‹ Histoire du Brigandage dans l'Italie méridionaleChapitre 5 sur 55 · G HISTOIRE DU BRIGANDAGE, ETC · texte numérisé non relu

G HISTOIRE DU BRIGANDAGE, ETC

exacts et modestes comme M. Battista font une œuvre meilleure, plus utile et plus durable que ne peuvent être les milliers de brochures de nos orateurs et de nos magistrats improvisés.

L’histoire veut avant tout des témoins; plus tard viendront les avocats et les juges.

Le brigandage en Basilicate (avril 1861). — Premiers mouvements de Ripacandida. — Les chefs : Donatelli-Crocco et consorts. — Prise de Venosa. — Tragédies et comédies. — Bocchicchio. — Ecrits de Crocco. — Prise de Lavello. — Insurrection de Meltl.

— Crocco et la Madone. — Revanches des Italiens. — Anecdotes.

— Belle conduite de la garde nationale. — Une lettre de brigande.

— Atrocités. — Un bourbonien sincère.

Entrons donc en Basilicate avec le volume intéressant de M. Camillo Battista.

Il y avait depuis longtemps des routiers dans cette province. Le gouvernement ne s’en inquiétait pas. La garde nationale avait fait quelques battues, et, n’ayant rien trouvé, s’en était revenue parfaitement tranquille, si bien que les voleurs, plus nombreux chaque jour et plus hardis, levèrent des impôts sur les propriétés, volèrent des chevaux qu’ils gardèrent pour eux, volèrent des hommes qu'ils rendirent contre des sacs de piastres, et, maîtres de la campagne, occupèrent bientôt les forêts et les hauteurs de Melfl.

Le gouvernement de Naples n’ayant pas de soldats à envoyer dans les provinces, les voleurs purent agir à leur aise et se mirent d’accord avec les chefs de la

réaction. Ils prirent des cocardes rouges, et, entrant, le 7 avril, dans les domaines du prince Doria, à Lagopesole ou Lago-Pensile, ils excitèrent les paysans à crier avec eux : * Vive François ii ! » leur promettant six carlins par jour et par tête — sans compter le casuel, c’est-à-dire le pillage. En môme temps, ils annonçaient que le Bourbon venait de débarquer sur les côtes avec des milliers d’Autrichiens; bruit répandu d’autre part et confirmé par les prêtres. Aussitôt des centaines de chapeaux furent décorés de cocardes rouges, et des bandes de paysans armés à la diable coururent les campagnes en criant tout ce qu’on voulait.

Dans la nuit du 7 au 8, ils assaillirent le corps de garde à Ripacandida. Le capitaine Michèle Anastasia, qui commandait la garde nationale, sortit du poste à leurs cris; ils le tuèrent. Le meurtre fut une vengeance particulière; l’assassin était un homme de Melfi nommé Ciccio.

Le lendemain arrivèrent des renforts de paysans, de soldats débandés; trois à quatre cents hommes et leurs chefs:

Carminé Donatelli de Rionero, surnommé Crocco. C’était un galérien évadé, déjà coupable alors de trente délits, quinze vols consommés et qualifiés, trois tentatives de vol, quatre séquestrations de personnes, trois

Homicides volontaires, deux homicides manqués, blasphèmes publics, résistance à la force publique, etc., etc. Carminé Donalelli prit le titre de général et fut le chef de la bande*.

Yincenzo Nardi de Ferrandina avait déjà été quinze fois voleur et quatre fois assassin ; je passe pour abréger ses autres méfaits. Il prit le surnom de d’Amali et le grade de colonel. C’est lui qui, entrant à Rapolla, lâcha ce mot cynique :

— On dit que François II est un voleur? Eh bien, moi, voleur de profession, je viens remettre le voleur sur le trône.

Michèle La Rotonda, de Ripacandida, accusé de quatre vols, deux homicides manqués mais prémédités, deux séquestrations de personnes, etc., etc., fut nommé lieutenant-colonel.

Quant à Giuseppe Nicola Summa, qui n’avait que trois vols qualifiés et deux homicides manqués sur la conscience, il dut se contenter d’être major.

