CHAPITRE III
ce livre (vers 874-875) \ les rapports entre la cour romaine, où vivait Jean à titre de familier et de conseiller, et le roi de Neustrie, Charles le Chauve, excité par les évêques de quelques-unes de ces Eglises incorrig-ibles des Gaules, étaient on ne peut plus tendus. Des considérations politiques pouvaient mettre le pape d'alors, Hadrien II, dans la nécessité de céder débonnairement devant les injures et les menaces du petit- fils du grand Charles, et le successeur d'Hadrien pouvait juger convenable d'agir de même. Mais il se trouvait à la cour romaine d'autres gens qui ne se croyaient pas tenus à une si discrète patience. Les paroles amères que le roi avait adressées au pape étaient de nature à blesser les oreilles les moins susceptibles et ne pouvaient vraisemblablement pas être aussi facilement oubliées et pardonnées. Mais on demandera : Est -il possible que Jean ait inventé de pareilles anecdotes, uniquement pour décharger sa bile? Pourquoi pas? Le texte lui-même porte les traces d'une malveillance évidente, et le xix® siècle, avec son journalisme, ne possède pas le monopole de la création d'anecdotes et de faits tendancieux sur les événements publics et politiques. Quelle qu'ait pu être l'origine de la fureur du diacre Jean , ses remarques injurieuses furent très bien comprises de ceux contre qui elles étaient lancées. « Voyez donc la fanfai'onnade habituelle des Romains contre les Allemands et les Francs, » telle est la glose indignée d'un moine de Saint-Gall, contemporain, au passage en question de Jean Diacre^.
Mais Jean ne devait pas faire valoir sa propre opinion en toutes choses. Parmi les méprisables Corpora alpina se trouvait un anonyme qui, malgré l'explosion de colère du diacre romain, devait indirectement aider à concentrer l'espérance de tous les liturgistes sur la découverte d'un Antiphonaire romain authentique de la bibliothèque de Saint-Gall.
L'anonyme de Saint- GaH. — \evs ce temps vivait, dans le célèbre monastère de Saint-Gall, un vieux Frère aux cheveux de neige, sans dents, et qui ne savait plus que balbutier; il était le dernier survivant d'une génération disparue; il prenait peu de
1 Mabillon, Annales Bened., t. m, p. 190.
2 Cf. la note 47 sur ce passade du bibliothécaire de Saint-Gall, Ildcphonse d'Arx, dans les Mon. German. SS., t. u, p. 102, et la description du manuscrit dans le catalogue des niss. de Saint-Gall, de Sclierer.
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goût à linstruction savante qui avait fait de Saint- Gall, depuis une cinquantaine d'années, un centre de haute formation pour tout le pays. Mais il savait narrer une foule d'histoires et d'anecdotes du temps jadis. Lorsque, vers la fin de 883, l'empereur Charles le Gros, dans son voyage d'Italie en .Allemagne, passa par Saint- Gall et séjourna un jour dans le monastère, il y fut accueilli avec transport et on lui fit une réception des plus brillantes. Maîtres et élèves rivalisèrent pour souhaiter la bienvenue au prince, dans les productions de leur muse en prose latine et en vers. Cependant l'empereur semble avoir pris moins de plaisir aux élucubrations des savants qu'aux récits du vieux moine, peut-être mis à l'écart ou qui s'était modestement effacé, et qui savait cependant narrer tant de choses des jours du grand Charles et de ses paladins. L'empereur écouta avec attention le Frère loquace et y prit tant de plaisir, qu'il ordonna au vieillard de transcrire ses souvenirs sur le parchemin et de les envoyer à la cour. Le vieux moine reçut cet ordre avec joie, et y trouva une satisfaction personnelle. Car ses anecdotes, petites mais mordantes, n'étaient pas toujours vues d'un bon œil par ses supérieurs et ses confrères'.
Notre anonyme, après avoir narré quelques récits, aborde la question de l'introduction du chant romain dans l'empire franc, et traite le sujet de façon à laisser croire qu'il vise les remarques du diacre Jean, remarques qui, nous l'avons vu, avaient si fortement choqué un habitant du monastère de Saint- Gall et qui avaient donné lieu à une glose indignée.
Il commence ainsi : « Et maintenant , il y a encore quelque autre chose à rapporter, que les gens de notre temps auront de la peine à croire; moi-même, qui écris cela, je serais, en considérant la grande différence qui existe entre notre chant et le chant romain, incliné à douter si l'on ne devrait pas plutôt ajouter foi à la véracité de nos pères qu'à la fausseté des fainéants de nouvelle couche. » Cette introduction mérite d'être notée ; on y voit en premier lieu que le chant du monastère de Saint-Gall, vers la lin du ixe siècle, n'était pas le chant romain d'alors; en second lieu, il semble difficile d'accuser de paresse ou de négligence les
1 Nimiiim perlimesco , o domne imperalor Karole, ne dum iussionem vestram implere cupio, omnium professionuni et maxime summorum sacerdotum offensioneni incurram (lib. I, c. x).
moines de Saint -Gall de cette époque, puisque nous savons par d'autres sources, plus dignes de foi, qu'il n'y avait alors dans toute la chrétienté aucun lieu où l'on travaillât davantage, où les moines fussent plus actifs, où la vie scientifique fût plus florissante, que l'abbaye bénédictine de Saint- Gall. Mais abordons l'anecdote que l'anonyme sait si bien raconter.
