‹ Histoire du Brigandage dans l'Italie méridionaleChapitre 10 sur 55 · HISTOIRE DR BRIGANDAGE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DR BRIGANDAGE

11 novembre.

Astagnano. — Nous avons passé la journée tranquillement, ou plutôt en travaillant; il s’est présenté trois cents hommes de divers pays, de sorte qu’avec ces recrues, nous comptons sept cents hommes assez bien armés.

12 novembre.

Neuf heures du matin. — Nous partons d’Astagnano pour aller désarmer les nationaux de Cirigliano et ceux d’Orgoglie (Gorgoglione?). Au premier endroit, nous y sommes restés deux heures, ou pour mieux dire, nous en sommes sortis à une heure et demie du soir pour aller au second ; mais, lorsque nous avons été au pied de la montée, on vint nous dire que l’ennemi était à un mille. Voyant ma position fort compromise, j’envoyai le major Foms (ou Forne, ou Forns?), commandant la l r ® compagnie, au village, et moi, avec le reste de la force, je pris position sur les hauteurs qui s’unissaient (?) sur ma gauche. Une fois que je fus en mesure de me défendre, j’attendis les événements, déployé en bataille. Au bout d’un quart d’heure, j’aperçus la tête de la colonne ennemie, forte de douze cents hommes, qui se jetait sur la route qui sépare les deux susdits villages; mais c’était trop. tard. Comprenant la force de ma position, j’ai présenté la bataille à l’ennemi; il a manœuvré jusqu’à la tombée de la nuit sans rien entreprendre. Sur quoi nous

nous mîmes en marche pour aller au bois de Montepiano de Pietra-Portassa (Pietrapertosa).

13 novembre.

Six heures du matin. — Nous partons du bois en faisant route vers Accetlura; en arrivant à la hauteur de cet endroit, j’ai fait, malgré la volonté de Crocco, camper la troupe pour prévenir une surprise et le désordre, en ordonnant que l’on nous apporte du pain et du vin, ce à quoi on s’est prété volontiers. Pendant que l’on distribuait les rations, le clergé, revêtu de ses ornements, croix en tête, s’est présenté pour me complimenter et me prier d’aller entendre une messe avec mes officiers. Je les ai remerciés en leur disant que, quoique je désirasse beaucoup accepter cette proposition, je ne le pouvais pas. Cependant je leur ai dit que ce qui était différé n’était pas perdu. Sur cela, on vint me dire que l’ennemi venait à nous. J’ai fait former la troupe et j’ai congédié le clergé.

Neuf heures et demie. — Les avant-postes découvrent l’ennemi, et je me mets en mouvement pour prendre position à Arausi (Garaguso?), où nous sommes arrivés vers midi.

Deux heures du soir. — L’ennemi est en vue. Je fais sonner la générale et lui présente la bataille; mais l’ennemi prend la défensive.

Six heures du soir. — Je me replie au bois appelé la Macchia-del-Cierro, où nous campons pour y passer la nuit.

14 novembre.

Six heures du matin. — Nous nous mettons en marche vers Grassano, où nous arrivons vers dix heures du matin. Nous logeons la troupe, et nos chefs s’en vont voler où bon leur semble.

Deux heures du soir. — L’ennemi s’approche et je lui présente la bataille, qu’il se garde bien d’accepter, malgré qu’il ait la moitié plus de forces que moi. Cependant on tire quelques coups de fusil de part et d’autre pendant le reste de la journée.

Huit heures du soir. — Voyant que l’ennemi ne se décide à rien, je laisse des avant-postes et me retire avec tout le reste de mes forces à la ville pour y passer la nuit.

15 novembre.

Sept heures et demie du matin. — L’ennemi reste sur les mêmes positions d’hier.

Huit heures. — Je retire mes avant-postes pour m’en aller vers San-Chirico, où nous sommes arrivés vers les onze heures. J’ai fait mettre un officier chez le capitaine des gardes nationales pour empêcher qu’on ne l’incommode, et je crois qu’il en a été très-content. Dans cet endroit, il y a eu un peu d’ordre, ce qui me fait un grand plaisir.

Trois heures du soir. — Nous nous mettons en marche pour attaquer le village Loagle (?); mais, en arrivant à un mille, nous campons et attendons le jour.

bv

16 novembre.

Six heures du matin. — Je reconnais la position et je la trouve très-forte. Malgré cela, je fais prendre les devants à la 4 e compagnie pour attaquer la gauche du village. J’envoie la 3 e sur la droite et la t ra sur le centre. Le reste de l’infanterie reste avec moi sur la hauteur qui est à droite de la nouvelle route et en face du village.

Je destine une partie de la soi-disant cavalerie à gauche et une partie à droite, et celle-ci pour empêcher que l’ennemi ne puisse se retirer à Potenza. Lorsque l’infanterie est au pont qui se trouve au pied de la montée, l’ennemi fait une forte décharge et blesse un homme de la t r ® compagnie; mais la troupe monte à l’assaut. L’ennemi, en vue de notre décision, se replie en partie et s’enferme dans un grand palais et, en partie, se sauve pour tomber entre les mains des nôtres, qui le massacrent.