Ces chefs et leurs hommes, étant maîtres de Ripacandida, firent sonner les cloches, arborer des drapeaux blancs, chanter un Te Deum et nommer un gouvernement provisoire. En môme temps, ils dévalisèrent les magasins d’un riche fermier nommé Giuseppe Lorusso. Ils l’avaient attaché lui-même devant sa porte afin qu’il

assistât à sa ruine. La maison du capitaine Anastasia, que ces misérables avaient tué, fut également livrée au pillage. Sa famille réclama son corps pour l’ensevelir; elle ne l’obtint que contre une forte somme d’argent.

Pendant deux jours, Ripacandida fut en fête. Ce n’étaient que pétards, illuminations, impôts fixés et perçus ad libitum; tous volaient à cœur joie.

En même temps, la réaction éclatait dans le hameau de Ginestra; le surlendemain, à Venosa.

Venosa compte pour une ville importante, non à cause de sa population, qui est de quelques milliers d’âmes, mais à cause de ses souvenirs. Elle possède une cathédrale et un évêque. Elle s’appela Venusie et fut la patrie d’Horace. Elle passe pour une ville, et c’est l’une des deux seules qui, dans les troubles de cette année, aient été occupées par les brigands.

Le sous-intendant de la province, M. Racioppi, avait fait de son mieux pour résister au mouvement. Il avait demandé des troupes à Naples et convoqué autour de lui les gardes nationales de toutes les communes de la Lucanie. Plusieurs étaient accourues à l’appel. Celle de Yenosa s’élait préparée à la défense. La ville était barricadée; plusieurs suspects avaient été arrêtés, entre autres le frère de Crocco.

Mais, dans la matinée du 10, une soixantaine de gar-

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des nationaux de Maschita, de Forenza et de Yenosa, étant sortis de cette dernière ville, heurtèrent des foules de paysans qui fuyaient pâles de peur.

— Des milliers de brigands marchent sur nous, criaient-ils, rentrez vitel

Les gardes rentrèrent. La terreur se mit dans la ville; mais un renfort de gardes nationaux étant venu, l’on résolut de se battre. Les barricades, le campanile et le château se remplirent de défenseurs.

Les brigands arrivèrent: six cents environ, cent cinquante armés de fusils, le reste de bêches et de haches. Tenus à distance à l’une des entrées de la ville qui sentait la poudre, ils l’attaquèrent sur un autre point où ils voyaient voltiger des linges blancs. C’était la plèbe qui les appelait et qui leur tendit des échelles. Les nationaux juchés sur le campanile voulaient tirer sur les assaillants.

— Par charité, ne tirez pasl leur cria de sa fenêtre un bourgeois timide. Ne tirez pas! ce sont nos frères, ils nous apportent la paix!

On ne tira pas et la ville fut prise.

Le général commandant (Crocco Donatelli) ordonna le pillage. Il fut chaudement obéi. On commença par la caisse de la commune ; tout ce qu’on ne put emporter fut brûle : l’on n’épargna ni les carreaux ni les

portes. Puis vinrent les maisons du chanoine Albano et des chanoines La Conca. La nièce de ces derniers, toute jolie et toute jeune fille, fut défigurée à coups de sabre.

Une autre jeune personne de Venosa, assaillie par un brigand, tira sur lui avec un pistolet; le coup ne partit pas; alors elle se jeta par une fenêtre. Toutes n’eurent pas ce courage, hélas!

Le procureur du monastère de Saint-Benoît dut payer de fortes sommes. La prison fut ouverte et les détenus lâchés sur la ville. Ils dévalisèrent la maison d’un horloger, M. Raffaele Montrone, et lui tuèrent sous les yeux son fils, âgé de douze ans. Ils entrèrent chez un médecin, un vieillard, M. Francesco Nilti, et, comme il venait au-devant d’eux, il fut abattu d’un grand coup sur la tête, puis, déjà mort, criblé de balles. Tels furent (et j’en passe) les exploits de ces forcenés.

