SOS
qui abondent le plus dans sa grande enceinte sont les chênes. Je pourrais parler de bien d’autres arbres si j’en avais le temps; mais je crois que ceux-là suffiront pour donner une idée de la belle végétation de cet endroit. Les siècles qui ont passé sur les têtes touffues de ces rois des forêts n'ont laissé aucune trace sur leur fraîcheur. Ils sont ce qu’ils pouvaient être il y a cent ans, et je crois qu’un siècle de plus ne changera pas leur aspect, si le feu ou la cognée ne s’en mêlent. Une tige colossale et entière, des branches proportionnées à leur élévation et à leur grosseur, un feuillage épais et frais comme les eaux des fontaines qui coulent souvent à leur pied, font le complément de ce portrait
dessiné à grands traits. Cependant je dois dire quelque
chose des feuilles de ces arbres; j’en ai pris en plusieurs endroits qui avaient quatre pouces de long sur trois de large. La partie supérieure a une forme ovale, sans que pour cela elle laisse d’être très-gracieusement dentelée tout autour.
17 octobre.
Quatre heures du matin. — Nous arrivons à la montagne Piano-della-Corte, et nous nous mettons dans une baraque de don Joseph Santore, capitaine de la garde nationale de Tricarico, où je me décide à passer la journée, quoique j’aie à ma droite et au midi Monte-Solero, ville de six mille urnes, et Tricarico sur ma gauche, et, par conséquent, au nord.
Trois heures et demie du soir. — Je me remets en marche pour atteindre la province d’Avellino, où nous arriverons dans deux ou trois jours, si le temps se remet et si les circonstances le permettent.
Remarques. — Nous avons traversé une plaine fort grande et fort riche, mais j’ai remarqué que l’agriculture s’y trouve très-arriérée. Cependant, comme la terre est bonne, elle produit beaucoup de blé et beaucoup de fruits, presque sans culture. Que serait-ce s’il y avait à Naples un bon ministre qui eût donné de l’impulsion au travail, et un autre qui eût réglé d’une main ferme les affaires de la justice, que je trouve très-négligées partout? Une loi, si elle n’existe pas, prohibant le mariage à la jeunesse avant qu’elle ait servi et obtenu un congé, est nécessaire, à mon avis.
18 octobre.
Deux heures et demie du soir. — Je me remets en mouvement sans guide, comme hier, pour suivre, bien qu’à tâtons, la direction du côté de Naples.
Trois heures et demie. — Zafra me signifie qu’il veut partir avec le soldat Martin, et j’y consens. L’intempérie du temps, la faim, la fatigue et la couchette à la belle étoile ne peuvent pas convenir à des hommes relâchés dans les mœurs, et, par conséquent, sans moral. J’aurais pu les fusiller, mais cela n’aurait pas été les punir. Lorsque je le pourrai, je ferai connaître leur lâcheté partout, et
surtout en Espagne, pour les faire mépriser partout et toujours.
Trois heures trois quarts. — Je me dirige, faisant un grand détour pour éviter un village, vers le fameux bois de Barile, et de là vers le bois de Manguesci-Pichitello, où je compte manger quelque chose.
Cinq heures et demie. — Nous errons dans le bois de Barile sans trouver une issue, et, par conséquent, sans savoir où nous allons.
Cinq heures trois quarts. — Nous entendons une clochette et nous la suivons; peu de temps se passe et nous rencontrons une baraque et trois hommes qui gardent des juments. Nous en prenons deux qui nous guident au bois Manguesci, où nous mangeons un mouton et un agneau avec du pain que nous rencontrâmes par miracle.
Onze heures du soir. — Nous nous mettons en route pour prendre position dans le bois de Monte-Morcone ; chemin faisant, nous laissons à notre gauche Barile, Gensano et Forenza.
• 19 octobre.
Bois de Lagopesole. Beux heures et demie du matin. — Nous arrivâmes au bois indiqué ci-dessus, mais non sans peine. La pluie nous incommode beaucoup, et les détours que nous sommes forcés de faire nous font perdre un temps immense : nous avons mis plus de huit heures pour faire
quatre milles. La pluie continue à tenir toute la journée; nous sommes sans pain, mais je fais des démarches pour en obtenir.