Le capitaine de la l re compagnie attaque le palais et l’incendie avec de la paille et des piments enragés (?); l’ennemi commence à sauter par un balcon ; mais voilà que quelqu’un, je ne sais pas qui, se permet de faire sonner la générale. Le monde se forme et l’opération reste inachevée. Deux de nos blessés sont restés dans le village; nous avons deux morts et quelques blessés.

Lorsque' l’alarme eut cessé, nous nous mimes en marche

pour aller attaquer Pietragalla, où nous arrivâmes vers les

trois heures du soir. Une fois que j’eus reconnu la position, j’envoyai la 3® et la 4 e compagnie sur la droite de la ville; la 5 e et la 6 e , avec une partie de la cavalerie, vers la gauche, et la U 8 et la 2 e vers le centre. L’ennemi, fortement positionné derrière une muraille, ouvrit un feu Irôs-vif; mais le major don Pasquale Marginet, lieutenant de la 2 e compagnie, s’élance comme un éclair, suivi de quelques soldats, et s’empare des premières maisons de la ville.

Le capitaine le suivit avec le reste de la compagnie; et la ville, à part le château ducal, où les ennemis s’enfermèrent, fut emportée en un clin d’œil. Nous avons eu quatre morts et cinq blessés, ou plutôt nous avons eu neuf blessés entre les deux points que nous avons attaqués; et, parmi eux, le sous-lieutenant Laureano Carénas. L’affaire terminée, nous nous sommes logés pour n'ôtre pas témoins d’un désordre contre lequel je ne puis rien, grâce au manque d’une force pour faire respecter mon autorité. Je crains que Crocco, qui a beaucoup volé, ne nous fasse quelque trahison '... .

1. Il y a ici évidemment' une lacune. On se demande pourquoi Borjès et sa bande quittèrent si tôt Pietragalla, si lestement enlevée, à son avis. Les documents italiens permettent de répondre à cette question. On sait que l’héroïque résistance des habitants de Pietragalla, enfermés dans le château, mit la bande en fuite et la força de se jeter dans les bois, après lui avoir tué quarante hommes. Et ce qu’il y a de plus remarquable en cette affaire, c’est que la garde nationale seule , sans le secours d’aucune troupe, suffit pour chasser Borjès et les bandits de Crocco.

17 novembre.

Dix heures du matin. — Nous formons (nous nous reformons) pour aller nous campqr dans le bois de Lagopesole, où nous arrivons à quatre heures du soir. Crocco nous quitte, sous prétexte d’aller chercher du pain ; mais je crains que ce ne soit pour cacher l’argent et les bijoux qu’il a volés pendant cette expédition.

18 novembre.

Une heure après midi. — Nous sommes au même bois sans Crocco et sans pain. La conduite du chef a fait qu’en trois jours nous avons perdu la moitié de la force, ou près de trois cent cinquante hommes.

Quatre heures du soir. — Nous décampons pour aller nous camper à un mille plus loin. — Crocco n’est pas venu.

19 novembre.

Huit heures du matin. — Crocco est arrivé ; mais il ne s’est pas présenté à moi encore.

Midi. — Crocco fait sonner l’appel après avoir tiré plusieurs coups de fusil. Je monte sur la colline et demande ce que cela signifie. Crocco me répond que nous devons aller attaquer et prendre Avigliano, ville de 18,000 âmes. Je lui dis que cela ne se pouvait pas, vu que les nationaux de cet endroit nous étaient de beaucoup supérieurs en force numérique. Il m’objecta qu’il fallait aller quelque part. Je

lui répondis que nous attendions avec impatience. 11 me répondit que cela lui plaisait et qu’il m’y conduirait. Sur ce, il disparut et alla se consulter avec ceux qu’il n’aurait jamais dû voir ni entendre, et vint me dire que nous pouvions nous mettre en marche; et c’est ce que. nous fîmes.

Lorsque nous eûmes marché 'quelque temps, je demandai à un homme du pays quelle était la route que nous suivions. « Celle, dit-il, d’Avigliano. » Je n’ai rien dit à personne, mais j’ai bien pensé que cet homme sans foi nous avait joué un mauvais tour. Il ne s’était pas passé un quart d’heure, lorsque le major de cavalerie vint me dire : « Mon général, nous prendrons une jolie ville. — Nous allons donc à Avigliano? lui dis-je. — Oui, monsieur. — Eh bien, je proteste contre cette entreprise. »

Trois heures du soir. — Nous arrivons à Avigliano. Crocco me dit de prendre mes dispositions pour l’assaillir et le prendre. Je lui réponds que, puisqu’il fait le contraire de ce que nous avions dit, il pouvait prendre telles dispositions qu’il lui plairait, puisque je ne voulais pas prendre sur moi une entreprise qui ne pouvait pas réussir. Alors il a fait attaquer la place avec toute la force et sans laisser une réserve. Une fois le feu ouvert, il s’est retiré sur les hautèurs et j’ai resté pour voir ce qui se passe.

