CHAPITRE IV
Une lettre de Paul Warnefricd ou Paul Diacre, ou de l'abbé ThéodemarouTheutmardu Mont-Cassin, adressée à Charlemagne, et qui malheureusement a été souvent mal interprétée \ nous apprend que l'ordonnance des leçons usitée au vin^ siècle, spécialement le partage des leçons de l'Ecriture dans l'office canonial, doit èlre regardé comme l'œuvre de saint (irégoire le Grand ou d'Honorius (-}- 638). — Inslilulam esse [post S. Beneclictum] sive a beato papa Gregorio sive ut ab aliis affirmatiir ah Ilonorio ^. Mais Grégoire le Grand a établi sa réforme sur les prescriptions de la règle de saint Benoît, dont il loue grandement l'utilité et la discrétion^. Il est donc indispensable d'indiquer brièvement une fois de plus les ordonnances de saint Benoît relatives aux leçons de l'office.
Pour toutes les petites Heures, comme pour l'office des Laudes et des Vêpres, il est prescrit de dire seulement par cœur une courte leçon de l'Ecriture. Pour les Matines des jours ordinaires, en dehors de l'été , on doit dire trois leçons de l'Ancien Testament. Mais pour les dimanches et les jours de fête, il y a trois sortes de leçons de l'Ecriture : 1 , de l'Ancien Testament pour le premier Nocturne; 2. du Nouveau Testament (Actes, Epîtres de saint Paul et des autres Apôtres, Apocalypse) pour le troisième Nocturne; — 3. l'Evangile, la péricope du dimanche ou du jour de fête, après le Te Deum. Puis des commentaires des saintes Ecritures [Sermones ou Homiliœ, Expositiones) des meilleurs des Pères orthodoxes pour le deuxième Nocturne. D'après les plus anciens commentateurs de la Règle, les paroles du saint législateur devaient ainsi être interprétées, qu'aussi au troisième Nocturne, dans le cas où les lectures habituelles des Actes ou des Epîtres apostoliques ne suffisaient pas dans les longues nuits pour prolonger les Matines jusqu'au point du jour, on pouvait ajouter des interprétations ou des commentaires des Pères, soit sur les Epîtres, soit sur l'Evangile
phetarum et pair iarcha.ru m doctrina; nova vero apostolorum Ecclesiœque doctorum, et {sanctorum hominum) doctrina et operatio sancta (S. Bruno Astens., Sent., lib. I, c. viii : De EvangeUis ; P. L., t. clxv, col. 899).
1 Cf. à ce sujet notre étude dans le Katholik, déc. 1886, p. 623 sq.
* Theodemari Epist. ad Carol. M., dans Anjyelus de Nuce, Chronicon Cassin., Paris, 1668, p. 139; Mabillon, Annales 0. S. B., t. ii, p. 263 (P. L., t. XGv, col. 1585).
3 Cf. p. 280, note 1.
qui suivait^ De même, dans Toffice de trois leçons des jours ordinaires d'hiver, la lecture pouvait être refilée de cette façon : on avait pour première leçon le texte de l'Ancien Testament, pour deuxième et troisième un commentaire d'un Père^. II est facile de comprendre que cette addition était souvent nécessaire, si l'on songe que chaque leçon comprenait de 3 à 5 ou 6 pages in-folio, et par suite on pouvait fréquemment avoir consacré la première leçon à lire en entier un livre des saintes Ecritures, Ruth , Baruch, les petits Prophètes, les Épîtres catholiques par exemple^. Dans cette ordonnance des leçons de l'office, le patriarche du Mont-Gassin semble avoir pris pour type l'ordonnance des lectures bibliques faites à la Messe, telle qu'elle était employée au v° et au vi® siècle. En effet, comme on peut le voir parles formulaires de Messe gélasiens, ambrosiens et gallicans, par le Cornes Hieronymi , par les Sermons de saint Augustin , de saint Léon le Grand et de saint Gésaire, on lisait à cette époque au commencement de la liturgie de la Messe f Messe des Gatéchumènes), d'abord un passage des Prophètes ou de l'Heptateuque, puis un autre de l'Apôtre et enfin un troisième de l'Evangile. Après chacun d'eux, on chantait de petites pièces, des versets de psaumes et des répons ou des psaumes entiers, et on récitait aussi des prières ou collectes. L'évêque la plupart du temps faisait un discours sur le sujet de la lecture, soit sur la prophétie, soit sur son accomplissement dans le Nouveau Testament, En son absence, un diacre ou un prêtre lisait le sermon écrit par l'évêque, ou une homélie de quelque Père, ainsi que le rapportent la Vie de saint Césaire et saint Grégoire le Grand*.
