III. Sur le chant dans l'antiquité
Avant de quitter l'Orient pour étudier les usages de l'Occident, ou ceux que les moines d'Occident empruntèrent à ceux d'Orient, il nous semble utile de dire un mot des façons de chanter l'office dans la primitive Eglise.
Plusieurs fois déjà, dans les extraits que nous avons donnés des œuvres des Pères du iv^ siècle , il a été question du chant antiphoné {anfiphonatiin psnllere). Pour comprendre ce qu'on entendait par là, il nous faut au préalable dire quelques mots sur le chant des psaumes, ou d'une façon plus générale sur le chant dans la primitive Eglise ^ Il ne saurait être question ici de
* Cf. sur ce sujet : card. Bona, De divina psalinod., c. xvii, § 1-2; Binterim, Denkwûrdiffkeiten, t. iv, 1, p. 328 sq.; Sauter, Choral und Liturgie, Schaffhausen, 1865, p. 7 sq., 61, 72 sq., 80 sq., 148 sq. (trad. franc, par ablié "W'^olter); Pleithner, Geschichte des Breviers , p. 58 sq. ; Gerbert, De cantu et musica sacra, S'-Blasien., 1774, lib. I, c. i-iv, t. i, p. 2-200; Ambros, Geschichte der Miisik, t. ii, Breslau und Wien, 1864 sq., c. i; Polhier- Kienle, Grecforian Choral, Tournay, 1881; A. Kienle, Choralschiile , Freiburg-, 1884, 2^ édit., 1890, p. 1 sq. ; Fr. Aug. Gevaert, La musique de l'antiquité , 2 vol., Paris et Bruxelles, 1886 sq. ; Les origines du chant liturgique de l'Église latine, Gand, 1890; La mélopée antique dans le chant de l'Église latine, Gand, 1895; opposé à cet auteur, dom Germain Morin, Les véritables origines du chant grégorien, Maredsous, 1890. — Pour le côté théorique, philosophique et esthétique, on peut voir Jakob, Die Kunst im Dienste der Kirche, Landshut, 1880, § 82-88, et Jungmann, Aesthetik , Freiburg-, 1884, p. 786 sq. fD. Cagin, Un mot sur l' « Antiphonale missarum », Solesmes, 1890; W. Brambach, Bibliographische Lôsung der Streitfrage iiherden Ursprung des Gregorianischen Gesanges, Leipzig, 1895; Peter Wagner, Einfiihrung in die Gregorianischen Melodien. Ein Handhuch der Choralkunde, p. 48 sq., Freiburg (Suisse), 1895; D. A. Mocquereau, fasc. 21-24 du iv^ vol. de la Paléographie musicale, Solesmes, 1894; Ueber den Psalmengesang im christlichen Altertum, par P. \^'agner, dans Compte rendu du quatrième congrès scient, internat, des cathol. tenu à Fribourg (Suisse) du 16 au 20 août 1897 (Fribourg, 1898, lO^ section, Art chrétien ); J. Combarieu, Théorie du rythme dans la composition moderne d'après la doctrine antique, Paris, 1897. Tr.l
Finlluence du chant sur Tâme et sur le cœur. La piété véritable s'épanche d'elle-même dans le chant; le chant à son tour enflamme la piété , et tous deux ainsi rivalisent pour s'élever sans cesse. Nous constatons simplement que de tout temps et chez tous les peuples civilisés le chant a occupé une place prédominante dans le culte public. Tout le monde sait que le pieux roi David et ses successeurs , et les prêtres et les lévites de l'ancienne alliance cultivaient le chant dans les offices du tabernacle et du temple. De même les anges chantèrent, lorsque le Verbe éternel se fit chair, et, après la dernière Cène, le Seigneur chanta avec ses disciples un chant de louange et de reconnaissance [hymno dicto) ; après que TEsprit-Saint fut descendu sur l'Eglise, les Apôtres continuèrent de cultiver le chant sacré et exhortèrent les fidèles à le cultiver sans relâche ^ Le chant liturgique se développa ainsi et se perfectionna parallèlement aux progrès de l'Eglise et à l'extension du culte, aussi bien dans la célébration du saint sacrifice de la Messe que dans l'exécution des heures canoniales.
Il faut admettre que les Apôtres se rattachèrent , pour ce qui est du chant de l'office divin, à la tradition de la synagogue, et qu'eux, et surtout leurs successeurs parmi les chrétiens gentils de la Grèce et de Rome, cherchèrent à s'approprier les usages des peuples de ces pays et à les faire servir aux fins du culle, en y apportant le moins de changements possible.
Au lye siècle, cette partie du culte prit plus de développement. Au rapport de saint Augustin^, saint Athanase créa une façon de chanter les psaumes qui n'avait que très peu de modulations, et qui se rapprochait de très près du simple récitatif. Mais le docteur alexandrin conserva aussi le chant mélodique et prit sa défense ; il voulait seulement que ce chant servît à son but, et que la mélodie dans les paroles fût une marque de l'harmonie spirituelle de l'âme; et, afin que les hommes puissent
1 Cf. Luc, II, 13 sq.; Matth., xxvi, 30; Marc, xiv, 26; Act., ii, 47; IV, 24; Ephes., v, 19; Coloss., m, 16.
2 De Alexandrino episcopo Athanasio sœpe mihi dictiim commemini : qui tam modico flexii vocis faciebal sonare lectorem psalmi, ut pronuntianli vicinior esset quam canenti (S. August, Confess., lib. X, c. xxxiii; P. L., t. xxxii, col. 800). D'après Mgr Batiffol, op. cit., p. 6, c'était peutêtre aussi l'usage à Rome et à Carthase.