La redoute qui se trouve au flanc de la ville et au nord fut prise de prime abord par la l re compagnie, soutenue par la seconde; mais on n’a jamais pu enlever une chapelle qui se trouve sur la même ligne et protège les abprds du

centre de la ville. La droite a été attaquée par le reste de la force; mais elle a été tenue en échec par une muraille qui barricade la partie du couchant de la ville. Bref, la nuit est arrivée et, avec elle, un brouillard et une pluie insupportable, tant elle était froide. Alors Crocco a fait sonner la retraite et nous nous sommes retirés à un petit hameau, nommé Paolo-Duce, — où nous avons passé, gelés et trempés jusqu’à la peau, une nuit assez mauvaise, avec plus de raisons que dans un autre endroit... (encore plus mauvaise que partout ailleurs?) puisque nous l’avons passée à jeun. Cette circonstance, jointe aux désordres précédents, nous a encore fait diminuer la force, qui était déjà assez petite. Pendant la nuit, je n’ai jamais pu savoir où était Crocco.

20 novembre.

Cinq heures du matin. — Je fais sonner le réveil.

Six heures et demie . — Je fais sonner l’appel. Ninco-Nanco se présente et me dit qu’il va me servir de guide, comme il le fait, en effet. Au bout d’une demi-heure de marche, on me dit que Crocco se trouve à une petite maison de campagne qui se trouve à deux cents pas, et à gauche de la route que nous suivons. En ce même moment (huit heures), il me fait avertir de faire halte. Je m’arrête et l’aAtends, mais inutilement.

Neuf heures du matin. — Ninco-Nanco, Donato et un autre des officiers viennent me dire que Crocco nous a quittés.

Je réunis tous les officiers pour leur demander ce qu’ils veulent faire, en les assurant que j’étais décidé à aller jusqu’au bout s’ils voulaient persister. Bosco prend la parole 1 et s’exprime très-bien ; mais un autre officier de la bande dit que les soldats ne suivront pas, s’ils sont commandés par des officiers espagnols; que, d’autre part, j’étais destiné pour commander en Basilicate, ce qui m’a expliqué toutes les intrigues de celui-ci (?). Cependant j’ai fait donner la démission à tous mes officiers, pour prouver à ceux de la bande que nous servions par dévouement et non par intérêt. De Langlois, pendant cette réunion, s’est tenu à l’écart, mais en écoutant le résultat. Comprenant qu’il était l’âme de tout cela, j’ai dit aux officiers de la bande de délibérer entre eux, leur promettant que j’adhérerais à leur décision.

La décision terminée, ils ont placé les officiers de la bande à la tête des compagnies, et de Langlois s’est mis à la tête, sans que l’on m’ait fait part de ce que l’on avait résolu, bien que je pusse le deviner très-bien, puisque de Langlois fait donner ordres d’officier, l’appel et autres choses, sans me dire pourquoi et sans me demander la permission. Bref, on m’a destitué assez maladroitement.

21 novembre.

Hier au soir, de Langlois m’envoya son adjudant, me priant de sa part d’être prêt à partir aujourd’hui à la pointe

1. Ce Bosco, déjà nommé, se faisait passer pour le neveu du général de François 11. Mais le vrai Bosco renie cette parenté crottée.

dn jour. Cependant il est huit heures et nous sommes encore au bois de Lagopesole.

Huit heures et demie du matin. — Nous nous mettons en marche, je ne sais pour aller où. I

Neuf heures et demie. — Nous faisons halte dans une clairière, où nous découvrons Rionero.

Dix heures quarante-cinq minutes. — Nous nous remettons en marche pour nous en aller à Sanla-Laria (?), où nous arrivons à une heure quarante-cinq minutes.

22 novembre.

Nous nous mettons en marche à six heures et demie du matin pour aller à Relia, où nous arrivons à midi. De Langlois s’arrête et forme sa troupe; moi qui me trouve à l’arrière-garde, je m’arrête aussi. De Langlois vient me trouver pour me demander si je comptais prendre le commandement pour attaquer la ville. Je lui réponds que celui qui s’arroge toutes les choses, doit donner direction à celleci. Ne sachant que dire, il s’en est allé et a pris ses dispositions, pour me prouver sans doute qu’il n’a jamais été militaire. Or, il y a quatre heures qu’on attaque cette position sans qu’on ait pu s’en emparer, et cependant un quart d’heure suffisait pour l’emporter.

Quatre heures et demie du soir. — La ville est entamée de deux côtés, puisque je vois brûler trois maisons ; mais Je feu de l’ennemi ne ralentit pas le moins du monde.

Six heures du soir. — Nous avons une rue à peu près de la partie sud de la ville; le centre et une grande part de la partie nord restent au pouvoir des révolutionnaires. Ce qui est en notre pouvoir commence à brûler d’une manière affreuse.

23 novembre.

Six heures et demie du matin. — Nous sortons de la ville, ou plutôt du tiers dont nous nous sommes emparés; un lieutenant y reste mortellement blessé. Nous allons former (nous reformer) au levant et à une portée de fusil des ennemis.

Huit heures et demie. — Nous nous mettons en marche pour aller rejoindre les forces éparses qui se trouvent au midi de la ville.

