CHAPITRE VI
pas mitigées, convenir aux natures occidentales. Cela permet de supposer que, dans les monastères « mixtes » de Jovinien et de ses confrères Minervus et Leontius, on n'avait conservé les austérités égyptiennes que pour quelques âmes d'élite, qui habitaient des cellules séparées. L'influence de ces institutions curieuses, avec leur double esprit, paraît avoir été décisi\e sur la vie monastique en Occident et jusqu'en Grande-Bretagne.
Nous laisserons ici de côté la discussion des difficiles questions relatives à l'histoire de l'origine des Eglises d'Irlande; nous ne loucherons pas davantage à la bibliographie de saint Patrice et aux légendes qui se sont formées dans le courant des siècles autour de son nom; toutefois, nous ferons remarquer qu'en examinant de près les annales des Eglises irlandaises et de leurs saints durant les premiers siècles, on sent vite combien la nature des Celtes était apte à pratiquer l'ascèse égyptienne. Que l'on veuille simplement réfléchir à leur isolement , à leur amour de la vie anachorétique, à leur aversion pour cette splendeur dans l'office employée en Palestine, mais, qui était si antipathique aux Egyptiens, à leurs tendances aux mortifications et aux austérités extraordinaires , et on trouvera que l'esprit ascétique et mystique des Irlandais se rapproche bien plus de celui des Egyptiens que de celui des moines de Palestine. Quelque solution que puissent trouver les questions isolées relatives à l'histoire primitive des Eglises irlandaises, nous pouvons toujours chercher les racines de leur vie et de leurs pratiques extérieures dans la discipline monastique, dans la vie des monastères du sud de la Gaule, formés sur le type égyptien. C'est ce que confirme expressément la tradition ou la légende qui parle d'un séjour de saint Patrice à Lérins'.
' Le curieux traité irlandais sur les différents cursus, que Spelman a le premier publié, nest pas sans valeur. Toute la première partie, il est vrai, est une fiction savante, où l'auteur s'efforce de donner des preuves de ses « connaissances littéraires et de son érudition». Et, bien que lorsqu'il en vient à parler de Cassien, ses indications historiques soient confuses, il exprime pourtant avec exactitude, selon toute apparence, la réalité des faits, lorsqu'il dit que l'office irlandais ou le cursus en vigueur en Irlande a été emprunté aux monastères du sud des Gaules, peut-être à Lérins même. De même il trou\"e des relations entre le Hursus Scotorum et celui de saint Marc (Alexandrie, Egypte), comme entre celui des Bretons et des Scots et ceux d'Honorat de Lérins et de Césaire d'Arles
Si nous tournons nos regards vers Tllalie et vers Rome, nous constatons que les choses se passent tout autrement. L'ascèse et les tendances é<iypliein)cs sont tout à fait nnlipathiques à FespriL romain. C'est de TOrient et spécialement du berceau du monachisme « oriental », c'est-à-dire de la Palestine, que Tesprit romain reçut ses inspirations : il entretint avec l'Orient des relations personnelles et étroites, il le copia dans ses usages et notamment dans son rite.
C'est en partant de ce point de vue que nous avons à examiner les deux grands représentants des cénobites occidentaux au VI* siècle, Colomban et Benoît. Sans doute, les Égyptiens n'avaient pas des offices aussi nombreux que les Irlandais, ni autant de psaumes à chanter; mais leur vie était, pour ainsi parler, une prière perpétuelle et offrait peu de variations. Chez Colomban, étant donnée sa nature occidentale incapable, comme celle des Egyptiens et des Orientaux, de s'abstraire et de contempler sans relâche, l'austérité égyptienne consiste dans le grand nombre de psaumes et d'autres prières distribuées entre les divers offices, tandis que saint Benoît tempère encore la douce discipline palestinienne.
Saint Colomban et les Irlandais. — Saint Colomban , qui vers 590 vint dans les Gaules et qui écrivit pour des moines une règle, observée pendant longtemps dans ses monastères (de Gaule, de Suisse, du nord de l'Italie), jusqu'à ce qu'aux vu® et vni" siècles elle cédât devant la règle bénédictine, ordonne au chapitre vn de cette Règle ce qui suit* : « Pour l'office nocturne,
(cf. Iladdan and Stubbs, Couticils and ecclesiastical documents relatin(j to Great Britain and Ireland , Oxford, 1869, t. i, p. 138-139). Une réimpression peu critique se trouve dans P. L., t. lxxii, col. 606-608.
* Régula S. Columh., c. vu, De cursu psalmorum (P. L., t. lxxx, col. 212) : De synaxi vero , id est de cursu psalmorum et orationum modo canonico qusedam sunt distinguenda, quia varie a diversis mevioria de eo iraditum est. Ideo iuxta vitse qualitatem ac lemporum successionem varie a me quo(iue lilteris insinuetur hoc idem. Non unif'ormis esse débet pro reciproca temporum alternatione; longior enim per longas noctes, hreviorque per brèves esse convenif. Inde et apud seniores nostros ab octavo Kalendas lulii cum noctis augmenta sensim incipit crescere cursus, a duodecim choris brevissimi modi in nocte Sabbati sive Dominicœ usque ad iniliuni hiemis, id est Kalendas Novembris, in quibus viginti quinque canunt antiphonas psalmorum eiusdem numeri... quotidiani hiemalis triginta sex psalmi cursus... Igitur iuxta vires consideranda Vigilia est... Sed quia orationum canonicarum noscendus est modus, in quo omnes