Cependant le château tenait encore, défendu par les patriotes. Un parlementaire leur fut envoyé, promettant de faire cesser le pillage aussitôt qu’ils se seraient rendus, ils se rendirent et le pillage continua de plus belle.

Puis vinrent les comédies. Le lendemain de l’invasion, deux cents soldats débandés se rangèrent devant la maison Rapolla, habitée par le général des brigands. Puis, tambour en tête et bannière déployée, ils sortirent

de la ville, — pour aller, dirent-ils, à la rencontre du général Bosco, qui allait arriver à la tête de son armée. Les gens de Yenosa le crurent ; on croit tout dans ce pays-là.

On crut môme un soldai bourbonien qui, tout haletant, palpitant et couvert de poussière, arriva un jour sur la place publique. Et la foule de l’entourer.

— D’où viens-tu? qu’y a-t-il?

— Je viens de Naples, et il y a que François II s’est rassis sur le trône de son père.

Le sac de Yenosa dura trois jours. Tous les galant uomini furent rançonnés, excepté ceux qui avaient appelé l’invasion. Ceux qui ne payaient pas étaient fusillés. Un homme appelé Giuseppe -Antonio Ghiura parut hésiter à crier: * Vive François II !» Il fut égorgé sur place.

Après quoi, le général Crocco passa ses héros en revue. L’un d’eux, nommé Romaniello, demanda à retourner dans son pays. Le général daigna lui envoyer, de sa main, une balle dans l’épaule.

Dans la matinée du 14, la bande quitta Venosa, après avoir envoyé devant elle à Ripacandida neuf mulets chargés d’une somme de vingt mille ducats.

Mais, les brigands partis, restait la plèbe, qui voulait continuer le pillage. Il n’y eut qu’un moyen de l’apai-

ser, ce fut de lui donner tout ce qu’elle voulait. Arriva enfin, le 16 , une forte colonne de gardes nationaux, plus de quatre cents hommes, dont cent trente à cheval, le major d’Errico à leur tète : elle s’était organisée en deux jours. Elle fut reçue avec des acclamations et au son des cloches. Ceux qui avaient crié : < Vive François II ! » crièrent encore plus haut : « Vive Victor- Emmanuel! »

Parmi les chefs nationaux se trouvait le fameux Gabriele Bocchicchio de Forenza. C'est lui qui, avec dix hommes de confiance, avait empêché, quatre jours auparavant, l’invasion de Maschito. Embusqué sur le chemin des brigands, il avait assailli à temps et dispersé leur avant-garde : une vingtaine d’hommes qui étaient venus préparer le terrain.

Ce Bocchicchio était une ancienne connaissance de Crocco ; témoin la lettre suivante :

« Melfi, 16 avril 1861.

» Très-cher Gabriel,

» Aujourd’hui, à Melfi, par une commission militaire a été rétabli le gouvernement provisoire. Les choses vont bien. J’ai agi par ordre supérieur : le décret en a été donné le 28 février, à Rome, par Sa Majesté notre roi François II (que Dieu garde et protège!). Si tu veux prendre du service, les supérieurs d’ici vous donneront des armes et la liberté, et

tous serez élevé à mon grade. Rassemblez donc et promptement des forces et pratiquez ce que j’ai fait, c’est-à-dire le désarmement du pays et la destruction des drapeaux deVictor-Emmanuel, et sois assuré que toutes les populations, comme un seul homme, s’insurgeront aux cris de « Vive «François II, roi des Deux-Siciles ! »

# Si vous acceptez, faites-le moi savoir avec des faits éclatants; sans quoi, si tes sentiments sont différents, sortez en campagne avec votre armée et donnez-moi rendez-vous où que ce soit, parce que je suis prêt à vous l’encontrer le fusil à la main et à vous faire payer cher vos imprudences.

» Je suis sûr que vous ferez trésor de mes paroles et que vous ne me forcerez pas à vous persécuter.

i Le général commandant les armes,

» Carminé Donatella *. »

1. Cette lettre est le chef-d’œuvre de Crocco, mais ce n’est pas lui qui l’a écrite; il n’a fait que la signer. Aussi n’y a-t-il qu’une faute d’orthographe, et celte faute est dans la sighature : Donatella au lieu de Donatelli.