Dix heures. — Crocco, qui a reparu hier, brûle les maisons de campagne qui se trouvent au couchant de la ville.

Ortie heures. — Nous nous mettons en marche pour aller vers Muro.

Midi. — Quelques coups de fusil retentissent à l’avantgarde. L’infanterie crie : « Alarme (aux armes)! la cavalerie en avant! » Bientôt je m’aperçus qu’on distribuait les compagnies en diverses directions et fort mal à propos.

Une heure du soir. — J’arrive au sommet de la Serra et je vois tout notre monde en dispersion. Quelques coups de fusil s’engagent aux abords d’une taverne; j’y vais pour voir

ce que c’était; à moitié chemin, je rencontre Crocco et Ninco-Nanco qui se sauvent à toutes brides. Malgré cela, je marche en avant, bien que je n’eusse aucun commandement, pour savoir le nombre des ennemis qui nous atta-

quaient. En ce moment-là, je vois de Langlois qui se met à couvert, seul, des balles ennemies. Je lui demande où sont les capitaines des compagnies et il ne me répond pas. Je suis mon chemin en avant avec les officiers qui me restent et quelques soldats italiens, et je découvre l’ennemi, qui tue, d’un coup de feu, un de ces derniers. Je le reconnais (l’ennemi) et je m’aperçois que sa gauche se sauve; la droite, appuyée sur un bosquet de chênes, soutient son poste. Nos soldats, se voyant sans officiers, se débandent, abandonnant les blessés, le fruit de leurs rapines (sic), les bagages et quelques fusils, et se sauvent à toutes jambes devant les gardes nationaux qui étaient venus de Balvano. Au milieu de ce début fort douteux (ou coûteux?), nous nous sommes sauvés vers une petite rivière qui coule au pied d’une montagne, au couchant, et, une fois que nous l’eûmes traversée, de Langlois a fait reformer son monde, ce qui ne lui a pas été bien difficile, attendu que l’ennemi n’a pas osé nous suivre. Ensuite après, nous avons fait roùte en suivant le cours de la rivière, qui va du nord au midi (probablement le Fiume di Muro); et, après une heure de marche, nous avons rencontré une compagnie de quarante-sept hommes, admirablement bien formée et disciplinée. Cette force a pris les devants et nous avons suivi, derrière elle, la direction de

Balvano, où nous sommes arrivés à neuf heures du soir. La ville était toute illuminée, et, à notre entrée, on nous assourdissait fort agréablement en criant : Viva Francesco II 1 I

L’évéque, quelques prêtres et la garde nationale (ou du moins ce qu’il en restait à Balvano) se sont enfermés au château, qui se trouve au midi et dans une position inexpugnable. Les nationales nous ont fait dire qu’ils seraient bien heureux qu’on respectât les propriétés, et qu’ils ne feraienl pas feu quand même les nôtres tireraient sur eux. Le capitaine (de la garde nationale) est sorti et s’est abouché avec Crocco. Don Giovanni et do Langlois ont été au château, mais j’ignore ce qu’on a dit et ce qu’on a fait. Ce que je sais, et ce qui me fait le plus de plaisir à écrire, c’est que l’ordre le plus complet a régné dans la ville pendant la nuit.

24 novembre.

Balvano. Sept heures et demie du matin. — Nous montons la montagne du levant, et, quand nous sommes à michemin, nous contre-marchons et nous dirigeons à Ricigliano (principauté Citérieure), où nous arrivons à une heure du matin et où l'on nous reçoit avec des branches d’olivier à la main.

1. Notez bien que les gardes nationaux, c’est-à-dire les force* libérales de Balvano, étaient allés à Muro, ou ils avaient battu U bande de Crocco, qui, chassée par eux, s’en vint prendre leur village abandonné. Ce n’est pas l’épisode le moins curieux de cette campagne.

Onze heures du soir. — Les désordres les plus inouïs se passent dans cette ville; je n’ose pas donner les détails, tant ils sont horribles en tous sens.

25 novembre.

Six heures et demie du matin. — On forme (on se reforme); mais, comme il faut longtemps pour cela, je ne sais si c’est pour marcher ou pourquoi.

Huit heures et demie. — Grocco fait dire d’avancer l’avantgarde parce que l’ennemi est sur nos traces.

Neuf heures. — J’entends une fusillade assez vive.

Neuf heures cinq minutes. — Le feu ralentit et les nationales se retirent. Les Piémontais, au nombre de cent hommes, ont pris une forte position et ne bougent pas.

Midi quarante-cinq minutes. — Nous nous réunissons et suivons la marche pour aller dans quelques baraques qui se trouvent à cinq milles de chemin, et où nous couchons fort mal et ayant un froid horrible.

2fi novembre.

Sept heures et demie du matin. — Nous nous mettons en marche à travers des montagnes très-élevées et très-froides. A midi, nous descendons la montagne et nous rencontrons une force de quarante hommes. Elle se prépare au combat, mais sans avoir le courage de résister au premier choc ; une charge de cavalerie a suffi pour les faire enfermer à Castello- Grande.

