CHAPITRE V
très soigneusement exécuté K Mais, de son côté, il travailla d'une façon plus conservatrice. Il préféra ne pas renouveler tous les versets et conserver dans la mesure du possible ce qui était traditionnel et antique. II introduisit dans la combinaison nouvelle des versets ou répons des anciens livres romains et messins [in priorihus Anliphonariis), qu'il jugeait bons et qui correspondaient à ses vues^.
Le travail d'Amalaire se répandit au loin^. Mais il rencontra
* Enucleatissime mutiiti versus coniuncti (sunt) responsoriis suis (Amalarius, loc. cit., prol.). Voir aussi Tanecdote du moine de Saint- Gall, qui explique très bien le sujet présent : Idcirco eum, scilicet versum, cantare disposui, cuius finis iuxta consueludinem penultimis conveniret Responsorii (Jaffé, Monum. Carolina, p. 636).
2 De plus Amalaire choisit dans l'Evangile quelques morceaux qui semblaient convenir aux antiennes, et les ajouta aux pièces romaines; il modifia aussi çà et là l'ordonnance, combina dans la mesure du possible l'ancien Ordo romain avec le nouveau, de façon que rien ne fût perdu. Il ajouta enfin quelques offices de saints locaux propres à l'église de Metz (Amalar., loc cit., c. viii, ix, xi sq.). A l'exemple de son maître Alcuin, il distribua sur les dimanches déterminés les répons empruntés aux psaumes (dimanches et jours sur semaine après l'octave de l'Epiphanie et après celle de la Pentecôte ) , qui jusque-là n'avaient pas eu de place fixe et qui, de même que les Messes du Sacramentaire grégorien, étaient dans un certain sens ad libitum [ihid., c. lviii).
3 M. Mônchemeier [Amalarius von Metz, p. 165, n. 2) s'étonne de ce que, dans un article du Katholik (juin 1889, p. 624 sq.), j'aie dit que cet Antiphonaire d'Amalaire se trouvait dans la P. L., t. lxxvih, et il prend la peine de prouver que c'est une inexactitude, l'ouvrage donné par la P. L. contenant plus que le livre De ordin. Antiph. Pour ce qui concerne mes articles antérieurs, je renvoie avant tout à ce que j'ai dit dans la préface de ce livi-e. Il est clair aussi que je n'ai pas voulu dire que le livre imprimé dans Migne était exactement le même que celui qui était sorti des- mains d'Amalaire, puisque immédiatement après je mentionne quelques divergences entre la Patrologie et le texte d'un manuscrit que je tiens pour plus ancien et pour une copie plus fidèle de l'œuvre d'Amalaire. Le Responsorial ou Antiphonaire imprimé dans Migne n'appartient ni à la classe des antiphonaires romano- messins, ni à celle des Antiphonaires d'Adrien, mais à celle des antiphonaires ou responsoriaux gallicans ou gallicanisés , qui doivent leur naissance aux travaux d'Hélisachar et surtout d'Amalaire. M. Mônchemeier s'offusque ensuite de la remarque que je fais, que le changement de procedentem a matre en procedentem a pâtre ne peut pas se justifier, et il dit : " Nous, prêtres, nous récitons cette antienne tous les ans à la Vigile de la Nativité, sans y rien trouver de choquant. » Mais il ne s'agit pas de savoir si la leçon d'une antienne du Bréviaire romain actuel peut se justifier et donne un sens acceptable, propre à édifier le lecteur et celui qui la récite et à éveiller en lui de pieuses affections; il s'agit d'un point purement historique. Amalaire a été accusé d'avoir modifié les textes existants. Ici nous donnons un exemple : Jadis on lisait, en relation avec le ps. xvni, procedentem a matre, appli-
aussi de vives oppositions dans le camp des partisans de l'ancien état de choses, notamment chez les liturgistes de Lyon (Agobard et Florus), où la liturg-ie romaine avait été introduite sous l'évêque Leidrad (-j- 816). Agobard réclama contre des changements arbitraires ou « des améliorations mal comprises >> de l'Antiphonaire et écrivit contre Amalaire son livre De correctione Anliphonarii^ . Mais, malgré toutes les oppositions, la réforme d'Amalaire et d'Hélisachar se maintint à Metz d'abord, et, comme l'école de chant de cette ville jouissait d'un très grand renom, ainsi que nous l'apprennent les historiens de la fin du ix^ au xii<= siècle, le texte et la pratique de VOrdo messin se répandirent, parallèlement au chant, dans la plupart des églises en deçà des Alpes (ne pas oublier que c'est un Allemand qui parle), si bien que les Cisterciens eux-mêmes, lorsqu'au commencement du xn* siècle ils revisèrent leurs livres de chœur, et bientôt après les Prémontrés, prirent pour types les livres de Metz^.
L'influence de l'œuvre entreprise par Hélisachar et Amalaire ne se borna pas aux églises et aux pays en deçà des Alpes. La réforme fut aussi adoptée à Rome partiellement, du moins pour ce qui concernait les répons. Au Bréviaire romain actuel, les
que à la naissance temporelle du Christ. Amalaire, comme Ta cru Agobard, changea cette leçon consacrée par l'usage en a pâtre. C'était et c'est pour l'appliquer à la naissance éternelle du Christ, du Verbe; procedere , de plus, n'est employé d'ordinaire qu'en parlant du Saint-Esprit, les rapports du Verbe avec la première personne de la Trinité sont exprimés par la génération [genitus ou natiis). Amalaire, qui changea ainsi à son gré et sans en avoir reçu mission de l'Eglise l'application d'un passage de l'Ecriture, fut un novateur (innovator); et Agoljard eut parfaitement raison sur ce point, lorsqu'il protesta contre ce changement. Le fait que la pratique plus que séculaire de l'Eglise a consacré l'e.xpression n'empêche pas de dire que le changement, même entouré des circonstances que nous avons mentionnées, doit paraître choquant et injustifié. On doit d'ailleurs remarquer que la liturgie est, parmi toutes les éludes historiques, le dernier champ sur lequel la sagacité juvénile puisse se risquer sans danger.
1 Dans P. L., t. civ, col. 330 sq.
2 Cf., pour le ix« siècle, les passages cités plus haut de Jean Diacre et d'autres. Pour l'époque postérieure : Varin, Des altérations de la liturgie grégorienne en France avant le xni« siècle, dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions, I^e série, t. ii, p. 577 sq. ; S. Bernardus, Epist. super Antiphon. Cisterc. ord. (P. L., t. clxxxii, col. 1121 sq.); aussi P. Hugo, Nomasticon Cisterciense, Solesmes, 1891. Pour les livres des Prémontrés, cf. Paléographie musicale, Solesmes, 1893, planche 161 : Missel prémontré du xn^ siècle, avec notation messine.