SAINT |GRÉ,GOIRE ET L'OFFICE
Lorsqu'on recherche la part prise par saint Grégoire dans la question liturgique, en particulier dans l'ordonnance des Heures canoniales, on se heurte à une sérieuse difficulté. D'une part, en effet, la tradition est unanime à faire remonter à saint Grégoire la liturgie romaine telle que nous l'avons aujourd'hui, qu'il s'agisse du Missel ou de l'Antiphonaire et du chant*. Tout le monde est d'accord pour désigner d'un seul mot l'origine de cette liturgie, on la dit : grégorienne. D'autre part, nous ne possédons aucun manuscrit de la liturgie grégorienne qui remonte à l'époque de saint Grégoire, ou même au siècle qui suivit; et ainsi les livres liturgiques ne peuvent nous permettre d'indiquer ce que ce pape a pu faire pour elle. Il n'existe pas davantage, soit dans une chronique, soit dans une biographie, de témoi-
* Les témoignages en faveur de saint Grégoire se trouvent rassemblés avec clarté dans l'écrit du P. Germain Morin, cité plus haut {Les véritables origines du chant grégorien, Maredsous, 1890; en allemand, Paderborn, 1892) : 1. loannes Diaconus, Vita S. Gregorii, lib. II, c. vi {P. L., t. Lxxv, col. 90). 2. Lettre de Léon IV (847-855^ à l'abbé Honorât {Dulcedinem Gregoriani carminis cnm sua quam in Ecclesiœ traditione canendi legendique ordinavit et tradidit); celte épître, découverte par Edmond Bishop et communiquée avec d'autres contenues dans la Collectio britannica aux éditeurs des Monumenla Germanise , a été publiée par Paul Ewald, dans Neues Archiv., 1879, p. 389. 3. Walafrid Strabo, De eccles. rer. exord., c. xxi, xxv [P. L., t. cxiv, col. 948, 956). 4. Agobardus, Liber de correct. Antiph., c. xv (P. L., t. civ, col. 336V 5. Amalarius, De Sv. off. et de ord. Antipfi.; Mabillon, Anal., Paris, 1723, p. 93 (P. L., t. cv, col. 1074;. 6. Adrien W et Adrien II, Egbert d'York et S. Aldlielm, dans G. Morin, loc. cit., p. 2i (allemand, p. 26 aq.]. Dans les vers d'Adrien I*"", augmentés au ix^ siècle : Gregorius prsesul meritis et nomine dignus — Unde genus ducit summum conscendit honorem, les mots de la fin, ajoutés plus tard, sont, pour notre but, dignes de remarque : Patres de more secutus, instauravit opus , auxit et in melius... Carmina diversas sunt haec celebranda per haras (Tommasi, Opéra, t. iv, c. xxvii, 171 sq.).
gnage contemporain du grand pape qui nous fournisse les éclaircissements que nous pourrions souhaiter.
Et pourtant nous ne devons pas voir là une difficulté. Tout au contraire. En présence de la pauvreté de la tradition historique de cette époque, nous n'aurions relativement à saint Grégoire rien de mieux à espérer, bien plutôt devrions -nous nous attendre à savoir encore moins sur sa vie que nous n'en savons en réalité. On a même fait cette judineuse remarque : Si, par un heureux hasard, une riche partie de ses lettres ne nous étaient parvenues, cette grande physionomie, une des plus nobles de l'histoire, et l'influence profonde et universelle qu'exerça ce grand homme nous seraient demeurées totalement étrangères. Mais ces considérations ne diminuent en rien la difficulté de la question que se pose quiconque tient à se rendre compte des faits, à savoir : comment la tradition est-elle unanime à faire remonter à saint Grégoire la liturgie romaine dans son état actuel?
Lorsqu'un écrivain récent, dans des expressions qui pouvaient sembler hasardées , a prétendu qu'au vn^ et au vin" siècle l'ensemble de la liturgie romaine était regardé comme l'œuvre de saint Grégoire, il n'a fait qu'exprimer une vérité*. Au siècle dernier et dans notre siècle, il est vrai (Eckhart, Gallicioli, Gevaërt), on a tenté de substituer à saint Grégoire le Grand les noms de saint Grégoire II (•{- 731) ou de Grégoire III {f 742)^, Mais on a déjà renoncé à cette thèse pour ce qui concerne le Sacramentaire. Sur la question de l'Antiphonaire, nous renvoyons au travail où dom Germain Morin donne quelques renseignements liturgiques et historiques indépendants du chant, et dont Gevaërt {Origines du chant liturgique de l'Eglise latine) n'a pas fait mention.
En 1893, un écrivain très compétent dans l'histoire du Bréviaire et dans les questions relatives à l'ancienne littérature chrétienne a émis une nouvelle thèse sur Torigine et le développe-
* Tout procédait alors de la tradition grégorienne;... même quand on changeait quelque chose, c'était toujours l'usage de saint Grégoire que l'on était censé suivre ( L. Duchesne, Origines du culte cfirétien, Paris, 1889, p. 122).
* Cf. Morin, loc. cit., p. 3 sq. (allemand, p. 1 sq.). Gevaërt a répondu à un seul article de la Revue bénédictine; autant que nous le sachions, il n'a pas paru d'autre réponse au travail de D. Morin.