Saint Grégoire le Grand adopta, on le sait, pour ses homélies l'ordre des péricopes de l'Evangile, tel qu'il existait avant lui, et
1 Hildemar, Commenl. in Reg. S. Bened., c. ix, xi, Ratisb., 1880, p. 281, 290.
2 Ibid., p. 381.
3 Martène, De antiq. mon. rit., lib. I, c. ii, n. 59 sq. ; De antiq. Eccl. rit., lib. IV, c. v. L'abbé Jean de Gorze (f 962) lisait en une fois, pour troisième leçon, le livre de Daniel en entier (cf. Acta SS., febr. t. m, p. 710).
* On peut voir le rite ambrosien, le Cornes Hieronymi et les anciens sacramentaires gélasiens- g:aUicans, dans Pamelius, Liturgicon Ecclesiœ lat., t. I, p. 394 sq. ; Mabillon, Lit. gall. (P. L., t. i.xxit); Musseum ital., t. I, p. 2. Des sermons de saint Gésaire inter sermones sancti Augustini au supplément du t. v [P. L., t. lxviii). S. Aug., serm. xlv, De verbis
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pour l'office il prit pour base le système de leçons de saint Benoît * . Par là s'accomplit en Occident le même processus qui deux cents ans auparavant avait entraîné l'Orient. En effet, tandis que la liturgie de la Messe était considérablement diminuée par Grégoire — multa subtrahens'^ , — l'office canonial recevait de lui un accroissement qui, dans un certain sens, paraissait compenser ce que l'on avait soustrait à la Messe des Catéchumènes.
Le système des leçons créé par saint Benoît et par le premier pape de son ordre se maintint intact jusqu'à l'époque de Charlemagne. Plusieurs Ordines romani, en effet, qui donnent des règles pour l'office des basiliques romaines auxvn^et vni® siècles et au début du ix", contiennent encore l'ordonnance que saint Benoît établit, avec seulement une légère modification au troisième Nocturne, qu'introduisit dans tous les cas Grégoire le Grand ou un de ses successeurs au vn^ ou vni" siècle^.
Isaiœ, c. lvii (éd. Benedictina, Antwerpise, 1700), t. v, p. 153, n. 1; item, serm. xlyhi etxLix, De verhis Micheae, c. vi (P. L., t. v, p. 187, 189). S. Léo, serm. xl, De Qaadrages., lib. II, c. ii (P. L., t. liv, col. 368); serm. xlii (P. L., ihid., col. 275); serm. lx, c. i (P. L., ihid., col. 343 a); serm. lxx, De Passione, lib. XIX, c. i (P. L., ihid., col. 380 sq.). Pour Grégoire le Grand, les passages déjà cités plus haut. Mentionnons enfin Grég. Tuf., Hist. Francorum, lib. IV, c. xvi (P. L., t. lxxi, col. 282 c).
* C'est ce que montre VOrdo romanus dans Martène et Durand ( Thesaur. nov. anecdot., t. v, p. 103), qui servait pour les basiliques romaines aux vu« et vin« siècles, et dans lequel (p. 107) l'autorité de la règle de saint Benoît est expressément invoquée. On voit par le passage de Théodemar, cité plus haut, que cette ordonnance date du temps de saint Grégoire ou de ses successeurs immédiats ( cf. préface de Grégoire à son Homiliaire, Epist. introd. seu prœf. [P. L., t. lxxvi, col. 1075] : In hac Ecclesia legi ex more soient).
