CHAPITRE III
prendre en considération la foi encore faible des nouveaux convertis.
Isidore de Séville développa cette liturg^ie existante et lui donna sa forme définitive. Le grand concile de Tolède, tenu sous sa présidence, en 633, prescrivit que, dans toute l'Espagne et dans la Gaule Narbonnaise, on observerait un Ordo unique [unus ordo psallendi conservetiir), spécialement pour les Vêpres et les Matines {in vespertinis matutinisque officiis^).
Saint Ildefonse de Tolède n'ajouta que peu de chose ; vers 660, il composa entre autres l'office De exspectatione B. M. V., fête célébrée en Espagne le 18 décembre au lieu de l'Annonciation du Bréviaire romain du 25 mars^. Saint Julien de Tolède {f 728) mit la dernière main^. On trouve à la bibliothèque du chapitre de Vérone un des plus anciens livres liturgiques espagnols ou mozarabes*.
Mais la liturgie gothique ainsi composée, qui prit plus tard,
1 Concil. Toletan. IV, can. 2; Hefele, op. cit., t. m, p. 73; Hardouin, loc. cit., col. 575 sq.
2 Cf. Concil. Toletan. X{a. 656), can. 1, clans Hefele, op. cit., t. m, p. 95; P. L., t. xcvi, Vita. et opéra S. Ildephonsi {cî. Morin, Anecd. Maredsolana, t. I, 1893, prsefatio).
3 Cf. Honoratus a S. Maria, Animadv. in reffulas critices, Venetiis, 1840, p. 219.
* Il se trouve dans le Codex S9 qui, provenant de Tolède, fut écrit à la fin du vue ou au début du viue siècle, dans tous les cas avant 712; quelques additions sont du ix" siècle. Le manuscrit (parchemin, 33X26'=°») renferme des antiennes et des collectes pour les Matines et les Vêpres des dimanches et des jours de fête, commençant par les Vêpres du premier dimanche de l'Avent. Pour chaque dimanche ou fête de saint, il y a trois, parfois quatre antiennes, in i , ii , m psalmum , autant d'oraisons et une oratio completiiria; à la fin, il y a chaque fois une benedictio. Au fol. 39 b, on lit la rubrique suivante : Item orationes completuriœ de Adventii Vespsrtinœ vel malvtime, quse de una ebdomada collectœ per .tingulas ebdomadas usque ad Nativitatem Domini cum suis benedictionibns iterabuntar. Puis viennent les prières pour la Nativité, saint Etienne, sainte Eugénie (Jacques), saint Jean, sainte Colombe. Le tout est publié comme libellas orationum Gothico-Hispanus dans Bianchini, dans son édition des Opéra omnia venerabilis viri losephi-Mariœ Thomasii, fol., Romae, 1741, t. i, p. 1-136. On y trouve (p. i-cxii) un Tractatus de Liturgia antiqua hispanica (p. cxv sq.), de Breviario sive Officio mozarabico. Un recueil presque identique (British Muséum, Cod. add. 30S52) est décrit avec détail par E. Maunde Thompson, Catalogue of ancient manuscripts in the British Muséum, part. II, latin, London, 1884, p. 58-60. [Cf. sur cette liturgie mozarabe l'introduction et les copieuses notes que dom Marins Férotin a insérées dans son édition du Liber Ordinum, en
sous la domination des Maures, le nom de mozarabe', ne demeura pas dans la suite pure de toute addition suspecte. Les chefs de TAdoptianisme, Félix d'Urgel et Elipand, archevêque de Tolède, s'en rapportèrent au vni^ siècle, pour appuyer leur erreur (à tort ou à raison, cela reste indécis), aux prières du Missel mozarabe, jusqu'à ce que le concile de Francfort, en 794, mît fin à ce désordre et lui opposa l'autorité des livres liturgiques de saint Grégoire le Grand^.
Mais ce fait montra combien dangereuses peuvent être, pour les Eglises particulières, leurs divergences de l'unité romaine sur le terrain liturgique. En 918 se produisit une nouvelle discussion relative à l'orthodoxie des rituels mozarabes^, et, dans le siècle suivant, Alexandre II et Grégoire VII décrétèrent qu'ils seraient remplacés par les romains. Après quelque résistance, le rite romain pénétra en Espagne avant l'année 1090, grâce au concours des nombreux monastères bénédictins fondés alors dans ce pays d'après la réforme de Cluny, et grâce à l'influence des rois Ramiro d'Aragon, Alphonse VI de Castille et de Léon et Sanche de Navarre''. Jules II, le 20 septembre 1508, permit au cardinal Ximénès la conservation du rite gothique ou mozarabe dans une chapelle de Tolède, ce que Léon X et Pie IV étendirent pour quelques fêtes à une église de Valladolid.
Depuis la fin du xi* siècle, l'office romain a donc été en usage dans toute l'Eglise latine; les quelques exceptions à Milan et à Tolède ne font que confirmer la règle.
usage dans l'Eglise wisigothique et mozarabe d'Espagne du v^ au xi^ siècle, et inédit jusque-là, Paris, 1901, t. v des Monuments Ecclesiœ lilurgica,, publics par dom Cabrol et dom Leclercq. Tr.]
1 C'est-à-dire arabisante , d'une forme participe de la lO^ conjugaison, tirée du verbe araba.
* Labbe, Concil., t. vu, col. 1034.
3 Cf. Baronius, ad ann. 918, et D. Guéranger, loc. cil., t. i, p. 203.
* Détails dans D. Guéranger, loc. cit., t. i, p. 268-280, et Labbe, loc. cit., t. IX et X.
La Règle bénédictine en Angleterre.
