CHAPITRE VI
plusieurs versets qui ont Irait à la lumière du jour qui va paraître ou au soleil levant, ou bien au Sauveur symbolisé par cet autre soleil de justice, vraie lumière qui est venue en ce monde pour tout illuminer ; soleil qui après la nuit du tombeau a apparu à l'aube de Pâques pour une nouvelle vie et a apporté la miséricorde matinale (xo cîpOptvov eXeo;). A la fin, on dit chaque jour les trois psaumes cxLvni , cxlix et cl ; ils sont désignés collectivement par saint Benoît sous le terme de Laudes , et ils ont donné son nom actuel à tout Toffice. Puis le dimanche suit une leçon brève ou capitule, tiré de l'Apocalypse (les jours sur semaine il est emprunté aux Épîtres de saint Paul) ; puis un répons bref, l'hymne, le verset, le cantique Beuedictus^, les prières accoutumées, le Kyrie eleison [Lilanise), le Pater noster récité à haute voix, enfin la collecte.
Nous ne pouvons quitter les Laudes sans ajouter un mol sur la prescription de saint Benoît relative aux cantiques. Nous avons vu qu'ils se trouvaient employés en Orient à l'office dès la fin du iv^ siècle, ou dans tous les cas au commencement du vc, et que leur nombre était de neuf ou de dix. Si l'on consulte les rèjE;-les des Gaules et de l'Irlande, on n'y trouve mentionnés que deux, au plus trois ou quatre cantiques. De l'ordonnance de saint Benoît, qui consiste à réciter à chaque jour de la semaine un cantique ditïerentde celui que rEf,dise romaine indique pour les sept jours, nous pourrions conclure non sans raison qu'en Gaule et en Italie (à l'exception de Rome) l'usage d'autant de cantiques n'était pas général, et que l'Eglise romaine avait adopté l'ancienne pratique orientale plus complètement que les autres Eglises de l'Occident'^.
Les quatre petites Heures, Prime, Tierce, Sexte et None, étaient organisées d'une façon analogue : le Deus in adiutoriiun, l'hymne, trois psaumes ou trois oclonaires du psaume cxvni (dimanche et lundi, Prime seul du dimanche a quatre octonaires), puis une
• Luc, 1 , 68 sq.
- II est i)ossible qu'à Milan , à cette époque , un grand nombre de cantiques aient été déjà adoptés dans l'office. Cependant cette pratique, quoique adoptée à Rome et à Milan, peut-être aussi ailleurs (Nicetius, De vigiliis servor. Deo et psalmod. bono, loc. cit.), n'était pas générale, et son introduction par saint Benoît était, du moins chez les moines, quelque chose de nouveau.
leçon brève ou capilule, un versel avec répons, Kijrie eleison et les prières finales accoutumées. I^e psaume cxviii est employé aux quatre Meures flu dimanche et à Tierce, Scxte et Noue du lundi. Tierce, Sexteel \one des autres jours de la semaine, depuis le mardi jusqu'au samedi, ont chacun trois des petits psaumes graduels, du cxix au cxxvii. Le nombre trois est, comme nous l'avons vu plus haut, traditionnel pour ces Heures. Le saint fondateur reliait sa rè}^le à la tradition des moines palestiniens. Saint Benoît, ayant éj^ard au travail, choisissait les psaumes les plus courts. La structure des Heures, pràce à une combinaison pleine de goût d'hymnes, de psaumes, de leçons, de versets et de prières, monument parfait d'architecture harmonieuse, est , de même que Matines et Gomplies, l'œuvre toute personnelle de saint Benoît, tandis que la structure des Laudes et des Vêpres avait été sanctionnée déjà par l'Eglise.. On ne peut méconnaître dans les Matines une analogie avec l'ancienne Messe des Catéchumènes et vme imitation de cette Messe : psaumes unis à trois sortes de lectures (des Prophètes, de l'Apôtre, de l'Evangile) et un sermon (senno du deuxième Nocturne).
Pour Prime des six jours de la semaine, du lundi au samedi, il y a trois psaumes à la suite, du psaume i au psaume xix, à l'exception de ceux qui sont déjà employés (m, iv, v) ; les plus longs, le IX et le xvir, sont partagés en deux par l'addition d'un Glorui. On pourrait trouver étrange que saint Benoît ait fait commencer le psautier à Prime du lundi, tandis qu'il semblerait plus naturel, comme c'est le cas aujourd'hui au Bréviaire romain, de le commencer aux Matines du dimanche. Autant que, à défaut d'autres sources certaines, il est possible de conclure quelque chose de VOrdo romnuus I de Mabillon' et de l'ancien rite de Milan et du rite grec^, le dimanche durant les v^ et vi^ siècles formait une exception, dans toute l'Italie et chez les Grecs, relativement aux \'igiles ou Nocturnes. Dans l'ordonnance du psautier de la semaine, on commençait la psalmodie par le psaume i seulement le lundi.
' Dans Mabillon, Mnsœum ilal., t. n, j). 28.
