HISTOIRE DO BRIGANDAGE
gros de l’armée était à deux heures de la ville; les chasseurs, les Bavarois voulaient se battre, et ils se battirent en effet. Garibaldi fut retenu presque deux mois devant Capoue sans la prendre. Le 1" octobre, les royaux furent bien prés de rentrer à Naples; le lendemain, il y en avait encore plusieurs milliers dans Caserte, qu’ils avaient prise et qu’ils auraient gardée peutêtre s’ils ne s’étaient point attardés à piller une maison. Et cependant telle était la foi dans Garibaldi, qu’en face de ces périls très-sérieux, la ville resta gaie, vivante, pavoisée, illuminée tous les soirs, bariolée joyeusement de costumes divers, encombrée de chemises rouges, enrouée, assourdie à force de fanfares et d’acclamations, ivre et folle de joie !
Pendant cette explosion d’enthousiasme, il n'y eut pas de parti bourbonien, il n’y eut même pas de bourboniens. Des partis s’étaient bien formés autour des grands chefs de tous les mouvements italiens : Mazzini, Cattaneo, Saffi, vingt autres réunis alors à Naples, alléchés ou appelés par la jeune révolution. Mais ccs partis n’étaient que des fractions de l’unanimité libérale. Nour avions des mazziniens, des républicains indépendants, des démocrates monarchistes, des garibaldiens purs, des garibaldiens modérés, des modérés non garibaldiens, des unitaires et des unionistes, des partisans de l’Italie une et
des partisans de l’Italie unie, des annexionistes avec ou sans conditions, des Piéraontais ne jurant que par Turin et des Napolitains ne songeant qu’à Naples; mais pas un cercle, pas un salon n’osait plus songer à François IL Ceci dura jusqu’à l’arrivée de Victor-Emmanuel et à l’établissement de l’autorité régulière.
Alors les Napolitains se refroidirent tout à coup. Il se forma deux oppositions chaque jour plus marquées, l’une chez les lettrés, l’autre dans le peuple.
Tâchons de dessiner nettement ces deux oppositions. Je m’aventure ici sur une pente glissante ; mais le meilleur moyen de n’y pas broncher, c’est d’y marcher résolument. Je vais donc parler en toute franchise; j’ai déjà assez d’expérience pour savoir que l’habileté suprême, c’est la parfaite sincérité.
L’opposition des lettrés (je ne dis pas des bourgeois, car ce mot serait impropre à Naples) fut soulevée par mille et une raisons, mais surtout par des passions de clocher et des ambitions déçues. Une coterie puissante s’était emparée du pouvoir; elle se composait surtout d’émigrés. Ces victimes de 1848 étaient les patriotes les plus considérés des Deux-Siciles. Dispersés dans toute l’Europe, mais réunis en grand nombre en Piémont, ils y avaient trouvénon-seulement un refuge, mais l’accueil le plus sympathique et le plus généreux : ce
CO
fut la Hollande de nos xvhigs de Naples. On conspire toujours un peu dans l’exil : nos émigrés conspirèrent, mais avec modération. Conduits d’abord par Manin,qui les dirigeait de Paris, ils conseillèrent la résistance légale. Ils écrivirent des manifestes et des mémorandums où ils demandèrent à l’Europe un Ferdinand II libéral. Manin mourut, et Ferdinand resta le plus absolu des monarques. Alors les émigrés attendirent leur salut de François II, quelques-uns même de Murat; mais le prétendant avait les bras liés par FAngleterre. Quant à François II, en montant sur le trône, il annonça qu'il n’espérait pas même atteindre aux vertus sublimes de Ferdinand.
Cependant l’émigration s’était fortifiée. Avant sa mort, l’avant-dernier roi de Naples avait entr’ouvert les prisons; le baron Poerio s’en était échappé avec sa douloureuse escorte. Vous vous rappelez l’histoire : déporté en Amérique, il eut le talent de faire escale en Irlande, d’où il se rendit à Turin. Notez qu’il était resté en relation avec les proscrits et avec toute l’Europe. Sous sa veste de galérien, il n’avait jamaiscesséde conspirer; c’était lui qui dirigeait les patriotesdeNaples : il les contenait du fond du bagne, et, tout en traînant sa chaîne, il leur disait d’espérer.
Poerio donc étant à Turin avec ses compagnons d’in-
fortune, l’émigration s’y trouva au complet; phalange serrée, déjà célèbre et formidable surtout à cause de ses malheurs. Elle avait désespéré de Ferdinand, de François, de Murat; elle avait grandi sous la protection du Piémont, elle était devenue piémontaise. La campagne de Lombardie, l’annexion des duchés, des Légations, de la Toscane, ébaucha bientôt devant tous les yeux l’image si longtemps rôvée, et tant de fois repoussée comme une fatale illusion, de l’Italie une. C’était d’ailleurs la seule solution possible : ici, l’audace et la sagesse furent d’accord.
Quand François II proclama la constitution et l’amnistie, les émigrés revinrent en foule, et ils encouragèrent de tout leur pouvoir la défiance universelle qui refusait les concessions forcées du jeune souverain. Ils essayèrent même de prévenir Garibaldi, qui était encore en Sicile, et de soulever le pays sans son intervention; ils n’y purent arriver sous le canon de Sainl-Elme. Ils se résignèrent donc à tendre les bras au dictateur et à diriger le comité secret que j’ai nommé ailleurs le gouvernement occulte. Grâce à eux, dès son arrivée, le 7 septembre 1860, Garibaldi ne trouva pas seulement un peuple tout prêt, mais un ministère tout fait.
J’ai insisté sur les précédents des consorts, comme
on les appelle ici, pour être juste. J’ai voulu constater