Dix heures du matin. — Nous avons un peu de pain et quelques piments.
Trois heures du soir. — Quelques soldats des nôtres arrivent et me disent qu’à huit milles d’ici se trouvent mille hommes aux ordres de Donatello Crocco. Je me décide à lui envoyer M. Capdeville avec une lettre, escorté par deux soldats, pour voir si nous pouvons nous entendre, ce dont je doute beaucoup, vu que j’observe le plus grand désordre. Quel dommage que je n’aie pas trois cents hommes pour * appuyer mon commandement! Oh ! alors, les affaires prendraient une tournure bien favorable à la cause de Sa Majesté !
Quatre heures du soir. — Nous changeons de place, mais nous restons dans le môme bois.
Trois heures. — J’apprends que les forces piémontaises des environs sont très-petites, bien qu’on ne sache pas dire au juste leur nombre, et qu’elles ont avec elles deux pièces de montagne.
20 octobre.
Six heures du matin. — Rien de nouveau, si ce n’est que la nuit a été très-froide.
Dix heures. — On me dit que l’on fait ici ce qu’on fait
d’ordinaire partout où j’ai passé : on emprisonne les royalistes à tort et à travers.
’ 21 octobre.
Sept heures du matin. — Les deux soldats qui ont escorté Capdevila 1 sont de retour sans lui ni une de ses lettres (silence qui n’est pas bien de sa part), en nous disant que nous devons aller rejoindre la force, — et c’est ce que nous ferons après avoir mangé.
Dix heures du matin. — Nous nous mettons en mouvement pour aller rejoindre la force et Capdevila, qui n’est pas venu et qui se trouve au bois de la Capersola (Lagopesole).
Une heure dix minutes du soir. — Nous faisons une halte pour nous reposer.
Trois heures et demie. — Nous nous réunissons à une petite force, mais nous en attendons de plus grandes. Celles-ci doivent arriver avec le chef de bande.
22 octobre.
Six heures du matin. — Le chef de la bande est arrivé cette nuit, mais je ne l’ai pas encore vu. Il est allé coucher avec
1. Ce Capdevila était un Espagnol qui avait servi sous Borjès, dans les guérillas de son pays. En Basilicate, blessé au pied, il fut forcé de rester en arrière et de se cacher dans le bois de Lagopesole, où il ne fut pris que le 9 janvier 1862. — Toute la lin de ce journal est inédite et copiée exactement sur le manuscrit français de Borjès : je n’ai corrigé que l’orthographe.
sa femme qu’il tient dans un des coins de ce bois, au grand scandale de quelques-uns.
Huit heures et demie. — Le .chef de bande arrive. Je lui fais voir mes instructions, et, malgré cela, il se sert de fauxfuyants. Je crains que je n’en tirerai pas parti ; cependant tout n’est pas désespéré : il me dit que nous devons attendre l’arrivée d’un général français qui se trouve à Potenza et qui doit arriver demain soir, pour voir ce qu’il dit avant de nous décider à rien de définitif.
Deux heures du soir. — Le chef de bande part sans me dire où il va. Il se fait donner le titre de général.
J’oubliais que je lui ai proposé de prendre cinq cents hommes d’infanterie et cent chevaux, en l’assurant qu’avec cette force je me sens capable de tenir la campagne. A cela il me dit que les fusils de chasse sont inutiles pour se présenter en face de l’ennemi. Mais je lui combats ces arguments, bien qu’inutilement.
23 octobre.
Huit heures du matin. — M. de Langlois arrive avec trois autres officiers : il se donne comme général et agit en imbécile. Je le laisse faire pour voir si sa naissance le rappellera à son devoir; — mais, voyant que plus je me tais, plus il s’encourage, je l’appelle et le somme d’exhiher ses instructions ; il me dit qu’il n’en a pas d’écrites, et dès lors il baisse pavillon.
Carminé Crocco, chef de la bande, est très-attentif, pour
le moment, mais il ne s’empresse guère de réunir ses forces pour les organiser.