On a des autographes du général de François II; on en a beaucoup, et je ne peux résister à l'envie de transcrire ici le plus court : on comptera les fautes. C’est un reçu délivré par Crocco à M. Luigi del Bene, agent du prince Doria, auquel il venait d’extorquer trois cent soixante ducats :

Il Generalo si ha preso dalla genlo D. Luigi del Beno del prigipi dorio Docati trecento sessanta, perché servono per i miei soldati.

(Signé) Il Generalo Carmini Crocco Donatella.

Cela veut dire : « Le général a pris-de l’agent D. Luigi del Bene, du prince Doria, trois cent soixante ducats, parce qu’ils servent pour mes soldats.

» {Signe') Le général Carminé Crocco Donatelli. »

Il est certain que Bocchicchio ne répondit pas à cette lettre et qu’il se battit bravement pour la cause italienne. Un brigand (comme on l’accuse de l’être) n’aurait pas résisté à toutes ces tentations.

La lettre est datée de Melfi. C’est là, en effet, que Crocco s’était rendu en quittant Venosa. Il avait passé par Lavello, insurgée avec beaucoup d’autres bourgades de la province ; — Avigliano, soulevée par l’archiprêlre octogénaire Francesco Clapo, dont j’aurai à parler plus tard; — Ruoti, où pas un galant homme et pas un prêtre (c’est un fait à noter) ne seconda le mouvement; — Caraguso et Calciano, les seuls hameaux, peut-être, où il y eut de la réaction sans brigandage ; — Rapolla, dont les habitants criaient avec des éclats de joie : « Les souris ont mangé les chats ! » appelant souris les bourboniens; — Atella, Barile, Rionero, Grassano, Sanlo-Chirico, où il se passa un fait touchant. Les gardes nationaux de Tolve, se rendant à Grassano, durent passer la nuit dans cette commune. Ils y furent reçus froidement; les habitants ne voulurent pas les loger. Des paroles on en vint aux coups; il y eut quelques blessés et deux morts, parmi lesquels un homme de Santo-Chirico, nommé Lacava. Le capitaine des nationaux de Tolve eut le bon esprit de faire battre en retraite pour épargner le sang. Mais sept de ses hommes

restèrent dans le pays, derrière les autres, entre les mains des habitants, encore toutes chaudes du conflit. Et l’un de ces malheureux, en fuyant, était tombé chez la femme de Lacava, mère de sept enfants que les gens de Tolve venaient de faire orphelins.

Eh bien, cette veuve accueillit le fugitif qu’on cherchait pour le tuer ; elle lui donna à souper et lui fit un lit sous son toit, en femme chrétienne.

Ce trait n’étonnera personne en France. Mais dans les pays fanatisés où la religion excite à la colère et absout la vengeance, il paraît presque divin.

A Lavello, dès le 10 avril, on s’était préparé à la résistance. Pour combattre l’effet des bruits sinistres de Venosa, les patriotes étaient allés jusqu’à offrir du pain et de l’argent aux hommes du peuple. Peine perdue, la peur fut la plus forte. En quittant Venosa, Crocco put occuper Lavello sans coup férir. L’avant-garde à cheval entra le pistolet au poing, et, en manière d’avertissement, l’un des cavaliers déchargea son arme sur un certain Pietro Bagnoli, qui tomba mort.

Les brigands entrés, ils pillèrent la ville et prirent tout ce qu’ils purent trouver. Aux femmes, ils arrachèrent jusqu’à leurs pendants d’oreilles. Après quoi, à son de trompe, ils proclamèrent que le vol était défendu sous peine de mort

Un contrevenant fut pris sur le fait ; aussitôt il subit sa peine. On lui banda les yeux, on le mit à distance, on déchargea sur lui un pistolet; il tomba la tète en avant. — Les gens de Lavello ont appris, depuis, que le pistolet était chargé à poudre.