« L'empereur Charles déplorait un jour la grande diversité qui existait dans le chant liturgique et qui était un inconvénient, non seulement pour chaque province, mais même pour chacune des villes de son empire. C'est pourquoi il demanda au pape Etienne quelques chantres experts {periiissimi). Comme ce pape avait déposé le roi Childéric et avait sacré à sa place Charles, roi des Francs, il se réjouit de l'occasion qui lui était ofl'erte d'être agréable à ce dernier; il envoya donc de Rome en France douze chantres très instruits [cloclissimi] , ce chiffre de douze en mémoire du nombre des Apôtres. Lorsque ces clercs eurent quitté Rome, à la façon des Grecs et des Romains qui, inspirés partout et toujours par la jalousie, essaient de compromettre la réputation des Francs, ils cherchèrent à forger un chant si varié et si corrompu qu'il empêcherait les Francs d'arriver jamais à l'unité et à l'uniformité. Ils furent reçus avec beaucoup d'honneurs par Charles et distribués dans les différentes villes et églises importantes. Mais ces hommes employèrent tout leur talent et toute leur intelligence à créer, chacun dans l'endroit où il se trouvait, le chant le plus corrompu et le plus dissemblable possible de celui des autres villes [diversissime et quam corruptissime). Ils le chantaient eux-mêmes et l'enseignaient aux autres. Mais le très rusé et très habile Charles [ingeniosissimus — tous les adjectifs sont au superlatif dans notre anonyme) n'était pas si facile à tromper. Une année, il célébra la Noël et l'Epiphanie à Trêves et à Metz, et suivit avec grande attention le chant de ces villes [vigilantissime immo acutissime). L'année suivante, il était à Paris et à Tours pour les mêmes fêtes , et voici qu'il entend un chant qui ne ressemblait en rien à celui qu'il avait entendu à Trêves et à Metz. Et ainsi tout le complot fut découvert. Charles signala le fait au pape Léon, de sainte mémoire, un des successeurs d'Etienne, et les douze clercs, ou plutôt les douze faux apôtres, furent renvoyés à Rome et condamnés à la prison ou au bannissement perpétuels. Puis le pape dit à l'illustre Charles :
« Si je vous envoie d'autres individus, aveuglés par la jalousie « comme les premiers, ils vous joueront le même tour. C'est pource quoi je satisferai votre saint zèle d'une autre façon. Envoyez-moi « deux clercs habiles de votre propre cour, qui sachent s'y prendre « de telle façon que mes gens ne soupçonnent pas de quel pays ils (( sont, ni qu'ils sont vos sujets; et bientôt, s'il plaît à Dieu, ils « auront une connaissance parfaite de la psalmodie, selon que vous <( le désirez. » Ce qui fut dit fut fait. Et après peu de temps, poursuit le narrateur, le pape Léon renvoya à la cour de Charles les deux clercs parfaitement formés. Charles garda l'un près de lui et, sur la demande de son fils Drogon, évêque de Metz, il envoya l'autre à cette dernière église*. »
Après quelques mots de louange à l'adresse de la grande école de Metz, l'anonyme rapporte que l'empereur a envoyé pour quelque temps à Saint- Gall le chantre Pierre, attaché à la chapelle impériale^. <■<■ Ici Pierre a formé l'école de chant qui existe encore et, un Antiphonaire authentique en main, il a donné des leçons très sérieuses ; il fut, en effet, un grand ami de Saini-Gall, et il s'efforça constamment de suivre dans l'enseignement du chant au monastère les coutumes romaines^. » C'est sous cette
* Annales Weissenburff. (Mon. German. SS,, t. i, p. 111). Drogon, à la mort de Charles, n'avait que douze ou treize ans, et ne reçut que neuf ans plus tard la dignité épiscopale.
* Le passage suivant sur le chantre Pierre appartient aux fragments publiés pour la première fois dans l'édition du traité par Jaffé (Bibl, rer, Germ,, t. iv : De Karolo Magno, 1867), et qui, dédaignés par les éditeurs antérieurs, ne se trouvent que dans une classe de manuscrits. On a soulevé la question de savoir si ces passages sont une interpolation postérieure, ou si, comme le croit Jaffé, les autres classes de manuscrits sont incomplets sur ces passages. Meyer de Knonau [Ekkehardi IV. Casas S. Gain, Saint -Gall, 1877, p. 170, nota), qui suppose que le passage se rapporte au récit d'Ekkehard (voir plus loin), est de la première opinion, et Wattenbach appuie (ibid.) cette hypothèse. Mais il est à remarquer : a) que les autres passages et clausales qui semblent des additions (lib. I, c. XXVII ; lib, II, c. vu; clausules 1, 9, et lib. II, c. ii) n'ont pas le Cciractère d'interpolations (cf. ce que dit Pertz); p) une partie seulement du passage peut, comme en convient Meyer, s'appuyer sur Ekkehard; y) de plus, et c'est le plus important, notre passage semble être une partie essentielle, exigée par le contexte, de tout le récit. Le passage correspond à celui qui commence le chapitre et doit être accepté comme original; Ekkehard l'a développé quelque peu et expliqué à sa façon. C'est pourquoi nous adoptons décidément l'opinion de Jaffé.
3 Mon. San-Gallens., De Karolo Magno, i, 10, dans Jaffé, Mon. Carol. p. 639-641.