Deux fieures et demie du soir. — Nous suivons notre chemin, en nous dirigeant à Pescopagano, où nous arrivons à trois heures quarante-cinq minutes du soir. La ville investie, une vive fusillade s’engage, mais nos soldats oscillent. Le lieutenant-colonel Lafond et le major Foms disent alors, en s’adressant à la troupe : « Nous n’avons pas de commandement; cependant, si vous voulez nous suivre, nous prendrons la ville. » Sur la réponse affirmative de ces derniers, ils s’élancèrent et la position fut emportée en un quart d’heure.

27 novembre.

(11 y a ici, dans le manuscrit, cinq lignes effacées.)

Cinq heures du matin. — J’envoie le capitaine de cavalerie Martinez à Crocco, pour lui faire dire qu’il était temps de sonner le réveil, mais il n’a pas fait attention à ma prière.

Six hetires. — Voyant qu’on ne sonnait pas l’appel, je vais trouver Crocco. En ce moment-là, il se trouvait dans la rue en causant avec quelques-uns des siens. J’arrive et le salue, et, tout de suite après, je lui dis qu’il fallait sortir de la ville, sans quoi que nous perdrions un monde fou. En ce momentlà, le trompette arrive et je lui commande de sonner l’appel à la course, et Crocco le lui défend. Je le prie de faire sonner l’appel ordinaire, et il ne le veut pas non plus. 11 réfléchit un moment et, tout de suite après, il s’en va, — et moi, prévoyant le danger qui nous menaçait, je m’en vais aussi. — Le résultat de tout cela a amené la perte de vingt-

cinq hommes, d’après les uns, et de quarante, d’après les autres *. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il s’est perdu beaucoup d'infanterie et même quelques chevaux.

Le manque de paye, le désordre et l’apparition d’une bande assez conséquente feront que la bande entière se perde.

Quatre heures du soir. — La force ennemie dont j’ai parlé plus baut est toujours en présence, mais elle n’ose pas nous attaquer.

Cinq heures. — Nous entrons dans le bois de Monticchio, où nous campons à jeun et sans pain.

28 novembre.

Sept heures du matin. — Nous faisons une halte au centre du bois, sans avoir de pain. La bande se débande.

Midi et demi. — On se prépare à marcher, mais je ne sais pas vers où. Si la direction qu’ils prendront ne me plaît pas, je ferai route vers Rome.

Trois heures du soir. — Une scène navrante. Crocco réunit ses anciens chefs de voleurs et leur donne ses anciens acolytes. Les autres soldats sont désarmés violemment. Ils leur prennent surtout leurs fusils rayés et d’autres à percussion.

Les soldats fuient les uns, et pleurent les autres. — Us de-

1. Grâce aux gardes nationaux de Fescopagano, dont la conduite fut admirable. Depuis cette déroute, on peut dire que la bande de Crocco n'exista plus.

mandent à servir pour du pain. « Plus de paye ! » disent-ils. Mais ces assassins sont inexorables. Ils les donnent à des capitaines de leur façon, et les congédient ayant deux jours de jeûne dans le corps.

Tout cela était prévu, mais on me le cachait très-soigneusement. Quelques-uns des soldats venaient à moi en pleurant, me prenaient la main et me la baisaient en me disant : « Revenez avec une petite force et vous nous trouverez toujours prêts à vous suivre ! »

De mon côté, je chargeais Crocco de sauver cette troupe et je consolais, en pleurant comme eux, tous les soldats autant qu’il était à moi de le faire.

29 novembre.

Nous avons marché toute la nuit.

30 novembre.

Nous avons marché beaucoup et, rendus de fatigue, nous faisons une halte.

le' décembre.

Ainsi finit le journal de Borjès. Le reste du manuscrit ne contient plus que des noms de lieux et des pages blanches, plus le brouillon d’une lettre adressée, le 26 octobre, au général Clary, et lui racontant, sans autres détails, le combat de la veille, — enfin quelques comptes sans intérêt.

Je n’ajoute aucun commentaire à ce terrible document, dont l’authenticité ne peut être infirmée. Le manuscrit original est à Turin, aux archives des affaires étrangères. Libre à tous de le consulter.

Comment faire maintenant pour raconter la retraite de Borjès, qui espéra un instant regagner les États du pape? C’était une entreprise plus difficile encore que la restauration de François IL II n’hésita pas devant cette effrayante aventure. Il est impossible désormais de le suivre; on perd sa trace, on ne sait où il a passé. On ne le retrouve que dans la Terre de Labour, presque aux frontières. Le 4 décembre, on le vit dans la plaine de Cinque-Miglia; il se dirigeait vers Pescasseroli. Il pouvait suivre deux chemins pour atteindre les États romains, la montagne ou la plaine, le val de Rovelo ou la grande route d’Avezzano. Forcé par les neiges, il suivit la grande route.

A deux milles d'Avezzano, il fit un détour et prit par Cappelie et Scurgola. Il dut traverser ce dernier village à dix heures du soir et passer devant le poste de la garde nationale.

— Qui vive? cria la sentinelle.

— Bons amis ! répondit Borjès.