Puis Lavello fut désarmé. Les habitants mirent en faisceaux trois cents fusils de munition devant le général. Mais il y avait encore dans la ville vingt-sept fusils de chasse à deux coups. Crocco les réclama comme son bien, et il fallut les lui livrer.

Il se rendit ensuite (le la avril), avec une escouade armée, chez le caissier communal, M. Palmieri, et lui demanda les sept mille ducats qui restaient dans la caisse de la commune. Palmieri répondit humblement qu’on avait exagéré la somme. Crocco fit un signe et la caisse fut forcée. Alors Palmieri supplia le général de ne pas tout prendre et de laisser quelque chose aux pauvres. Crocoo ne prit pour lui que cinq cents ducats. — Ce n’est pas tout; il signa le procès-verbal (et l’on a ce document) constatant que la caisse avait été forcée.

Lavello s’attendait à de plus grands malheurs. Yingt-sept libéraux devaient être fusillés le lendemain, 16 avril, et l’archiprêtre Maurizio ne quittait pas Crocco, qui l’avait nommé chapelain de la brigade.

Mais, par bonheur, des messages réitérés venant de

Melfi attirèrent les brigands sur- cette proie plus importante. Crocco partit tout à coup avec ses hommes, ne laissant dans Lavello que vingt-cinq mauvais fusils. Le lendemain, les drapeaux blancs et les cocardes rouges avaient disparu. Tout était redevenu tricolore.

La révolte de Melfl est l’épisode le plus important de la réaction en Basilicate, et peut-être aussi de tous les mouvements qui agitent encore, au moment où j’écris, l’Italie méridionale. Presque partout, en effet, nous voyons des invasions violentes qui se bornent à désarmer les postes de gardes nationaux et à piller les maisons riches; et c’est la population pauvre, la plèbe affamée qui veut sa part du butin et prête main-forte aux agresseurs. Enfin ces bandes armées n’attaquent en général que d’imperceptibles hameaux dont les noms inconnus ne figurent même pas sur les cartes.

Mais il n’en est pas ainsi de Melfi. C’est une ville fameuse dans l’histoire. Le tremblement de terre qui la ruina presque, il y a quelque dix ans, rajeunit ù propos sa célébrité. Elle a une citadelle, une cathédrale, un évêque. Bouillet lui donne sept mille habitants. C’est la ville la plus importante qui se soit soulevée en faveur de la dynastie déchue. L’émeute n’y fut pas exclusivement plébéienne et communiste. Excilée par les notables, elle prit un caractère tout différent, presque

modéré ; elle sortit d’une conspiration, elle fut contenue par ses chefs eux-mémes. C’est un soulèvement dans les règles : le seul de ce genre que les réactions présentes aiept provoqué.

De hautes familles de la ville, notamment les Aquilecchia, étaient restées fidèles à François II. Elles rêvaient une restauration, et qui veut la fin veut les moyens. Dans ce pays, c’est la première loi politique. Dès l’apparition des brigands à Venosa, les bourboniens de Melfi pactisèrent avec eux. En même temps, ils firent la leçon aux gens du peuple : ils leur annoncèrent l’entrée de François II dans les Abruzzes avec les Autrichiens, l’apparition de ses soldats sur des vaisseaux français dans le port de Naples, beaucoup de débarquements sur les côtes des Pouilles, enfin l’arrivée prochaine du général Bosco à la tête de douze mille hommes.

Le syndic avait bien essayé d’opposer mensonge à mensonge. Il annonçait, de son côté, l’approche des troupes italiennes et nommait une commission pour leur préparer des logements. Mais l’artifice ne réussit pas. Une dépêche ofiicielle, arrivée de Foggia et décachetée avant de parvenir au syndic, déclarait tristement que, dans ce moment-là, le gouvernement ne pouvait pas envoyer de troupes.

