CHAPITRE VI
paroissiale et cathédrale du pape, la mère de toutes les églises de l'univers, — omnium ecclesiarum urhis et orhis mater et caput, — VOfficiiim divinum ou les Heures canoniales avec la même solennité et le même soin qu'ils l'avaient célébré depuis un demi-siècle au Mont-Cassin et à Subiaco sous la direction de saint Benoît. Saint Grégoire nomme, au début du deuxième livre des Dialogues, l'abbé du monastère du Latran, Valentinien, disciple de saint Benoît, et dit qu'il était depuis nombre d'années à la tête du monastère du Latran. Ce qui tendrait à faire croire que les bénédictins possédaient un monastère au Latran longtemps avant la destruction du Mont-Cassin, peut-être vers 560 ou 570. Depuis ce temps le devoir de l'office ou de Vopus Dei, accompli avec fidélité et avec soin par les moines de saint Benoît, fut la raison qui les fit appeler dans un grand nombre d'autres églises de la ville éternelle , comme nous le voyons par les biographies des papes du Liber pontificalis (éd. Duchesne, Paris, 1885), si bien qu'aux vu*", vin^ et ix" siècles, autour de toutes les principales basiliques de Rome, il y avait deux ou trois monastères bénédictins ou même davantage; leurs moines avaient la charge de chanter l'office dans la basilique voisine. Saint Grégoire le Grand lui-même en a édifié plusieurs ^ ce qui fit que désormais l'ordonnance de l'office de saint Benoît ou de l'office monastique fut unie à celle qui existait à Rome, et que ces offices subirent une influence réciproque. Toutefois ce fait appartient à la période qui suivra, et nous en parlerons plus tard en détail.
Nous nous sommes longtemps attardé à saint Benoît, et nous avons décrit avec grands détails l'office qu'il prescrit dans sa règle. Nous suivons ici l'exemple d'un ancien et prudent historien de l'Eglise-, qui sur ces matières entre dans plus de détails
1 Ut Officiorum et Missaruin solemnia ihi quolidie celehrentur {S. Greg., loc. cit., lib. IV, epist. .win; lib. X, epist. i.xi; P. L., t. lxxvii, col. 687, 1114). D'après Ludo M. Hartmann Ueher zwei Gragoriushriefe, dans Neues Arcfiiv., Hannover, 1891, t. xvii, p. 193-198), saint Grégoire aurait eu l'intention d'assigner une église et un monastère à Rome, près des thermes d'Agrippa, à l'abbé Bonitus, sous le gouvernement duquel le Mont-Cassin fut ruiné. Cela n'exclut pas le fait qu'un monastère avait déjà été assigné par Pelage II aux mêmes moines du Mont-Cassin près du Latran, ce que Hartmann ne nie pas; car, au lieu de successeur (p. 198, ligne 6), on devrait lire prédécesseur de Grégoire.
- Fleury, Histoire ecclésiastique, lib. XXXII, c. xiv-xx, Paris, 1724, t. VII, p. 273-285.
que nous ne lavons fait nous-mème. En elFet, quelque étonnant que cela puisse sembler, nous avons dans celte refile du patriarche de Subiaco et du Mont Cassin le premier et le plus ancien schéma complet des Heures canoniales que nous trouvions dans l'histoire de l'Eglise chrétienne. Et, ce qui est digne de remarque, il nous vient du centre de Tltalie, d'une région sur laquelle jusqu'ici nous avons dit à peine un mot, car les documents à son sujet nous font défaut pour une époque antérieure. Bien plus, ce schéma très ancien d'un office ecclésiastique nous vient du voisinage le plus immédiat de Rome : de Subiaco, de Terracine et du Mont-Gassin. Et nous avons ici dans le voisinage de Rome, en 530, la première ordonnance de l'office du jour et de la nuit fixée jusque dans le moindre détail. Saint Benoît a-t-il créé de toute pièce cette ordonnance de la prière, ou s'est-il appuyé, du moins dans la substance, sur un usage déjà existant, connu de lui et des pei'sonnes de la contrée? Une chose est certaine : dans les premières années du vni^ siècle , peut-être même dès le milieu du vnc, un témoin contemporain, sinon oculaire, remarque, dans un traité sur les divers cursus ou ordonnances réglant l'office existants à cette époque, que le cursus de saint Benoît avait la plus grande analogie avec le cursus romain'. Nous ne pouvons ici développer davantage cette question : il nous suffira de l'avoir soulevée.