Quel dommage que je n’aie pas cinq cents hommes pour me faire obéir promptement !
24 octobre.
Six heures du matin. — Rien de nouveau pour le moment. Nous passons la journée au môme point.
25 octobre.
Six heures un quart du matin. — Trois coups de fusil nous annoncent l’apparition de l’ennemi.
Sept heures. — - Nous nous rencontrons avec l’ennemi à cent pas de distance. Une vive fusillade s’engage entre une quarantaine de bersagliers et une vingtaine de nous.
Je soutiens les efîorts des ennemis pendant une heure.
Huit heures. — Les ennemis nous ont entourés ; nous laissons ceux qui nous attaquent de front et nous nous jetons sur ceux qui nous attaquent par derrière.
Huit heures et demie. — Grande perte. Mon bras droit, le major L. Caudet (Landet?), est atteint à la tète par deux balles et reste sur les camps. Quatre cents piastres qu’il avait sur lui et son fusil restent au pouvoir des ennemis. Ceux-ci lui ôtent tout, moins le caleçon et la chemise. Au môme moment, on blesse gravement un des quatre Calabrais qui m’ont accompagné, nommé Domenico Antonio il Rustico, et la balle qu’il a reçue empêche que je ne sois pas blessé (sic).
Deux heures et demie du soir. — L’ennemi se tient en embuscade dans le bois, pendant que j’envoie le Calabrais au médecin.
J’ai décoré deux individus de la bande de nous, pour la bonne conduite qu’ils ont tenue le matin, mais je n’ai pas leurs noms.
Le capitaine de cavalerie Salinas me manque à cette heure, mais j’ignore s’il est mort.
Six heures du matin. — Nous occupons le même bois. Le capitaine Salinas manque toujours. Ma conviction est qu’il est mort.
Huit heures. — Crocco, qui est très-rusé, gagne du temps et ne tient pas la promesse d’organiser qu’il m’avait faite. Je ne peux pas comprendre cet homme, qui, à vrai dire, amasse beaucoup d’argent; il cherche l’or avec avidité.
Neuf heures. — De Langlois m’apprend que Crocco a reçu une lettre d’un chanoine qui lui promet pardon complet, s’il se présente avec sa bande. Je crains, vu leur silence, sur une affaire si grave, vis-à-vis de moi, que, rempli d’argent et vaincu par sa concubine, qu’il traîne avec nous, il ne fasse pas quelque chose d’ignoble.
L’affaire d’hier ne diminue pas mes soupçons. Lorsque nous avons vu que l’ennemi venait à nous, il a pris les devants; — mais, en arrivant à une certaine distance, il a
lî.
contre-marché et, lorsque je me croyais appuyé sur ma droite par lui, je me suis trouvé attaqué à revers. Du reste, Crocco, de Langlois 1 et les officiers napolitains n’ont pas entendu une seule balle. J’ai fait, avec mon monde et deux hommes de Crocco, les frais du combat, mais je les ai payés bien chèrement.
Le capitaine Salinas a reparu ce tantôt bien portant.
Les ennemis ont assassiné * le nommé Nicola Falesco, marié, ayant cinq enfants, pendant qu’il nous apportait du vin. La veuve Falesco s’est présentée, et je lui ai assigné, au nom de Sa Majesté, neuf ducats mensuels.
Avant-hier, les ennemis ont brûlé toutes les cabanes et maisonnettes qui se trouvaient sur la lisière du bois.
1. Ce de Langlois était Breton, à ce qu’on m’assure. Borjès le traite fort mal; mais la fin de son roman prouve qu’il ne manquait pas d'aplomb ni d’audace. Au lieu de retourner à Rome par les Abruzzes, après la destructiou de la bande, il vint droit à Naples, où il resta quelques jours sans être inquiété parla police; après quoi, il s’embarqua pour Civita-Vecchia. Il avait assumé le commandement nominal de la bande; on a des proclamations signées de lui.