La révolte éclata donc le 12 avril. Le peuple se réunit en foule sur la place du marché, criant : « Vive François II! Mort aux libéraux! » Les prisons furent ouvertes. Tous les papiers de la police et du municipe, tous ceux de la justice furent brûlés. Un soldat de l’armée licenciée, Ambrogio Patino, prit le titre de général et obligea tous ceüx qui passaient à se prosterner devant lui. Un Michèle Proietto prit les portraits de Garibaldi et de Yictor-Emmdnuel, les porta sur la place publique et les mit en pièces à coups de hache, après les avoir accablés d'invectives et couverts d’ordures. Les gardes nationaux, s’affublant des vieilles défroques des gardes urbains et des gardes d’honneur abolis, se jetèrent dans la réaction. La populace, menée par des prêtres, afflua devant la maison du chevalier Colabella, qui lui fit un discours et lui jeta par la fenêtre un immense drap blanc. Ce linge, coupé en drapeaux, flotta çà et là sur la bande. Colabella et Aquilecchia furent portés en triomphe» Aucun journal n’entra plus dans la ville, et les bruits répandus ne purent être ni démentis ni contredits.

Pendant quatre jours, Melfi appartint au peuple, et ce fut presque effrayant de voir toute cette populace armée de fusils, de pistolets, de sabres, de haches ou de couteaux de boucherie, brandissant tout cela

dans les rues avec des cris féroces, désarmant les citoyens, envahissant les maisons, débordant partout, absorbant tout. Les femmes étaient plus enfiévrées que les hommes : une vieille de soixante ans, vêtue en soldat, menaçait de tout massacrer. C’était de l’ivresse et de la rage.

Il y eut cependant peu d’excès; quelques maisons volées, voilà tout; Aquilecchia, nommé prodictateur, empêcha le pillage. Dans l’église où se chanta le Te Deum, le curé recommanda le respect à la vie, à l’honneur et aux propriétés des citoyens. Avec beaucoup d’argent, la plèbe fut apaisée. On décora la ville, on dressa des trônes, on arbora partout des portraits de François II et de Marie-Sophie. Enfin on accumula des approvisionnements pour recevoir l’armée bourbonienne et l'on cousit à la bâte un uniforme en velours vert pour l’offrir à Crocco, son général.

Le 15 au soir, Crocco fit son entrée dans Melfi. Deux carrosses étaient sortis à sa rencontre, chargés de gardes d’honneur et de prêtres ornés de médailles bourboniennes, et portant quatre magnifiques drapeaux blancs à franges d’argent et à galons d’or. Suivait la foule, agitant des torches. Ce fut une entrée triomphale : Crocco dut se demander s’il n’était pas le roi.

Aquilecchia et Colabella le reçurent aux portes de la

ville au milieu d’acclamations frénétiques. Le général alla s’agenouiller devant une sorte de reposoir élevé à l’entrée du palais municipal, et il osa remercier, la Vierge très-sainte, en disant que c’était elle-même qui avait conduit et protégé ses armes victorieuses.

Après quoi, Crocco parcourut la ville à travers des acclamations croissantes. Puis il taxa tout le monde, leva des impôts et remplit ses caisses. On fit ce qu’il voulut, sous peine d’être fusillé. Il décrétait en dictateur.

Ceci dura trois jours, jusqu’au 18 avril. Apprenant alors que les Piémontais arrivaient, Crocco plia lestement bagage. Il livra la ville à la répression sans défense. Il en emporta trente mille ducats.

Aussitôt Melfi remit ses drapeaux tricolores, ses portraits de Victor-Emmanuel et de Garibaldi, son masque italien. La population courut à la rencontre de son intendant, qui l’avait quittée par prudence, et lui déclara qu’elle n'avait jamais cessé d’être patriote. Colabelia, Aquilecchia, furent promenés par la ville au milieu des huées de la populace, et jetés dans une prison, parmi les voleurs.

J’ai oublié de vous dire que, peu de jours avant de s’insurger en faveur de François II, Melfi, appelé à nommer un député au parlement national, avait élu

l’un des patriotes les plus avancés de l’avant-garde révolutionnaire, le romancier Guerrazzi.

Donc, les Italiens arrivaient. Un peu lard, ne pouvant donner que ce qu’il avait, le gouvernement s’était décidé à pousser contre les brigands quelques compagnies du 2 e bataillon de Pise. Ces forces furent reçues avec des explosions de joie. Elles suffirent pour ranimer l’esprit public. Aussitôt toutes les gardes nationales furent sur pied, prêtes à se battre. Une attaquo vigoureuse près de Barile et de Rionero, et dans Barile, dura six heures et mit hors de combat cent cinquante insurgés.