2 Cf. Basil. Sarnicki, clans Wetzer et Weltes, Kirchenleiicon . article lirevier.
CHAPITIIE VI 251
Pour les raisons données plus haut, on devail apporter des changements profonds à roflîce des Vêpres, qui, d'après tout ce que nous avons dit déjà, se composaient de nombreux psaumes et de longues lectures. Jusqu'ici cet office avait été un office du soir, une prière pour la nuit; on l'avait considéré comme la première partie de l'office de la nuit, et il portait souvent le nom de prima VigiliaK Désormais ce devait être un office du jour, qui serait célébré très solennellement avec assistance du peuple, longtemps avant la tombée de la nuit et au moins une heure avant le coucher du soleiP. Tandis que jusqu'alors on allumait les lumières au commencement des Vêpres (de là le nom de Lucernarium) , saint Benoît ordonne expressément que les Vêpres se célébreront toujours assez tôt pour que les frères n'aient pas besoin de lumière pour le repas qui se fait après cet office^ et que tout s'accomplisse à la lumière du jour^. Le jour avait déjà reçu, par la disposition des quatre petites Heures réglée par saint Benoit, ses douze Psaumes voulus par la tradition; on pouvait donc user de discrétion pour les Vêpres à l'égard des moines fatigués par les durs travaux de la journée.
Aussi le sage législateur réduit-il les Vêpres au tiers du nombre de psaumes récités jusque-là, et de douze il descend à quatre; peut-être ce nombre de quatre psaumes trouvait -il sa raison d'être dans la mystique des nombres, si chère aux Pères. Si sur ce point important saint Benoît se permet une innovation, qui fera bientôt loi partout, il n'est pas étonnant que sur des points d'une importance moindre sa règle ait pu servir de loi géné-
1 S. Coluniban, De cur.sii psalnwr. l^eff., c. vu (P. L., t. lxxx, col. 212- 213). Et ne Ve.sperlinas tantiim haras nnctes cesliinas appellntas , dit saint Nicetius [loc. cil., c. m; P. L., t. i.xviii, col. 367). Voyez aussi les passages cités plus haut au sujet du Lucernaire.
- Quia tantœ auctoritatis Doctor [S. Benediclus) Spiritii Sanclo disponente eadein ordiuavit, et poptili conventihus consuluisse videtiir (Anialar., Siippleni. ad lih. IV de Off., c. xlviii , dans Mabillon, Vetora Anal., p. 93).
3 Pendant le Carême, cotait Tunique, on l'appelait prandium; c'était la cœna, le souper des jours où il n'y avait jias jeûne, que suivaient la lectio sive collalio spiritualis et les Complies (S. Bef/iil., c. xliiV
•* Ipsa tamen Vespera {in Quadraf/esima) sic agatur. ut lumine lueernœ non indigeant reficientes , sed luce adhuc diei omnia consnmentur. Sed et omni tempore sive cœnœ sive prandii, refectionis fiora sic lemperetur , ut cum luce fiant omnia [S. Beg., c. xi.i l.
rale^. Le psaume Iradilionncl des \'épres, le cxl [direclaneus], élail conservé, mais sous une forme plus l)rève. I^e verset qui jusqu'alors avait été cause de sa récitation quotidienne [Dirignliir oralio mea sicut incensum in conspeclu liio, Elevalio munniim sacri/icium vesperlinum) était maintenu comme versicule. On le chantait, sinon au temps de saint Benoît, du moins plus lard, à la présentation de rencens, comme on le voit dans Amalaire et dans dom Martène^. Saint Benoît avait accru les leçons des Matines et prescrit au commencement des Gomplies une lecture plus long^ue, et au réfectoire la lecture commune, et chaque jour la lecture privée, avaient surtout pour objet les saintes Ecritures et leur commentaire par les Pères; au lieu donc de la g-rande leçon ou de la leçon double (une tirée de lEvan^'ile) , il ordonne seulement une leçon brève avec un répons.
On devait chanter Thymne de cette heure comme celle de Laudes; c'était déjà traditionnel, peut-être depuis l'époque de saint Ambroise, peut-être aussi à la suite d'ordonnances particulières, comme celles que nous trouvons pour la Gaule, dans le concile d'Ag^de de 506, mentionné plus haut^. Puis saint Benoît
1 Nous devons ici noter, ce qui ne i>eut échapper à un lecteur attentif de la Règle de saint Benoit, combien grande et jirofonde a été l'influence que les deux f)uvrages de Cassien [De institutis cœnobiorum et Collationes) ont exercée sur l'esprit de saint Benoît. En efl'et, bien que la tendance d'esjjrit romain et la marque romaine du caractère de saint Benoît le rapprochent ])lus des Palestiniens et qu'il ne se soit pas permis une seule imitation de l'ascèse des Egyptiens et de la Théba'ide, il semble cependant établi qu'il a porté ses regards dans ces derniers pays et qu'il s'est demandé quel était l'idéal des premiers Pères du monachisme; il ne veut pas rompre avec les types égyptiens, il se rattachera à eux pour les détails l)artout où il le pourra.
* Amalar., toc. cit., lib. IV, c. vu P. L., t. cv, col. 1181 [offertur incensum, etc.").
2 Nous avons deux témoignages du v^ siècle, d'après lesquels l'hymne des Vêpres de la Nativité, Veni redeniptor gentium, qui était chantée la veille, était en usage non seulement à Milan et dans les Gaules, mais dans toute l'Italie. Ainsi lévêque Fauste, de Riez, dit, vers 460 : Accipe etiam in hymno sancti antistitis et confessoris Ambrosii, quem in natali Dominico catholica per oniiies Italiœ et Galliœ regiones persultat ecclesia : Procède de thalamo tuo, gemime gigas suhstantiœ [Epist. m ad Grsecum [éd. Engelbrecht, Vindobona;, 1891, p. 203], p. 13; P. L., t. lviu, col. 854); et le pape Célestin 1er dit qu'il l'a entendue étant enfant. Peutêtre n'était -elle pas en usage à Rome même, car le pape se serait dans ce cas rapporté à un usage établi à Rome [Serm. in conc. Rom.; P. L., t. L, col. 457).