2. Il va sans dire que je n9 garantis pas l’exactitude de tous les faits rapportés par Borjès. Je ne m’attacherai même pas à le contredire sur les exploits qu’il s’attribue, ni sur les pertes énormes qu’il fait souvent subir aux Piémontais. Je ne garantis pas non plus l’exactitude des noms de lieux, presque tous indéchiffrables. C’est surtout comme confession générale, comme tableau du brigandage reproduit d'après nature et pris sur le fait que ce document est précieux et qu’il servira pour l'histoire.
Du même bois, 28 octobre.
Sept heures du matin. — Nous formons le monde pour savoir combien nous sommes et lui donner une organisation.
Sept heures et demie. — Le chef donne contre-ordre et dit qu’il ne veut pas; que nous pouvons former deux compagnies, en attendant qu’il se réunisse cent trente hommes qu’il dit attendre, mais inutilement.
Dix heures et demie. — De Langlois, homme que je crois fort intrigant, me dit qu’hier au soir il a eu une conférence de plus de deux heures avec Crocco, et que celui-ci lui a dit: « Si j’admets une organisation, je ne serai plus rien, tandis qu’en restant dans ces bois, je suis tout-puissant, parce que personne ne les connaît mieux que moi, ce qui n’arrivera pas si je tiens la campagne. Du reste, les soldats m’ont nommé général, et, moi, j’ai fait des colonels, des majors et autres qui, comme moi, ne seraient rien si je cédais. Du reste, je n’ai été que caporal, ce qui veut dire que je n’entends rien au militaire,» d’où il sent qu’il n’aurait plus de prépondérance le jour où l’on agira militairement.
29 octobre, du même point qu’hier.
Sept heures du matin. — De Langlois me rapporte ceci : « Hier au soir, j’ai eu une conversation avec le neveu de Bosco *, seul homme à qui Crocco fait ses confidences. » Je
i. Voir la note à la page 230.
lui ai dit : « De Langlois, qu’est-ce que Crocco veut? — Il prétend, et m’a chargé de vous le dire, qu’il lui soit donné un brevet de général signé de Sa Majesté, et d’autres promesses pour l’avenir qu’il ne nomme pas, une somme conséquente d’argent, et je ne sais plus quoi encore. » De Langlois lui aurait répondu que l’on ne peut pas se compromettre à lui assurer de pareilles choses, mais que la manière de se faire régulariser était certainement celle de se donner des chefs. Crocco et tous les siens ont volé beaucoup, et, par conséquent, ils ont un argent immense, qu’ils veulent conserver et augmenter. S’ils voient que l’on adhère à leurs vues, ils consentiront à travailler pour la cause de Sa Majesté ; mais, dans le cas contraire, ils ne travailleront que • pour eux, comme ils l’ont fait jusqu’ici.
Midi. — J’apprends que quatre gardes nationaux de Livacanti (?) ont fusillé hier la femme nommée Marie-Thérèse de Genoa, pour avoir son beau-frère avec nous.
Neuf heures du soir. — Il arrive en ce moment quelques maraudeurs qui se sont trouvés avec un garde national qui, vilainement, a fait feu sur eux; ils lui sont tombés dessus, et, après avoir envoyé cinq coups de feu, ils l’ont tué et désarmé.
30 octobre.
Neuf heures du matin. — Même point qu’hier ; mais, en ce moment, nous avons une alarme, et la troupe de Crocco se sauve comme un troupeau de moutons ; je reste avec mes
officiers à regarder et à me moquer d’eux, pour leur faire venir le rouge à la figure, et par là les forcer à faire bonne contenance; mais ma peine est inutile.
Dix heures et demie. — Nous changeons à une heure de distance de l’endroit que nous avons laissé, mais dans le môme bois.