Je ne veux pas fatiguer le lecteur de toutes les escarmouches livrées : ce serait monotone et inutile. A moins d’avoir sous les yeux une des immenses cartes éditées par la typographie officielle, on ne pourrait suivre cette chasse aux brigands à travers des hameaux inconnus.

Je me borne à noter un incident qui donnera une idée des autres. Le capitaine David Mennunni, de Genzano, d’une bravoure éprouvée, brûlait de se battre. Il se détacha donc de la colonne nationale commandée par le major d’Errico, et se mit à courir les bois avec une centaine de cavaliers. Il arriva devant Lagopesole, sur la lisière d’un bois où des huttes abritent pendant l’hiver le bétail du prince Doria. L’endroit lui parut suspect; il s’approcha d’une de ces huttes : elleca-

chait vingt brigands. Une sentinelle veillait à l’entrée. Voyant Mennunni et ses hommes vêtus en paysans, la sentinelle cria : « Ce sont des nôtres! » mais l’un de ceux qui étaient accroupis dans la hutte pressentit l’erreur et ajusta le capitaine. Par bonheur, sa carabine était mal chargée, et ce fut le bandit qui tomba mort : Mennunni avait la main leste.

— En avant, mes enfants ! Vive Garibaldi 1 cria le

capitaine. »

Et aussitôt, à pied ou à cheval, sortant de la hutte et d’une cabane voisine, les malandrins se mirent en fuite, à toutes jambes, à toutes brides, serrés de près; il en tomba plus de vingt. Deux hommes sortirent les derniers; l’un fut tué à bout portant} l’autre, vêtu d’une longue houppelande et coiffé d’un énorme chapeau, était déjà eouchô en joue. Il n’eut que le temps de crier :

— Je suis Piémontais, je suis des vôtres!

Et il l’était en effet. Quelques jours auparavant, à Carbonara, les Italiens, partant pour une expédition, n’avaient laissé que onze hommes chargés de garder les sacs. Ces malheureux, assaillis à l’improvisle, avaient dû quitter la place. L’un d’eux avait été criblé de balles; un second (un fourrier), haché en morceaux; un troisième, resté prisonnier, était celui que les gens de Mennunni venaient de coucher en joue.

Sur un des morts dans l’affaire de Lagopesole, on trouva une lettre adressée à Son Excellence don Carmine Crocco, par un certain Luigi Caputo de Rionero. J’en détache une phrase précieuse : « Vous me devez accorder, suivant ma parole, de me joindre à votre sainte bannière de notre père François II, par la grâce de Dieu, de Votre Excellence et de toutes nos troupes. »

Les brigands se retirèrent, en saccageant encore Monteverde, Carbonara et Calitri. L’archevêque de Conza leur fil un magnifique accueil, à son de cloches, et bénit au nom de Dieu leur phalange sacrée. Après quoi, diminués et découragés, les hommes de Crocco rôdèrent quelque temps au bord de l’Ofanto, détroussant les voyageurs.

Un jour, quelques prêtres libéraux rentraient à Melfi, qu’ils avaient quittée pendant la réaction. A trois milles de la ville, ils entendirent crier derrière eux : « Au voleur! » Ils accoururent au bruit, pensant qu’il y avait quelque vie à défendre. C’étaient les brigands qui, par cet artifice, attiraient à eux les prêtres. L’un d’eux tomba victime du guet-apens; il se nommait Ruggiero; les autres avaient de bons chevaux; ils furent poursuivis à coups de fusil jusque dans la ville.

Les gardes nationales du pays tirent leur devoir dans cette rude campagne. Je voudrais vous donner les noms

des plus braves; mais je n’en sais que quelques-uns, et je serais injuste envers les autres. Je me tais donc par équité.