Et il passa sans encombre avec ses hommes.

Il put même arriver jusqu’au delà de Tagliacozzo

HO

sans être arrêté. Sur le conseil de son guide, il répondit au garde national en faction hors de cette commune :

— Nous sommes des castagnari (marchands de marrons) qui allons à Santa-Maria.

Borjès se crut sauvé, n’étant plus qu’à cinq heures des frontières. Il fit halte, accordant à ses hommes exténués quelques heures de repos.

11 me reste à raconter sa fin tragique. On a vu que, par des miracles d’audace et de bonheur, il était arrivé à traverser, dans toute sa longueur, le continent de l’ancien royaume des Deux-Siciles, à travers des populations ennemies, des milliers de gardes nationaux, de gardes mobiles, de carabiniers et de soldats poussés partout contre lui, embusqués sur son chemin, batlant les bois, occupant les hauteurs, gardant les villages où il devait passer : tous debout, l’arme au bras, l’oeil au guet, vigilants, irrités et braves. Il avait ainsi franchi je ne sais combien de provinces, souffrant et bravant toutes les privations, dormant la nuit dans la boue et dans la neige; il s’était jeté dans les Abruzzes; il touchait presque aux frontières, où il eût été libre sous la protection paternelle de Pie IX. Encore quelques heures de marche et il n’eût eu plus rien à craindre.

Il fut pris et tué à l’entrée de la terre promise, dans le dernier village italien.

On a des détails complets sur cette capture : ils sont consignés dans le rapport du brave officier qui l’a faite, le major Franchini. Voici ce document, adressé au général La Marmora; je n’ai pas à y changer une ligne :

« Tagliacozzo, 9 décembre.

» Le 7, à onze heures et demie du soir, une lettre de M. le sous-préfet de l’arrondissement m’avertit que Borjès, avec vingt-deux de ses compagnons à cheval, était passé par Pateano, se dirigeant vers Scurgola. Le 8, à trois heures et demie du matin, une autre lettre de M. le commandant des carabiniers royaux de Cappelle me faisait savoir que, la veille à sept heures du soir, les mêmes hommes avaient traversé le. pays, et que tout faisait croire qu’ils auraient pris le chemin de Scurgola et de Santa-Maria-al-Tufo.

» A la suite de ces nouvelles, j’envoyai sur-le-champ une forte patrouille commandée par un sergent vers la Scurgola, avec l’espérance de les rencontrer, et une autre à Santa-Maria, commandée par un caporal, pour savoir si les brigands y étaient arrivés. Mais ceux-ci, avant les avis reçus, avaient déjà dépassé Tagliacozzo et traversé tranquillement Santa-Maria, se dirigeant sur la Lupa, grosse cascina (ferme) de M. Mastroddi.

» Assuré du passage des brigands, je pris avec moi une trentaine de bersagliers, les premiers qui me tombèrent

sous la main, et M. le lieutenant Staderini, qui était de

piquet, et, à deux heures avant le jour, je me mis à poursuivre les malfai leurs.

» Arrivé à Santa-Maria, j'y trouvai la patrouille que j’avais expédiée, et de celle-ci et des paysans j’eus des données certaines sur le passage des brigands. Aidé par la neige, après une courte halte, je me mis promptement sur leurs traces vers la Lupa,

» Il était environ dix heures du matin lorsque j’arrivai à la cascina Mastroddi; mais rien ne m'indiquait qu’elle fût occupée par les brigands, quand tout à coup, à une cinquantaine de mètres de l’endroit, je vis du côté opposé fuir un homme armé. Je me mets à la course, je le rejoins et lui barre le passage. Les bersagliers se lancent en courant derrière moi ; mais le malfaiteur, voyant sa fuite coupée, me met le canon de sa carabine sur la poitrine jet tire : le coup ne part pas. Je le mire de mon côté avec mon pistolet, j’ai le même sort. Mais un coup que je lui portai à la tête ne manqua pas et l’étendit à terre. Mes bersagliers se groupent autour de moi, et, à coups de baïonnette, ils tuent tous ceux qu’ils trouvent dehors, cinq brigands. D’autres entourent la cascina; mais les brigands, sur leurs gardes, font feu des fenêtres et me tuent cinq bersagliers.

» U s’engage un vif combat, mais les brigands se défendent avec acharnement. Enfin, après une demi-heure de feu, je les somme de se rendre, menaçant de brûler la maison. Ils refusent obstinément. Alors, voulant épargner le plus possible la vie de mes braves bersagliers, j’ordonnai

qu’on mit le feu à la cascina. Les brigands se rendirent à discrétion.

» Vingt-trois carabines, trois sabres, dix-sept chevaux, de très-nombreux papiers intéressants tombèrent en mon pouvoir, trois drapeaux tricolores avec la croix de Savoie, sans doute pour tromper les gens, et, de plus, le général Borjès en personne, et ses autres compagnons dont la liste est ci-jointe. Je les emmenai tous avec moi à Tagliacozzo {outre les cinq morts), et je les fis fusiller à quatre heures après-midi, pour servir d’exemple aux ennemis du gouvernement du roi et de la résurrection de la patrie.

