I. LES MOINES
Les ascètes, les cénobites et l'office divin. — Depuis sa fondation, rÉglise avait de tout temps renfermé dans son sein un grand nombre d'ascètes , membres de prédilection du corps mystique du Seigneur. Ils étaient comme un souvenir vivant de l'état supérieur qu'avait perdu le genre humain et comme l'expression d'un désir ardent, chez tous les fidèles, de retour vers cet état. « En eux on voit avec le plus de clarté les hommes tourner vers lui leurs regards d'une douloureuse mélancolie, et le but final vers lequel ils s'élancent tous, poussés par un désir brûlant*. »
Ils consacrent leur vie, tout leur être sans exception, au service de Dieu, à la glorification du Tout-Puissant par la louange du cœur et des lèvres, par la chasteté, le travail et la prière. Mais tandis que, durant les trois premiers siècles, les ascètes vivent solitaires, nous voyons au commencement du iv'^ siècle ces éléments dispersés se réunir pour la première fois en communauté, sous saint Antoine, le père de la race des cénobites (vers 305). Ce fait produisit, en Orient d'abord, un profond mouvement, qui bientôt après devait embrasser lEglise catholique entière.
A première vue, il est évident que les besoins du culte dans le monastère, consacré en première ligne à la prière et à la sanctification personnelle, sont autres sous certains rapports que
1 Môtiler, Gesammelte Schriften , t. ii, p. 170; Mgr de Harlez, La rie ascétique et les communautés religieuses dans l'ancien Pérou, dans la Revue des questions scient., Bruxelles, 20 janvier 1888. p. 128 sq. ; dom Ursmer Berlière, Les origines du monachisme et la critique moderne, dans la Revue bénédict., Mai-edsous, 1891, p. 1 sq., 49 sq. Depuis l'apparition de l'ouvrage de D. Bâumer, la question de l'origine du monachisme est à l'ordre du jour. Protestants et catholiques l'étudient à des points de vue divers; de là, depuis quelques années, toute une collection d'articles. Nous nous contenterons d'en citer quelques-uns : Askese und Mônchtum, von Df Otto Zôckler, Frankf. a M., 2 vol., 1896-1807 (protest.); D^ Et. Schiwietz, Vorgeschichte des Mônchtums oder das Ascetentum der drei ersten christlichen Jahrunderte dans Archiv. f. kath. Kirchenrecht, 1898); Palladius und Rufinus. Ein Beitrag zur Quellenkunde des àltesten Mônchtums (dans Texte und Untersuchungen] , von Ervin Preuschen, Giessen, 1897. Tr.l
ceux des cathédrales épiscopales ou des églises paroissiales'. Gomme la louange divine, roflîce ou YOpus Dei, formait Toccupation principale de leur vie, il était naturel de voir les moines, sans trop s'inquiéter de sa durée , l'étendre et l'organiser avec amour en un tout bien ordonné et caractéristique. Et ainsi, chez eux, l'office qui pour eux, laïques pour la plupart, n'était pas prescrit par une loi ecclésiastique, devait bientôt, par le fait qu'ils employaient de préférence, comme presque tous les pieux chrétiens de la primitive Eglise, des pièces de composition libre ^, se distinguer de celui qui était en usage jusque-là dans les églises des villes.
Toutefois les moines se tinrent constamment dans les liens les plus étroits avec l'Eglise romaine ou plutôt avec les Eglises des pays dans lesquels ils se trouvaient. Il était si peu question d'exclusivisme et de jalousie, que des concessions et des échanges mutuels sur ce terrain s'établissaient entre les monastères et les églises épiscopales^.
Les moines n'ont pas inventé la prière publique, ni le chant des j3saumes en commun; tous deux existaient depuis longtemps quand ils parurent. Ils ne firent que réaliser, d'une façon plus complète et plus suivie, ce que de pieux chrétiens et l'Eglise entière avaient de tout temps pratiqué. En fils dévoués de l'épouse de l'Esprit-Sainl, ils tâchaient dans leurs dévotions en commun et leur office de s'unir étroitement à la prière officielle de l'Eglise, d'autant que bientôt ils devaient recevoir de cette Eglise la tâche de célébrer, comme les prêtres, l'office liturgique en qualité de mandataires de la création en général et du peuple de la nouvelle alliance en particulier*.
1 Ut qui proposito a céleris discernuntur , etiam conlinuse servitutis penso aliquid amplius, etc. (Walafrid Strabon , De eccles., c. xxv; P. L., t. cxLiv, col. 956).
2 C'est là l'unique , tout au moins la principale des consolationes pise devotionis monachorum (Cassiod., In ps. cxviu; P. L., t. lxx, col. 895).
3 Thomassin l'a magnifiquement exprimé : Monachorum disciplina sanctissima lucem non modicam aspergit iis , quse de ecclesiasticis officiis /luc congeremus. Quod enim a Maire acceperant , non sine fœnore filii reddidere. Discipuli quidem illi primum fuere Ecclesise, sed ii , quos ipsa compendiosum sihi atque honorificum sequi duxit et imitari ( Vei. et nov. Eccles. discipL, pars I, lib. II, c. lxxi, n. 6).
* Gard. Pie, Oraison funèbre de dom Guéranger, Poitiers, 1875, p. 18; Freppel , Discours sur l'ordre monastique, Angers, 1876, p. 419.