CHAPITRE III
se termine dans une espèce de vacarme sauvage et confus, semblable au fracas d'un lourd chariot roulant sur un pont ou sur une route pierreuse ».
Après cette pluie d'invectives, qui sert comme de prélude, Jean présente les faits qui doivent servir de base à son accusation. « Lorsqu'au temps de saint Grégoire Augustin se rendit en Angleterre, ainsi commence le narrateur, quelques chantres de l'Église de Rome l'y accompagnèrent. Ils se dispersèrent dans les différentes provinces de l'Occident, et devinrent dans le chant de l'office liturgique des maîtres célèbres pour les Barbares. Mais, après leur mort, leurs traditions et leurs mélodies furent bientôt si défigurées dans les Eglises de l'Occident , que le pape Vitalien envoya à travers les Gaules, dans les îles Britanniques, Jean, chantre romain, et Théodore, également citoyen de Rome (plus tard archevêque d'York), pour y remédiera Ce Jean et ses disciples ramenèrent les Eglises qui s'étaient fourvoyées aux traditions des suaves mélodies du chant antique.
Mais Charles, roi des Francs et notre patrice, éprouva, lorsqu'il vint à Rome, un grand déplaisir, en voyant la différence qui existait entre le chant romain et le chant des Gaules. Puis, comme l'impudence [impudentia] gauloise s'efforçait de prouver que c'était les Romains qui avaient corrompu le chant, tandis que les nôtres montraient, comme meilleure garantie de leur propre tradition, l'Antiphonaire authentique, il répondit, dit-on : « Estce à la source ou dans les courants que l'eau est la plus pure et la plus limpide? » Comme on répliquait : « C'est à la source; » il repartit avec une grande sagesse : « Ainsi donc, jusqu'ici nous avons bu l'eau trouble des courants ; il nous faut remonter à la source originelle, intarissable. » En conséquence, il laissa deux de ses meilleurs clercs auprès d'Hadrien, qui était aloi's évêque. Lorsque plus tard ils furent suffisamment instruits , il ramena avec leur concours l'Eglise de Metz, et par elle toutes les Gaules, à la pureté et à la délicatesse du chant ancien. »
Celui qui croirait qu'il faut s'en tenir là se tromperait; Jean n'a point encore fini, et il n'a pas encore dévoilé toute la pro-
* Que l'on remarque ici que Théodore fut archevêque de Cantorbéry et que ce ne fut pas Jean, envoyé par le pape Agathon, et non par Vitalien , mais Benoît Biscop, qui fut compagnon de Théodore.
fondeur de la dépravation « ultramontaine » dans le sens que nous donnons aujourd'hui à ce mot. En effet, il poursuit ainsi : « Mais, après un long temps, lorsque ces chantres formés à Rome furent morts, ce roi, le plus sage de tous, vit que le chant des Eglises des Gaules était de nouveau corrompu et s'écartait fort de celui de TEglise de Metz, et que chacune de ces Eglises rejetait sur l'autre le reproche d'avoir corrompu le chant. « Remontons « de nouveau à la source, » dit Charles. Le pape Hadrien envoya donc, sur la demande du roi, deux chantres en Gaule, comme quelques personnes encore vivantes s'accordent à l'assurer [sicut hodie quidam veridice adstipulanlur), et le roi, approuvant leur jugement, trouva que par suite d'une certaine inconstance et d'une certaine versatilité natives, qui étaient devenues comme une seconde nature chez ces peuples transalpins, tous avaient complètement corrompu le beau et suave chant romain*. »
Après qu'il a ainsi mis à nu toute la décadence de toutes les Eglises des Gaules sans exception, Jean abandonne le sujet, sans même indiquer ce qu'avaient bien pu faire personnellement ces deux Romains, envoyés par Hadrien, pour remédier aux abus. Il termine par une réserve en faveur de l'Eglise de Metz. « Celleci, au jugement de Charles, dit Jean, ne s'était que très peu écartée de la tradition, et cela non à dessein et par suite d'une négligence coupable , mais seulement à cause de cette rudesse des voix, que ces peuples transalpins ne pouvaient parvenir à perdre. En réalité, ajoute- t-il, il est reconnu par tous ceux qui aiment la vérité pure et toute nue , que le chant de l'Eglise de Metz l'emporte autant sur celui de toutes les autres Eglises des Gaules et de la Germanie, que lui-même est dépassé par celui de Rome. Cependant, remarque- t-il à la fin, je ne dis cela qu'en passant, pour ne pas avoir l'air de ne pas réprimander la frivolité gauloise^. »
Le dessein et la mauvaise humeur, en un mot l'animosité de l'auteur, sont évidents. On doit en chercher l'explication dans les événements contemporains. Au moment où Jean Diacre écrivit
1 Ces récits légendaires semblent pourtant reposer sur un certain fond historique, comme on peut le voir par Ihistoire intime du développement de l'office romain.
2 Acta, SS. Bolland., mart., t. ii, p. 149.