Cinq heures du soir. — De Langlois vient me dire que le père dè Crocco se trouve en relations avec le général La Chiesa et que celui-ci a écrit une lettre à Crocco, l’invitant à se présenter avec sa bande. Celui-ci aurait répondu, d’après de Langlois, que c’est lui, le général La Chiesa, qui devrait se présenter à nous. La Chiesa aurait répondu : « Si l’on veut me donner six mille ducats et trente piastres par mois, je leur livre la province. Or, comme je vois que la réaction est faite, ce que j’ai de mieux à faire, c’est d’en tirer le meilleur parti possible (!!!). » Je n’ai pas, il est vrai, les du- ,cats en question; malgré cela, j’ai dit à de Langlois qu’aussitôt que La Chiesa nous aurait livré une grande ville, je lui remettrais les six mille ducats. J’ai fait observer à de Langlois que je révoquais en doute tout ce qu’il me disait, et que Crocco ne m'avait rien dit sur cela. « Crocco y croit, m’a-t-il dit; mais il ne vous en parle pas, parce qu’il veut faire ceci sans vous en parler. » De Langlois m’a dit encore que Crocco voudrait conserver le commandement apparent de général. « C’est bien, ai-je dit, qu’il fasse triompher la cause et j’v consens; mais je sais qu’il pense une chose et
qu’il se pourrait bien qu’il lui en arrivât une autre. Le# soldats et le pays nous admirent depuis l’affaire du 25, et je crois que, le jour où il me conviendra d’élever la voix, Crocco ne sera plus rien. » Quoi qu’il en soit, je me décide à rester jusqu’au dénoûment de toutes ces intrigues, pour voir si elles offriront quelque chose dont je puisse tirer parti. Si j’avais quelques centaines de mille francs, trois cents hommes et un certain nombre d’officiers, il est très-probable que je deviendrais le maître de la situation.
31 octobre.
Sept heures et demie du matin. — Crocco me lit une lettre d’un chef de bande, et dans laquelle il met cinq cents hommes à ma disposition. S’il ne change pas d’avis, nous irons la rejoindre cette nuit sans faute, et nous formerons demain môme le 1 er bataillon.
l«r novembre.
Hier, nous nous sommes mis en marche pour aller au bots l’Ariusa (?) de Potenza ; chemin faisant, nous avons longé la Serra Tocopo-Palese (?), qui va du nord au midi; à son déclin, nous avons trouvé la rivière de la Serra del Ponto, et nous sommes arrivés vers les deux heures' du matin au point sus-indiqué.
2 novembre.
Une heure du soir. — Rien de nouveau, si nous laissons à part que nous sommes sans rations. On nous dit que plus
tard nous en aurons; mais je désespère en voyant l’heure si avancée et le soldat mourant de faim.
3 novembre.
Rien de nouveau.
Onze heures. — Nous sortons du bois et nous allons à Trivigno, qui est distant de quatre milles (c’est une commune de 2,500 âmes).
Une heure et demie du soir. — Nous arrivons au lieu indiqué, et on nous reçoit à coups de fusil.
Trois heures et demie. — Après un combat de plus de deux heures, la ville est emportée; mais je dois dire avec regret que le désordre le plus complet règne parmi les nôtres, et principalement par les chefs eux-mêmes. Vols, meurtres et autres choses blâmables, ont été la suite de cet assaut. Mon autorité est nulle.
4 novembre.
Six heures et demie du matin. — Nous sortons de Trivigno et nous nous dirigeons vers Castel-Mezzano, où nous arrivons à onze heures et demie. Nous y ferons une halte de deux heures.
Trots heures du soir. — Nous nous mettons en marche en nous dirigeant vers le bois de Cognati, où nous arrivons à sept heures du soir. J’apprends à huit heures et demie que Crocco, de Langlois et Serravale ont fait à Trivigno les plus grandes coactions; l’aristocratie de l’endroit se trouvait ca-
chée chez le syndic, et les susnommés, qui se sont logés là, l’ont rançonnée ignoblement ; de plus, on parcourait la ville et on menaçait de brûler les maisons des particuliers, si on ne leur donnait de l’argent. Cependant, de Langlois étant questionné par moi sur les sommes réunies dans cet endroit, il m’a répondu que le syndic lui avait remis deux cent quatre-vingts ducats seulement, et que c’était tout ce qu’on avait pu recueillir.
5 novembre.
Six heures et demie. — On donne l’ordre de former (de nous reformer) pour nous diriger je ne sais pas où.
