‹ Histoire du bréviaireChapitre 166 sur 224 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

forme qu'apparaît pour la première fois dans Thistoire le célèbre « Antiphonaire de Saint- Gall ». C'est là un soufflet donné aux Romains, qui vaut bien celui de Jean Diacre donné aux Francs. Il est évident que l'anonyme vise ici à atteindre deux adversaires d'un seul coup. Le récit veut être une réplique aux fanfaronnades de Jean Diacre ou des Romains en général , oui , mais en même temps il est dirigé contre la nouvelle école — en particulier quand il s'agit du singulier reproche de paresse (ignavia), — « Le grand empereur a fait ce qui était en son pouvoir pour introduire chez nous le vrai chant. Et maintenant , que voyonsnous? La différence est si grande entre le chant romain et le nôtre, que vous ne me croiriez pas, si je vous disais comment elle s'est produite. Et quelle a été la raison de cette décadence? C'est la paresse de nos contemporains [ignavia), qui se dépense sur mille futilités, mais qui oublie l'unique nécessaire, l'essence et la moelle de toute observance monastique. »

Ratbert. — Ratbert, l'historien en titre du monastère et le contemporain du narrateur anonyme, était un spécimen de ces ignavi. On raconte, en effet, qu'il était si assidu à l'école, que fréquemment il se dispensait de l'office et de la Messe ; et qu'interrogé sur ce point, il aurait dit : « Nous assistons à une bonne Messe, lorsque nous enseignons aux autres comment ils la doivent dire*. ■» Du reste, Ratbert n'a pas dit un mot, dans son Histoire, des bienfaits particuliers de Charles et des fondations qu'il fit à Saint-Gall, pas davantage du chantre Pierre ou de son Antiphonaire authentique.

Comme nous l'avons noté plus haut, ces récits ont le caractère visible dune légende tendancieuse, aussi n'ont- ils pas trouvé place dans des histoires sérieuses. Ils ont été pris au sérieux non dans la rédaction primitive, mais dans le tableau décoloré que deux écrivains du xi^ siècle , Ekkehard IV et Adémar de Chabannes, en ont donné.

Ekkehard. — On peut aisément retrouver dans Ekkehard IV de Saint-Gall les données légendaires de son confrère de la fin du ixe siècle, le vieillard anonyme de 885. Jean Diacre sert de source pour le récit d' Adémar de Chabannes, moine du sud -ouest de la France, qui devait être exempt, sans aucun

i Mon. German. SS., t. ii, p. 95.

doule, de préjugés teutons et francs. Sans entrer dans la question des changements opérés par les deux écrivains, remarquons seulement que, étant admis toutefois le caractère légendaire de tout le récit, les noms des deux diacres, Pierre et Romain, dans Ekkehard, qui en savait plus que le vieux moine de 885 et qui connaissait notamment le nom du deuxième clerc, paraissent on ne peut plus suspects. Adémar, bénédictin d'Angoulême (Limoges?), a choisi pour noms de ses héros : Théodore et Benoît; le premier, vraisemblablement, parce qu'il l'a trouvé dans Jean Diacre; la seule particularité qu'il indique, c'est de faire aller l'un des deux à Soissons^

Nous ne voulons nullement disconvenir que, sous Gharlemagnê, des chantres romains furent envoyés en France par un pape, pour aider à mener à terme Toeuvre commencée par le père de Charles. Ce souverain, aux vues larges, avait fait venir d'Angleterre et de Lombardie des hommes savants pour relever le niveau de l'instruction dans ses États. Il est donc tout naturel de supposer que , vu le vif intérêt qu'il prenait à la liturgie romaine et à l'uniformité dans le culte, il ait aussi appelé de Rome des musiciens et des chantres habiles ; mais les diacres Pierre et Romain, Théodore ou Benoît ne doivent leur existence qu'à la légende et n'ont aucun droit à figurer dans l'histoire.

Pour ce qui est du Codex de Saint-Gall, donné comme u Antiphonaire authentique », le moine qui écrivait à Saint-Gall vers 883 ou 885 en savait vraisemblablement quelque chose. Sans doute il existait un manuscrit, sinon plusieurs, qui contenait cette psalmodie apprise par lui dans sa jeunesse et altérée depuis. Ce manuscrit, ou celui qui lui avait servi de type, pouvait être venu de Rome, car à Saint-Gall on avait coutume de conserver les manuscrits avec un très erand soin.

1 Peut-être le fait s'expliquerait- il et pourrait -on découvrir une lueur de vérité dans quelque tradition locale, si nous étions mieux instruits sur l'histoire de Soissons dans la deuxième moitié du vin« siècle ou au commencement du ixe siècle. Nous ne pouvons ici entrer dans plus de détails (cf. Duchesne, Liber pontif., t. i, p. clxxxii).

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