1 Est et alius cursus heati Benedicti qui ipsum singulariler pauco discortante a cursu romano; in sua régula reperies scriptum (Haddan and Stubbs, Councils and eccles. documents, Oxford, 1869, t. i, p. 140). Le manuscrit existe encore au British Muséum {Nero, A III). Les éditeurs remarquent : « From internai évidence the paper must hâve been written before the rule of Columbanus was superseded on the Continent by the Bénédictine, and therefore scarcely later than the 8th century, yet some time after the death of Attala of Bobbio a. D. 627. » Le document ne connaît cependant pas encore l'introduction des différentes liturg^ies qui se répandirent en Irlande après le milieu du vn<^ siècle, et qui y furent en vogue. Somme toute, nous sommes plutôt inclinés à assigner la composition de cette pièce à la deuxième moitié du vii« siècle.
Dans la revue anglaise The Tahlet (46 décembre 1893, p. 972), un critique de la liturgie de Thalhofer écrit, au sujet d'une communication personnelle de F. E. Warren, que Thalhofer est dans l'erreur, en pensant que le partage de l'office de nuit en trois nocturnes ne découle pas de l'habitude de se lever plusieurs fois durant la nuit. On devrait admettre qu'on se levait trois fois pour la prière, ou du moins que les trois nocturnes étaient trois offices différents.
On doit rejeter l'idée que la tripartition de l'office nocturne a été de tout temps une simple représentation symbolique des veilles de la nuit. Nous devons présenter textuellement à nos lecteurs les passages qui tendent à prouver cette thèse : <( The Bangor Antiphonary, which brings to light a pre-Benedictine Celtic usage, bas distinct names for what, in the Bénédictine -Roman office, were werely the three Nocturns of the night-office. Thèse names are Initium noctis (=the fîrst Nocturn), Nocfurna (=the second Nocturn), and Matutina, this latter terni representing the third Nocturn together with Lauds, and thus marking the first stage of the process, wich ended by fusing the whole of the night-office with Lauds, into a single service. For this view of the Bangor terminology we are indebted to a private communication from Mr F. E. Warren, who bas been good enough to call our attention to our erroneous identification (in the second of two récent articles on the Bangor book) of the Initium noctis with Compline. »
Nous ferons à ce sujet les remarques suivantes :
1. II est à regretter que le critique se soit laissé induire en erreur par F. E. Warren, qui, on le sait, s'efforce de démontrer, de parti pris, qu'il existait en Irlande et en partie en Angleterre, jusqu'au viii" ou IX® siècle, une discipline indépendante de celle de Rome; et qu'il ait ainsi modifié ses premières idées bien fondées sur la signification de la terminologie de l'Antiphonaire de Bangor.
2. Je ne m'explique pas que l'Antiphonaire de Bangor, qui a été écrit vers 690, puisse donner un usage celtique anté-bénédictin (saint Benoît mourut en 543) et puisse donner ainsi trois désignations différentes pour marquer ce qui dans l'office romano- bénédictin était
simplement les trois nocturnes d'un seul office. Tout le monde connaît la dépendance des moines celto-irlandais des moines des Gaules, chez qui existaient déjà, vers 570, les Compiles.
3. Un regard jeté sur la reproduction phototypique de l'Antiphonaire de Bangor, dans lequel ne se trouve aucun office au complet, mais seulement quelques prières, chants, antiennes pour chaque heure, laisse aisément reconnaître que les prières pour Vlnitium noclis correspondent exactement à celles de nos Compiles. Ainsi au folio 1 8 r. et en particulier au folio 19 r, : Evolulis nunc diei temporibus, nocturnisque spat{i)is supervenientibus , Dei miscricordiam diprsecemur , etc. Puis suivent les prières ad pacem celebrandam, les prières pour la rémission des péchés (Iniuste egimus), etc., le Symbole et le Paler, qu'on récitait d'ailleurs aussi avant d'aller dormir.
4. Les oraisons ad Matutina (fol. 18 r. et 18 v.) : Deus, qui pulsis tenebris diei lucem tribuis , adventum veri luminis tuis infunde famulis... et (fol. 22 r.) ad Matutina : Deus, Deus noster, ad te de tuce vigilare deheinus... te diprsecainur , ut firmes tnat^us nostras ad prœlium et digitos nostros ad bellum... montrent assez clairement qu'ici il ne peut être question d'un troisième Nocturne, mais de prières du matin au soleil levant. Les prières ad Nocturno[s) y parlent d'une prière au milieu de la nuit [média nocte). Ainsi il ne reste aucun point d'ap- ])ui pour une tripartition basée sur ce qu'on se levait trois fois pour la prière ou pour trois offices de nuit.
5. Les oraisons ad secundam contiennent des demandes de bénédiction pour le travail qui va commencer. Toute la construction d'un triple office est, comme cela est trop souvent le cas dans F. E. Warren , le rêve d'une imagination peu l'églée.