Onze heures. — Nous rencontrons huit gardes nationaux que nous chassons devant nous jusqu’à Caliciano (Calciano). Là, nous nous arrêtons, et on saccage tout, aussi bien aux royalistes qu’aux libéraux, d’une manière horrible. On a même assassiné une femme; et même, d’après ce que l’on me dit, trois ou quatre paysans.
Cinq heures et demie. — Nous arrivons à Garaussa (Garaguso), où le curé, conjointement avec quelques autres per* sonnes, est sorti avec le Christ en nous demandant une paix que je lui accorde volontiers. Dieu veuille que les autres fassent la même chose 1 1
Je ne raconte rien de la scène qui s’est passée lorsque j’é-
t. Ces lignes sont écrites à l'encre dans le manuscrit de Borjès. Le reste est au crayon.
tais parti moi-même par l'indignation que m'avait causé le désordre.
6 novembre.
Dix heures du matin. — Nous nous mettons en marche pour aller attaquer la Salandra, où il y a une garnison d’une centaine de garibaldiens et un détachement de Piémontais. Aussitôt qu’ils nous ont aperçus, ils ont pris position sur une hauteur qui se trouve à la partie nord, inexpugnable. Lorsque je me suis trouvé à une demi-portée de fusil, j’ai expédié le major François Foms, à la tête d’une demi-compagnie, qui, malgré l’escarpement du pays et le feu qu’il essuyait, a pris possession du point qu’occupaient les ennemis. Ceux-ci, refoulés, ont occupé les maisons et ont essayé une plus vigoureuse résistance ; mais, s’étant aperçus que j’allais les prendre à revers avec ma colonne, ils ont abandonné la ville au pas de course. Lorsque je les ai vus, je suis tombé dessus. Nous en avons tué douze, pris leur drapeau et fait des prisonnière. De notre côté, nous avons eu le chef Serravale blessé à la tête, et cette blessure n’offre pas de gravité. La ville a été saccagée (Salandra est un village de 2,000 âmes).
7 novembre.
Serra di Cucariello, commune de Salandra , deux heures et demie du soir. — Le signor Angelo Serravalle se meurt en ce moment-ci. On me prie d’écrire à Sa Majesté de faire bâtir» un château dans cet endroit.
8 novembre.
Trois heures du matin. — Nous formons la troupe, et, avant de partir, Croeco fusille dans un salon de la ville (de la maison de ville) don Pian Spazziano, et puis nous avons fait route vers Craco, où nous sommes arrivés à trois heures
du soir. La population tout entière est venue nous recevoir; malgré cela, il y a eu désordre.
9 novembre.
Six heures et demie du matin. — Nous sortons de Craco, et nous faisons route pour aller à Aliano (tous villages de 1,000 à 2,000 âmes); mais, vers deux heures de l'aprèsmidi, et sur la plaine Cupe (?) et sur la rivière la Aimella (?), nous avons rencontré une quarantaine de gardes nationaux que nous avons attaqués avec vivacité. En nous voyant, ils se sont sauvés précipitamment vers un bois voisin ; mais, malgré cela, la cavalerie les a atteints et en a tué quatre et fait un prisonnier, que j’ai fait relâcher, car il n’avait pas fait usage de son fusil.
Sept heures du soir. — Nous arrivons à Aliano, où la population nous reçoit, le prêtre et la croix en tête, aux cris de a Vive François II 1 » mais cela n' empêche pas que le plus grand désordre régne pendant la nuit. Ceci serait étonnant si le chef de la bande et ses satellites n’étaient pas les premiers voleurs que j’aie jamais connus.
10 novembre.
