CHAPITRE IV
Saint Damase. — Il nous reste à dire encore un mot de Rome et des papes de cette époque. On a prétendu au moyen âge, et souvent aussi dans les temps modernes, que le pape Damase (366-38i) était Tauteur de l'ordonnance des psaumes encore aujourd'hui employée au Bréviaire romain, du Psalten'um per hebdomadam. Pour le prouver, on s'appuyait sur une lettre de saint Jérôme à Damase (et à Théodose), laquelle est généralement regardée aujourd'hui comme apocryphe. Le sagace critique, M^"" Duchesne, a prouvé que le passage en question dans le Liber pontificalis ( Vila sancti Damasi) était une interpolation'. Mais il ne s'ensuit pas, comme le veut Pleithner^, que Damase n'aurait rien fait autre chose pour l'office canonial que de faire reviser le psautier par saint Jérôme et de faire bénéficier la liturgie de la recension du texte nouvellement corrigé. On pourrait plutôt conclure, en se basant sur un certain nombre d'indications, que le pape, de même qu'il introduisit des réformes dans la liturgie de la Messe, avait aussi porté une ordonnance pour l'amplification de l'office.
En effet, il est de tradition constante que saint Damase a porté des ordonnances liturgiques, et cette tradition est confirmée par saint Grégoire le Grand lui-même dans sa lettre à Jean de Syracuse^, où il dit que sous son prédécesseur des usages grecsorientaux furent introduits dans la liturgie de Rome. C'est pourquoi Grancolas et dom Guéranger* ne font nulle difficulté de l'entendre aussi des Heures canoniales, et une restriction de ces réformes à la liturgie entendue dans un sens plus strict , à l'exclusion des Heures canoniales, paraît d'ailleurs peu acceptable. L'objectif de la critique n'est pas seulement de détruire les thèses insoutenables, mais aussi de ne pas perdre de vue la vérité, et de remplacer les appuis chancelants par de plus solides. Les remarques qui suivent pourraient confirmer la tradition établie par la lettre du pseudo-Jérôme, qui est du vi^ siècle (d'après Duchesne).
1 Le Liber pontificalis, Paris, 1885 sq., t. i, p. xxxiv et 315.
2 Aeltesle Geschichte des Breviergebetes, Kempten, 1887, p. 264.
3 Nani ut alléluia, hic diceretur de lerosolymoruni Ecclesia ex beati Hieronymi tradilione tempore beatse memoriie Damasi Papse traditur tractum, et ideo inagis in hac re illam consuetudinem amputavinius , quse hic a Grœcis fuerat tradita (lib. IX, epist. xn; P. L., t. lxxvii, col. 950).
* Grancolas, Comment, in Rom. brev., lib. I, c. iv, p. 6; Guéranger, Institutions liturgiques, t. i, 2« éd., p. 182, 193.
200 HISTOIRE DU BRÉVIAIHE
a) « Le pape saint Damase, dit cxcellemeut Pleilhncr', ne fut pas seulement un lldèle et saint pasteur de Tl-lglise, mais aussi un homme supérieurement doué, un savant, qui, par suite, put entreprendre avec intelligence plusieurs réformes dans l'Église. Il doit avoir porté une toute particulière attention à la question liturgique, car Fantiquité chrétienne est unanime à lui décerner des éloges particuliers à ce sujet. » Cette « tradition » peut, il est vrai, s'être formée et basée sur la lettre du pseudo-Jérôme mentionnée plus haut. D'un autre côté, le fait que cette lettre est apocryphe ne lui enlève pas toute sa force démonstrative. Au contraire. D'ordinaire un faussaire se sert, pour faire valoir son mensonge, de l'avantage que lui offre une opinion qui passe pour un sentiment public ou pour une tradition établie. Nous avons ainsi quelque raison et un droit qui ne peut être méconnu de conclure que l'opinion que Damase avait rendu une ordonnance concernant l'office était très répandue. Et un certain nombre d'indices pris ailleurs nous montrent également Damase comme l'auteur d'une nouvelle création liturgique.
Tout d'abord il est certain que ce pape, dans un intérêt liturgique, pour unifier et corriger la liturgie, chargea saint Jérôme de préparer une recension améliorée du psautier ; c'était une correction du texte de VIfala d'après la recension de Lucien ou d'après celle xoivr, exoofrtç des Septante. Jérôme entreprit aussi bientôt après une nouvelle édition des quatre Evangiles. Le psautier, ainsi corrigé, fut désigné par opposition au Psalleriiim velus ou psautier de l'ancienne Itala jusqu'alors en usage, sous le nom de Psalferium romaaum, parce que le pape Damase l'introduisit dès 383 dans la liturgie de Rome^. Il s'est conservé jusqu'à nos jours dans l'invitatoire^ du Bréviaire romain, dans de nombreux répons de l'office de tempore et dans les pièces de chant du Missel (Introït, Graduel avec Alléluia ou Trait, Offertoire et Communion), de même dans le Bréviaire et l'office de l'église Saint- Pierre de Rome".
' Op. cit., p. 263.
2 Kaulen, Geschichte der VnUjata, Mainz, 1868, p. 159 sq. [Mais ses renseignements ne sont plus satisfaisants. L'ouvrage capital sur cette matière est celui de Samuel Berg-er, Histoire Je la. Viilgate pendant les premiers siècles du moyen âge, Paris, 1893. II est définitif. Tr.]
3 Ps. xciv.
■* On a maintes fois affirmé que la liturgie milanaise, notamment dans