CHAPITRE I
quence par un travail vigoureux l'époque future. Tandis que l'empire romain-oriental se précipitait vers sa ruine et que les empereurs byzantins, par leur politique hypocrite et artificieuse, contrecarraient et retardaient l'action bienfaisante de l'Eglise, et que, d'autre part, ils abandonnaient leurs provinces l'une après l'autre aux hordes sauvages des barbares, jusqu'à ce qu'enfin le Croissant s'élevât sur les ruines de la civilisation orientale et menaçât les peuples et les princes, un seul homme, le pape de Rome, entreprit de résister aux barbares en se présentant à eux d'un pas assuré et avec un regard tranquille. Grégoire vit dans ces nouveaux envahisseurs les peuples de l'avenir; il entra en rapports d'amitié avec eux et leur tendit la main pour établir, grâce à leur aide, les bases d'une nouvelle organisation politique. C'est pourquoi l'on peut dire : « Saint Grégoire et le moyen âge sont nés le même jour » (Clausier.)
État du monde à l'avènement de saint Grégoire. — Lorsque l'humble bénédictin et abbé du monastère du Mont-Gœlius, à Rome, fut monté sur la chaire de saint Pierre,. en 590, et que du haut de ce sommet il eut promené ses regards sur l'univers, de tous côtés le monde et l'Eglise lui offrirent un spectacle de douleurs et de misères sans nom. Un schisme opiniâtre, quoique encore contenu, qui persistait depuis le deuxième concile de Constantinople (553), c'est-à-dire depuis déjà quarante ans, épuisait les forces du clergé. Les ambitieux patriarches de Constantinople convoitaient le titre « d'œcuménique » et trahissaient une forte tendance à créer une nouvelle scission dans l'Eglise, tandis que les empereurs d'Orient, incapables de défendre leur empire contre les Avares et les Perses, les Goths et les Lombards, se montraient toujours plus méfiants et plus jaloux à l'égard de la puissance croissante de la papauté et travaillaient sans cesse à l'opprimer ou à la traîner dans la boue.
En Asie , se préparait depuis longtemps une révolution , qui devait ébranler jusque dans ses fondements tout le monde civilisé, depuis la Chine jusqu'au détroit de Gibraltar. En Afrique, les Donatistes et les descendants des Vandales exerçaient de terribles ravages. L'Espagne était presque entièrement arienne; la Grande-Bretagne était sous la domination des Anglo- Saxons païens et était retombée dans l'idolâtrie; la Gaule, bien que catholique et orthodoxe, était souillée par les sanglantes riva-
lités de F'rédég'onde et de Brunehaut et était en proie à la simonie.
Mais l'état lamentable de lltalie, où les inondations, la peste, la famine exerçaient leurs ravages, dépassait toute description. Par suite des guerres incessantes et des invasions répétées de.s hordes barbares chacun était en sanglant démêlé avec son voisin, tandis que les Lombards par leurs déprédations infestaient le pays et par leurs cruautés et leurs excès répandaient la terreur et l'épouvante. Presque chaque jour Grégoire voyait des Romains conduits en prison, le cou chargé de chaînes, ou revenant de captivité, les membres mutilés. En présence de ces scènes de sauvagerie, dans lesquelles l'humanité entière menaçait de s'abîmer, il n'est pas étonnant qu'accablé de douleur, le père de ces peuples accoi'dât quelque crédit aux pressentiments que la lin des temps était proche*.
Le grand pape ne perdit pourtant pas l'espoir. Malgré son état continuel de maladie, qui le tint souvent et longtemps cloué sur un lit de douleur, il déploya, toujours animé par le sentiment de la justice et guidé par une prudence qui s'étendait à tout, une énergie et une activité si prodigieuses que , dans les quelques années de son pontificat (3 septembre 590-12 mars 604), il put poser les bases solides d'une nouvelle organisation de la société chrétienne. Et au point de vue des mérites et de la renommée le premier rang lui reste assuré sur tous ses devanciers et ses successeurs.
Réformes. — Grégoire commença son œuvre de réforme en faisant disparaître les abus qu'il trouvait dans sa propre cour. Son premier souci fut l'organisation et l'administration du palais papal. Il éloigna les laïques qui jusqu'alors avaient formé la domesticité du pape et appela pour les remplacer des clercs et des moines, qui devaient être à la fois ses serviteurs et ses conseillers dans les affaires importantes de l'Église. Puis il surveilla étroitement son palais et bannit de ses appartements jusqu'à la plus légère apparence de pompe inutile.
Après avoir pourvu aux réformes nécessaii'es pour ce qui con-
' [ Sur saint Grégoire et les frayeurs de la fin du monde au moyen âge , cf. San Gregorio Magno e le paure del prossimo finimondo nel Medio Evo, art. de M. G. Galligaris, dans les Atti délia real. acad. délie scienze di Torino, 1895-1896, t. x\xi, 4, p. 264-286. Tr.J