Neuf heures du matin. — Mes avant-postes me préviennent qu’une force ennemie parait sur l’Acinella; je sors immédiatement pour la reconnaître, et je m’aperçois qu’elle est d’un total de cinq cent cinquante à six cents hommes. Je fais former mon monde, qui ne dépasse pas quatre cents hommes, en face d’eux, et j’attende les dispositions de l’ennemi pour prendre les miennes. Bientôt je m’aperçus que le chef piémontais était un ennemi qui ne connaissait pas son métier. Voyant son inexpérience, je m’adresse aux soldats en leur promettant la victoire s’ils veulent me croire; ils me le promettent, et je me mets en mouvement. Lorsque j’eus gagné la chapelle qui est à une portée de fusil et au couchant du village, j’envoie la t rc compagnie, aux ordres du capitaine François Foms, en le prévenant qu’il ait à déployer en tirailleurs la moitié de sa force et suivre avec le reste pour protéger les tirailleurs, en suivant toujours la route- qui va d’Aliano à la rivière. En même temps, j’ordonne au lieulenint-colonel de cavalerie commandant la 2' compagnie qu’il marche sur une crête que le terrain forme à droite et qu’il prenne l’ennemi en flanc; ce qu’il exécute avec une grande précision, pendant que la I re compagnie l’attaquait vigoureusement sur son front. Comme l’emplacement du lit de la rivière est très-large, j’ai placé la cavalerie à l’arrière-garde de la i re compagnie, en lui ordonnant de passer la rivière et d’aller se placer dans
une lie plantée d’oliviers pour prendre l’ennemi à dos.
Pour moi, j’ai pris le reste de l’infanterie et j’ai marché en colonne au centre de deux ailes, pour les protéger en cas d’échec; mais l'impulsion des deux compagnies a été tellement vive, que l’ennemi n’a pas pu soutenir le premier choc. J’attendis que la cavalerie donnât pour leur faire mettre bas les armes. Vaine espérance: je regarde, et je la vois à ma droite, pied à terre et dans un ravin, qui s'amusait à faire feu au lieu de faire ce que j’avais ordonné. Cette circonstance a mis (rendu) l’action douteuse ; mais, comme je l’ai fait avancer à coups de sabre, et j’ai marché rapidement avec la réserve, vers le centre de la rivière, j’ai eu encore une fois la supériorité sur l’ennemi, qui s’est reformé au pied d’un moulin. Le voyant fortement possessionné, j’ai détaché une section de compagnie de ma réserve pour le prendre à revers pendant que la 1" compagnie l’attaquerait de front, et la 2 e sur le flanc gauche. Cette manœuvre a suffi pour le déloger de sa formidable position; mais, comme la hauteur des montagnes qui va du moulin à Steggiano (Stigliano?) est hérissée de monticules qui se défendent d’eux-mômes, l’ennemi s’est reformé et a pris l’ofTensive en nous chargeant à la baïonnette. La seconde compagnie a soutenu la mêlée pendant dix minutes sur la droite, et la première en a fait autant sur la gauche. Pendant ce temps, j’ai pu arriver avec ma réserve, et dès lors la. déroute de l’ennemi a été complète. Il s’est éparpillé dans les bois, à la débandade; mais nous en avons tué
une quarantaine (?), parmi eux un lieutenant, qui est mort héroïquement, lorsqu’ils nous ont chargé à la baïonnette, et nous avons fait cinq prisonniers, qui se sont engagés dans nos rangs. Exténués de fatigue, nous avons fait halte à un mille d’Aslagnano *, en laissant nos ennemis en paix.
Nos pertes sont nulles, ce qui est plutôt un miracle que le fait du hasard. Le lieutenant-colonel Augustin Lafond a reçu un coup de bouche de canon au-dessus du sourcil de l’œil gauche; mais ce n’est rien; un autre soldat a eu le côté de la tête effleuré d’une balle, et voilà tout.
Au bout d’une heure de repos, un courrier d’Astagnano vient nous dire que la population nous attend et nous prie d’y aller. En conséquence, je fais mettre la troupe sous les armes et je me mets en mouvement. A peine avions-nous défilé, j’aperçus des croix et des prêtres qui venaient à nous, et un peuple immense pavoisant la route avec des drapeaux blancs et criant : Vive François II! Au milieu de cet enthousiasme, nous sommes entrés triomphalement dans la ville, en donnant ordre aux soldats, que nous avions payés avant de les loger, de garder le plus grand ordre ; mais, comme ils ont l’habitude du mal, ils ont commencé à faire comme toujours; ce qui nous a forcé à en fusiller deux sur-le-champ, mesure qui a remis tout en ordre subitement.
1. Probablement Stigliano, la commune la plus importante qu’ils aient occupée : 5,000 âmes.