Nous n'avons pas le dessein d'examiner en détail la question de savoir si les monastères qui se trouvaient auprès des basiliques romaines étaient des monastères bénédictins (ce que M. Batiffol' croit devoir nier, parce qu'ils ne choisissaient pas librement leur abbé, mais qu'ils le recevaient du pape). Mais il vaudrait la peine qu'on recherchât si les moines anglo-saxons, auxquels M. Batiffol attribue un rôle si étrange , étaient bénédictins. On doit remarquer que de récents écrivains anglais , ceux même du meilleur renom , comme Bright*, traitent cette question avec une trop grande réserve. Si vraiment saint Wilfrid a apporté la règle de saint Benoît de Cantorbéry dans le Northumberland , on ne peut admettre qu'il l'ait trouvée comme une simple curiosité littéraire dans la capitale du Kent, où des moines romains vivaient ou avaient vécu peu auparavant; il semble impossible d'échapper à la conclusion qu'il trouva en vigueur chez ces moines la règle bénédictine aussi bien que le chant romain'.
Mais, mieux encore, on ne peut raisonnablement pas douter que la règle de saint Benoît ait été introduite dans ces pays, entre les années 669 et 676, par saint Cuthbert, même à Lindisfarne, ce vieux retranchement du monachisme irlandais. Son biographe contemporain, dans la mention qu'il fait du changement de l'observance^ de son monastère opéré par le saint, dit : Nobis regularem vitam primum componens conslituil , quam usque hodie cum régula Benedicli
* Loc. cit., p. 61 sq.
' \V. Bright, Chapters of early english Church history , cd. 2, London, 1888.
3 Beda, Hist. Eccl. angl., t. iv, p. 2 (P. L., t. xcv, col. 174 b], et Vita Wilfridi auct. Eddio Stephano, c. xv.
■* La prisca consuetudo , comme l'appelle Bède (Viia S. Cuthberti , c. xvi. /'. L., t. xciv, col. 755 a].
observamus^. L'auteur était lui-même moine à Lindisfarne et écrivait entre 698 et 705.
Si Benoît Biscop prit soin d'obtenir du pape Agathon, en 678, un Privilegiuni pontificiuin , qui garantît la libre élection de l'abbé à ses fils ou frères, conformément à la lîer/uln sancd Patris Benedicti, il semble qu'il ait connu des monastères où cette règle et son observation de la part des frères n'était pas par elle seule une garantie suffisante de la conservation de cette liberté. Que l'on remarque aussi la force avec laquelle il donne encore sur son lit de mort, en 685, cette prescription de la sainte Règle à ses fils et confrères spirituels : luxta quod Régula magni quondain Ahbatis Benedicti, iuxta quodprivilegii nostri continent décréta... communi consilio perquiralis, quisecundumvitœ meritum et sapientix doctrinani(Req. S. Bened. c&p. lxiv: De ordinando Abbate) aptior ad taie ministerium probetur'^.
De récents écrivains anglais ont obscurci toute la question, en interprétant faussement la signification des expressions régula et regularis vita des manuscrits. Ainsi Bright^ a commis une erreur en traduisant mal les mots regulareni vitam coniponensde l'auteur anonyme de la vie de saint Cuthbert. Il a fait de ce saint l'auteur d'une espèce de Codex ou Concordia regularuni, tandis que l'expression désigne le changement radical qui se produisit dans les mœurs monastiques des moines du nord de l'Angleterre, après le départ de saint Colman et de ses compagnons. Grâce à ce changement, la vie fortement organisée des grands couvents qui avaient reçu leur législation définitive de saint Benoît de Nursie, se substituait au caractère, érémitique dans le sens large, plutôt nomade, du monachisme irlandais. Il est intéressant d'observer sur ce point la diversité de langage de cet anonyme et du vénérable Bède.
Le premier écrivait à une époque où un grand nombre de ceux qui avaient pratiqué la prisca consuetudo de Lindisfarne vivaient encore,
1 Vita S. Cuthberti, dans Beda, Opéra minora, éd. Stevenson, p. 271 (P. L., col. 732 c, 753 sq., not. A, où, d'après Mabillon, ces paroles sont citées comme remarque de l'anonyme, lib. III, monachus Lindisfarnensis coœvus, aux paroles de Bède [ Vita S. Cuthberti, c. xvi] : ut ibi quoque regulani... doceret).
2 Beda, Vita S. Bened. in Opéra min., éd. Stevenson, p. 151 (P. L., t. xciv, col. 722); Hist.Abbat.Gyrv. (éd. Stevenson, p. 324). Nous trouvons la même chose dans Ceolfrid, année 716 : Iuxta regulamsancti patris Benedicti, el sui (c.-à-d. du monastère) statuta privilegii, qui avaient été accordés par les papes Agathon et Sergius {ibid., p. 326; P. L., col. 726 a), ut iuxta sui statuta privilegii iuxtaque regulam S. abbatis Benedicti, de suis sibi ipsi Patrem qui aptior esset, eligerent (cf. Mabillon, Observationes prœvise à la Vita S. Cuthberti de Bède; P. L., loc. cit., col. 732 c d).
2 Loc, cit., p. 274.
et 11 appelle en termes exprès la nouvelle règle Re,juln Denedicti. tandis que le vénérable Bédé, qui écrivait à une époque où le souvenir de la coutume primitive s'était éteint, et dans un lieu où cette dernière n avait jamais été pratiquée, parle simplement de la « Rèffle » comme les Bénédictins font aujourd'hui : Deniciue sœplu.in cœtn Fratruni de Régula. disputansK
' S. Cuthbertus. Beda, Vita S. Cuthberti, c. xv, (P. L., loc. cit., col. 755 b).
Bvév.t.I. 23