» Quelques gardes nationaux de Santa-Maria, avec leur capitaine qui m’avait suivi, se sont comportés honorablement. Je me réserve de faire à M. le préfet de la province des propositions pour les récompenses à leur décerner.

» Le lieutenant Staderini s’est conduit en homme d’honneur et m’a secondé avec intelligence, sang-froid et beaucoup de courage.

» Tous les bersagliers se sont grandement distingués.

» Je remets à Votre Seigneurie très-illustre la liste des candidats pour les récompenses, ainsi que tous les papiers, correspondances très-intéressantes du général Borjès et de ses compagnons, persuadé que le gouvernement pourra en tirer le plus grand profit.

» Le major commandant le bataillon, » Francbjni. »

Voici maintenant quelques détails sur la mort de Borjès. Quand il fut pris à la ferme Mastroddi, il ne voulut rendre son épée qu’à Franchini, et l'aborda en lui disant:

— Bien, jeune major!

Les prisonniers furent liés deux à deux et conduits à Tagliacozzo. Pendant le trajet, Borjès parla peu et fuma des cigarettes. Il dit à plusieurs reprises :

— Belle troupe, les bersagliers!

Puis, au lieutenant Staderini :

— J’allais dire au roi François II qu’il n’y a que des misérables et des scélérats pour le défendre, que Crocco est un sacripant et Langlois une brute.

Il manifesta aussi son regret d’avoir été arrêté si près des États romains.

Franchini fit tout ce qu’il put pour obtenir des révélations; les Espagnols furent muets et gardèrent une fière contenance.

— Toutes les tortures ne m’arracheront pas un mot, dit Borjès (qu’on ne songeait nullement à torturer).

El il ajouta :

— Remerciez Dieu que je sois parti ce matin une heure trop tard; j’aurais gagné les États romains et je serais venu avec de nouvelles bandes pour démembrer le royaume de Victor-Emmanuel.

Je garantis ces paroles : elles résultent d’un second rapport (inédit) du major Franchini.

A Tagliacozzo, Borjès et ses compagnons furent conduits dans un corps de garde où ils donnèrent leurs noms. Un Espagnol, Pietro Martinez, demanda de l’encre et du papier, où il n’écrivit que ces trois lignes :

* Nous sommes tous résignés à être fusillés; nous nous retrouverons dans la vallée de Josaphat; priez pour nous! » Tous se confessèrent dans une chapelle et furent conduits après sur le lieu de l’exécution.

— Notre dernière heure est venue, s’écria Borjès; mourons en braves !

Il embrassa ses compatriotes et pria les bersagliers de bien viser; puis il se mit à genoux avec ses compagnons et entonna une litanie espagnole. Les autres lui répondaient en chœur. Le cantique fut coupé par les balles. Dix Espagnols tombèrent; après quoi, vint le tour des Napolitains, parmi lesquels, dit-on, un dernier étranger, qui, avant le feu, s’écria très-haut ;

— Je demande pardon à tout le monde f

Telle fut la fin de Borjès et de tous ses compagnons. Un seul d’entre eux, Augustin Capdevila, malade, était resté en arrière; Borjès lui avait donné seize louis avant de le quitter. Ce malheureux resta caché encore * un mois dans une grotte en Basilicate, où la garde

nationale est allée le prendre. Ses dépositions confirment pleinement tout ce que j’ai dit dans ce travail. Les Espagnols ont tous confessé que, séduits par les mensonges des journaux et des comités, ils avaient compté trouver des armées debout, et n’avaient rencontré que des brigands en fuite. Ils se disaient trahis par le général Clary.

On a blâmé l’exécution de Borjès; M. Victor Hugo s’est écrié : « Le gouvernement italien fusille les royalistes 1 » Mais que pouvait faire le gouvernement italien? A quel signe reconnaître l’honnête homme du brigand? De quel droit justifier l’un des meurtres et des vols commis avec l’autre? On avait vu Borjès avec Crocco dans toutes les sanglantes priapées de la Basilicate. D’ailleurs, la loi était inflexible : * Seront fusillés tous ceux qui auront été pris les armes à la main. » Cette loi avait été faite pour des bandits, parce qu'il n’y .eut jamais que des bandits dans ces parodies de guerre civile. Pas un Italien de cœur, pas un officier du roi déchu, pas un homme à qui les chefs de la réaction eussent voulu serrer la main ne s’était joint aux bandes de Crocco ni de Mittica. Qu’était donc venu faire Borjès — un Espagnol — dans ces ignobles scènes de coupe-gorge? Fallait-il être indulgent avec lui parce qu’il était Espagnol ?

Les Napolitains se seraient insurgés violemment contre cette injustice. Cela est si vrai, que, lorsque, plus tard, à la prière du prince de Scilla, le général La Marmora consentit à l’exhumation du corps de Borjés, qui fut transporté à Rome, il n’y eut qu’un cri d’indignation dans tous les villages des frontières. Une grêle de protestations partit pour Caserte, pour Naples et pour Turin. L’implacable rancune des populations ne distingue plus : le royalisme pour elle, c’est le brigandage.

