire litiirgico (odit. 4% Paris 1886). p. nfis)?. Benoît XIV est plus circonspect : Dr feslis, p. kl'-U

418 HISTOIRE DU liUÉVIAIRE ROMAIN.

d'être empruntés à la sainte Écriture, étaient, tout comme les répons de saint André, empruntés à des actes plus ou moins historiques, ou même à des écritures apocryphes : tel le répons Lux perpétua lucebit sanctis fuis et aeternitas temporum du commun des martyrs, ou le Quem ç'idi quem aman du commun des veuves.

On voit à ces réserves combien nous sommes éloigné de croire que la correction préparée par les liturgistes romains ait été de tout point soit prudente, soit juste. Que nos liturgistes aient subi l'influence des liturgistes gallicans, c'est maintenant pour nous une question secondaire. Nous savons, d'une part, qu'il y avait entre les vues de Vintimille et les vues de Valent! une distinction radicale. Et, d'autre part, sur les points qui leur sont communs, quand il serait vrai qu'ils sont des concessions faites à la liturgie gallicane et à l'érudition gallicane par une congrégation pontificale, eussions-nous la pensée d'en tirer quelque avantage pour cette liturgie et pour cette érudition que d'aucuns ont trop travaillé à rabaisser, il n'en resterait pas moins que le Saint- Siège n'a pas résolu les doutes, ni jugé les propositions de ses consulteurs.

Mais que l'on prenne garde d'interpréter mal ce silence, et d'en abuser pour incriminer je ne sais quelle arrière-pensée de Benoît XIV : il serait faux de dire, comme quelques-uns l'ont osé faire, que Benoît XIV ne voulait point la réforme du Bréviaire qu'il mettait à l'étude. La loyauté du Souverain Pontife ne saurait être mise en question, Benoît XIY

('•Lant « incapable, non seulement de fausseté dans sa conduite, mais même du moindre déguisement », selon le bel éloge que faisait de lui le cardinal de Tencin'. Mais la prudence du pape était trop avisée pour ne point voir quelles dillicultés pareille réforme soulèverait.

Benoît XIV écrivait, en 1743, au cardinal de Tencin: « Quant à un nouveau Bréviaire romain, nous en reconnoissons non seulement l'utilité, mais encore la nécessité, et nous sommes prêts d'y travailler, étant accoutumés au travail depuis que nous sommes au monde, et préparés, s'il le faut, à mourir sur la bresche en brave soldat. Mais, notre cher cardinal, le monde entier en est venu à un tel mépris de l'autorité du Saint-Siège que, pour empêcher l'exécution des desseins les plus utiles et les plus pieux, il suffit, nous ne disons pas seulement de l'opposition d'un évêque, d'une ville ou d'une nation, mais de la réclamation d'un moine. Nous ne l'éprouvons que trop à chaque instant, sans parler des murmures de quelques-uns de ceux qui portent le même habit que Votre Éminence, qui, entendant parler du projet d'un nouveau Bréviaire, en frémissent comme s'il étoit question de faire un nouveau simbole de foi. Malgré tout cela, et non obstantlbus quibuscumque, nous concerterons avec votre b^minence ce qui se pourra faire à cet égard ^. »

Quelques jours plus tard : « Nous ne perdons point

1. Tencin à Amelot, 5 mai 1741 {Corr. de Rome, t. 785, f. 9).

2. Benoît XIV à Tencin, 26 avril 1743 {C. de Rome, t. 791, f. 215).

l'idée d'un nouveau Bréviaire romain, mais nous avouerons ingénuement à Votre Éminence que nous ne laissons pas de craindre les oppositions que ce grand projet rencontreroit ici de la part de plusieurs personnes, et celles qu'il essuyeroit dans les pays au delà des monts. Bien des gens se disent ici à l'oreille qu'on ne fera rien au sujet du Bréviaire de l'archevêque de Paris, sous prétexte d'attendre le nôtre; et qu'après que nous aurons bien travaillé à composer celui-ci, les évêques de France seront les premiers à le critiquer. Ce discours est bien malin, mais il ne laisse pas de nous inquiéter ^. »

Et ailleurs : « Le projet d'un nouveau Bréviaire romain est bel et bon, l'exécution n'en est pas impossible; mais avant que de l'entreprendre, il faut y penser mûrement. Le monde est tel aujourd'hui que, si le pape fait quelque chose, ceux à qui elle plaît sont pour lui, et ceux à qui elle déplaît sont contre; et comme il est impossible que la même chose plaise à tout le monde, il l'est de même qu'il n'arrive des malheurs et des traverses au pape d'un côté ou d'autre. Les hommes de bonne volonté excitent le pape à faire telle et telle chose, et quand il l'a faite, s'ils ne s'en repentent pas, ils lui disent du moins qu'ils ne peuvent pas le secourir. Nous avons vu de nos propres yeux Clément XI se mordre les doits plus d'une fois, lorsqu'ayant publié la constitution Unigenitus, il vit que Louis le Grand ne lui tenoit pas la

1. Benoît XIV ù Tencin, 3 mai 1743 (G. de Rome, t. 771. f. 227).

promesse qu'il lui avoit faite de la faire accepter généralement, et que M. Amelot lui dit, parlant à sa personne, que le roy avoit la meilleure volonté du monde, mais qu'il ne pouvoit pas tout ce qu'il vouloit. Nous l'avons éprouvé nous-même ^ . »

Benoît XIV parlait ainsi en 1743, à un moment où les consulteurs ne faisaient, on peut le dire, que de commencer leurs études préparatoires. Lorsque les études sont achevées, lorsque Valenti a remis entre les mains du pape les résolutions arrêtées par la congrégation, et on a vu quelle confiduce Valenti avait en l'excellence des résultats de ces longues et laborieuses discussions, le langage du Souverain Pontife change tout à coup : sa déception n'est pas douteuse, mais sa résolution persévère. Le travail de la congrégation est à ses yeux un travail manqué, il veut le refaire lui-même. Il écrit, en effet, en 1748 :

« En réimprimant ici, par ordre et aux frais du roi de Portugal, le Martyrologe romain, nous n'avons pas perdu l'occasion d'y faire certaines additions, comme Son Éminence le verra dans la préface que nous lui communiquons ci-jointe. Plût à Dieu que nous eussions suivi la même méthode et que nous eussions travaillé nous seuls à la correction du Bréviaire romain ! Il y aurait beau temps qu'elle serait terminée! Nous nous sommes embarqués à nommer une congrégation qui, finalement, nous a communiqué ses sentiments si confus, si embrouillés, si contradictoires, qu'il y a plus de travail à les corriger

Page 1