2 Joan. Diac, Vita S. Greg., lib. III, c. vi.
' Nous possédons encore trois ou quatre de ces Ordines romani dans Martène et Durand ( Thésaurus anecdot., t. v, p. 103 sq.), et dans Muratori {Opère minori, t. xiii, part. 3, p. 1 sq. Cf. Muratori, Liturgia romana velus, t. II, p. 391 sq. ; Martinus Gerbert, Monum. vel. lit. aleman., t. n, p. 168, 177). Nous en avons trouvé un dans un manuscrit du monastère de Saint-Paul de Lavantthal (Carinthie), cod. "25 a/jo, du viii« siècle. Il commence ainsi : In nomine Dei summi incipit Breviarium ecclesiastici ordinis qualiter in ceenobiis fideliler servientes tam iuxta auctoritatem catholicse et apostolicœ romanx Ecclesiœ quam iuxta dispositionem regulse S. Benedicti Missarum solemnia vel nataliciœ sanctoruvi sive officiis divinis anni circuli die noctuque auxiliante Domino debeant celehrare — sicut in sacra ac romana Ecclesia a sapientihus ac venerabilihus Palribus traditum fuit. Le codex de la bibl. Vaticane, utilisé par Muratori, date du ixe siècle et contient aussi le Psalterium et la Distrihntio psalmorum, que le bienh. Tommasi a publiés et auxquels il a fait des additions, d'après
Les Ordines romani. — Après rincUcation délaillée des livres de rAncicn Teslament à lire au premier Nocturne, on lit dans dom Martène ' : Epislolx vero Paiili onini ternpore in posferioribus lectionibus in (lie Doniinicn nd Virjilias lefjanlur {c'esl-h-dirc lect. vu, viii, ix , au troisième Nocturne; le nombre des psaumes et des leçons est celui du Bréviaire romain), et plus loin : Omni tenipore diebus Dominicis legiliir lectio sancti Evangelii secundiun tempus , et sequitur hymnus Te Deiirn et Kyrie eleison.
Ordre des leçons. — Dans l'office monastique, saint Benoît fait précéder l'Évangile du Te Deiim. On voit par là comment les prescriptions de la Règle bénédictine furent adoptées et modifiées par l'usage romain. Les autres Ordines dans Muratori et celui de Murbach ont le même texte. Comme on lisait les épîtres de saint Paul tous les dimanches au troisième Nocturne^, on avait naturellement pour le premier Nocturne ou pour les trois leçons des jours de férié, depuis Noël jusqu'à la Septuagésime, des leçons de l'Ancien Testament, tandis qu'actuellement nous lisons les épîtres de saint Paul. Les Ordines cités portent : Post Nativitateiti vero Doniini usqiie ad quindecini dies ante iniliuin Quadragesimœ Isaias atque leremias, Ezechiel et Daniel seu et dundecim prophetse minores cum expositionihus earum leganlur.
un codex postérieur. Cf. Schu, op. cit., p. 36, et P. L., t. lxvi, à la fin; enfin VOrdo découvert par Martène en 1717 à Murbach , en Alsace (Schu, op. cit., p. 35 sq.). Dans le premier, écrit pour les basiliques de Rome, on lit une fois à propos de prescription pour des fctes : Celebrantur per aiictoritatem Regulœ S. Benedicti (Martène, loc. cit., p. 107), confirmation de Tassertion que l'office romain a été modifié par saint Grég-oire ou au moins aux vn«, vni« et ix« siècles, sur la base de la règle de saint Benoît. Cette influence de la règle sur l'office de l'Eglise romaine s'explique aisément, si l'on songe que, depuis le vii^ et le vm^ siècle, et plus encore au ix« et au x« siècle, les Bénédictins célébraient l'office dans presque toutes les basiliques de Rome. Déjà, à l'époque de saint Grégoire, il y avait des moines du Mont-Gassin au Latran, à Rome. Dans la suite, on élabht trois ou quatre monastères bénédictins près de chaque grande basilique, pour y garantir la célébration solennelle de l'office : È cosa notissima, dit De Rossi (BuUettino di archeol., 188i sq., sér. IV, an. 3, n.iv, p. 143). Duchesne (Le Liber pontificalis, t. i, p. 410 sq.; t. ii, passim), Mabillon {Masseiim ital., index) et Muratori [Antiq. med. <evi, disp. lxiv, t. xni, p. 233) comptent plus de soixante monastères bénédictins à Rome au xe siècle. Cf. aussi Papencordt, Geschichte der Stadt Rom im Miltelalter, p. 103, not. 5, et appendice; G. Morin, Les monastères bénédictins de Rome au moyen âge, Bruges, 1887.
* Loc. cit., p. 106 sq.
* Comme aujourd'hui encore aux trois derniers jours de la semaine sainte; pour celle-ci, l'ordonnance actuelle est déjà indiquée dans VOrdo de Murbach (Schu, op. cit., p. 36) et dans celui de Sturmius {op. cit., p. 748).