L’insuccès et le témoignage éclatant de Borjès prouvent que je peux arrêter ici mon travail. Depuis l’exécution de l’Espagnol, la bande de Crocco s’est dispersée; son chef illustre ne songe plus qu’à mettre son argent en sûreté et à se sauver quelque part. Après avoir essayé en vain de se joindre à lui, Cipriano délia Gala a reparu sur les hauteurs de San-Martino, dans la province d’Avellino. Une brillante expédition, dirigée par le général Tranzini, le mit en fuite. On le revit un jour sur les côtes de la Terre de Labour, au-dessus du Volturne; depuis lors, on a perdu sa trace. Il est peutêtre arrivé sain et sauf au Quirinal, ou *— qui sait? au Vatican.

Aux frontières romaines, l’intervention des Français a rendu le banditisme impossible. Une nouvelle échauf-

fourée de légitimistes, étouffée dans son germe, à Alatri, a prouvé l’impuissance et la misère de ce parti moribond. L’insuccès d’une autre tentative à Castellamare, en Sicile, n’a fait que ranimer dans cette île, qui avait commencé le feu, les vieilles haines contre les Bourbons et la foi dans la cause nationale.

Au moment où j’écris, il y a encore quelques bandes dans le Gargano, en Capitanate, sur les côtes de l’Adriatique, à l’éperon de la botte italienne. Elles ne méritent môme pas une mention dans ce travail. Le Zambro, Turri-Turri, le maçon Codipietro sont déjà oubliés, peut-être morts. Tout le reste du royaume est tranquille. Le général La Marmora, préfet de Naples et commandant du sixième corps d’armée, s’est fait aimer par des qualités toutes piémontaises.

Plein de réserve et de bon sens, très-actif sans le montrer, vigilant et vigoureux au besoin, sans le dire, il tient Naples dans sa main et ne s’en vante pas. Lui seul, en Italie, pouvait réussir après le vainqueur brillant de Castelfidardo et de Gaëte.

Le général La Marmora a osé la grande mesure qui avait fait hésiter avant lui toutes les lieutenances : il a ordonné la levée de trente-six mille hommes. Et la levée s’est faite presque partout sans opposition, d’en-

thousiasme. Pour la première fois, depuis que Naples est Naples, on a vu les conscrits accourir sous les drapeaux en criant : « Vive le roi ! »

Et quand on pense à ce qu’était l’Italie à la fin de 1860, avec François II à Gaëte, le brigandage fortement organisé dans les Abruzzes, Civitella-del-Tronto et Messine encore soumises aux bourboniens; trois armées sur les bras, celle de François II, celle de Garibaldi et celle de Victor-Emmanuel ; le pays en révolution, les finances épuisées, le pouvoir sans autorité, la France incertaine, l’Autriche menaçante, le pape foudroyant; et quand nous pensons que, marchant droit devant lui, à travers tous ces obstacles, le Piémont n’a pas seulement bravé les foudres du Vatican et les représailles des Autrichiens, surmonté les hésitations des Tuileries, contenu les impatiences de la révolution, conquis Messine et Gaëte, achevé François II, écarte Garibaldi, constamment battu le brigandage toujours renaissant, mais qu'il a encore affronté tous les mécontentements et toutes les résistances du municipalisme napolitain, qu’il s’est obstiné dans son idée d’annexion immédiate et d’assimilation quand même; qu’il s’est acharné à cette œuvre dans les moments les plus difficiles et les plus désastreux; qu’il y a compromis la réputation de trois hommes distingués : Nigra, Ponza

di San-Martino et Farini, — plus encore, la gloire du comte deCavour, — sans se distraire un moment, sans dévier d’un pas de cette idée fixe; qu’il s’est rendu impopulaire comme à plaisir, enlevant aux Napolitains leur autonomie bribe à bribe, et non-seulement leur autonomie, mais encore leur hégémonie sur les provinces du Midi; resserrant l’autorité d’une capitale de cinq cent mille habitants dans un département de quelques lieues; supprimant enfin la lieutenance du moment où elle commençait à plaire, grâce au général Cialdini; et que, malgré toutes ces fautes, peut-être nécessaires, peut-être même volontaires, il s’est rapproché chaque jour de son but invariable avec un succès miraculeux, sans soubresauts, sans secousses, sans remuer les rues des villes, malgré le brigandage persistant sur les montagnes et dans les bois; sans soulever une seule barricade, malgré l’opposition violente des bourboniens, des garibaldiens, des mazziniens, malgré le franc parler de la chambre et la licence exaspérée de la presse; qu’il vient enfin d’ordonner la levée, au plus mauvais moment, après la suppression de la lieutenance, pendant une recrudescence du brigandage, et que cette levée s’est opérée presque partout avec des fanfares, et que les conscrits se sont présentés en foule sous ces drapeaux qui seront peut-être criblés de balles au

DANS L’ITALIE MÉRIDIONALE. 25i

printemps prochain : quand on songe à tout cela, l’on

est bien forcé de reconnaître que Dieu le veut et que

l’Italie a son étoile I

Marc-Monnier.

Naples, février 1862.

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