Je constate seulement que ce fut peu de temps après la répression du brigandage en Basilicate que, sur la proposition de Terenzio Mamiani, Italien des provinces romaines, le parlement national, à Turin, déclara solennellement ceci :

« Les gardes nationales du midi de lTlalie ont, dans les derniers événements, bien mérité de la patrie. »

Veut-on maintenant un document qui jette une vive lumière sur les dispositions populaires dans les communes insurgées? C’est une lettre d’une femme de Ripacandida adressée à son mari. Je transcris mot à mot, et je conserve scrupuleusement la ponctuation, ne pouvant traduire l’orthographe :

« Très-cher mari

» Je me suis réjouie que vous soyez bien en santé et que Dieu vous ait délivré de toute mauvaise disgrâce je suis à tout moment priant Dieu de te délivrer mais en attendant on dit publiquement à Ripacandida que vous avez été courageux pour la patrie et que le Seigneur vous accompagna jusqu’à la fin de remporter votre victoire pour une seule chose je me sens beaucoup de déplaisir

parce que tous les Ripacandidais ont apporté des ri-

chesses à leurs familles moi pleurant et larmoyant je disais pourquoi mon mari ne se souvient-il pas de moi disant moi pauvre femme je n’ai de fortune à aucune heure et je disais en moi -môme mon mari avait un cœur généreux pourquoi montre-t-il un cœur de meule (di macino) je vous en prie au plus tôt de m’enlever ma misère vous saluent très-chèrement mes frères et ils disent qu’ils veulent un souvenir donnez un fusil à chacun pour qu’ils se souviennent de votre bon cœur et le fusil que vous avez envoyé je ne l’ai pas reçu.

» Je vous embrasse chèrement.

» Écrite par moi Michel Guglielmucci et à moi aussi envoyez-moi quelque petit fusil.

» Votre très-affectionnée femme

» Teresa Sairna

» Aux mains de Donato Rega

» Venosa. »

Je ne me suis pas étendu sur les atrocités commises par les brigands, pour n’être point taxé d’invraisemblance. Mais voici un témoignage qu’on ne révoquera pas en doute, un considérant de la sentence portée contre un Calabrais, de Ferolelo-Vecchio, nommé Ferdinando Pietropaolo, capitaine de l’état-major de Crocco :

« Considérant que la férocité de Pietropaolo est révé-

lée encore par la découverte d 'un menton humain avec poils à la Napoléon (impériale), arraché à quelque malheureux de sentiments libéraux, et que Pietropaolo portait barbarement sur lui... etc. »

Disons cependant toute la vérité. Il y eut quelques hommes convaincus et sincèrement attachés aux Bourbons parmi tous ces misérables. Tel était l’archiprêtre d’Avigliano, don Ferdinando Clapo. Ce vieillard octogénaire et lettré tenait au pape temporel et à François II, et, après le Te Deum chanté le 21 avril, dans l’église d’Avigliano, pour célébrer la victoire des Italiens, il eut le courage, en face des gardes nationaux et des officiers piémontais, d’annoncer le retour prochain de François II au milieu de ses sujets bien-aimés et d’exhorter les assistants à lui rester fidèles.

L’archiprêtre fut invité à parler avec plus de prudence; il redoubla d’audace et fut arrêté. Conduit à Potenza, chef-lieu de la province, il soutint encore sa thèse en prison, et voulut absolument être martyr. On ne lui fit pas cette grâce.

Le brigandage sous l’arant-dernière lieutenance (mai-juillet 1861).

— Les agressions aux frontières. — Le vraiChiavone. — Anecdotes.

— Les mulets devant un conseil de guerre. — Le comte Ponza di San-Martino. — Les bienfaits de la conciliation. — Le comité de Rome, ses manœuvres, ses ramifications. — Serment des affiliés.

— Complicité du saint-siège. — Ce qu’espéraient les bourboniens. — La conspiration à Naples. — Le cardinal-archevêque. — Miracles. — Éloge des Napolitains et des gardes nationaux. — Villes calmes, hameaux attaqués. — Progrès effrayants du brigandage. — La prison de Caserte assaillie. — Un document officiel et inédit. — Affaires d’Avcllino. — Massacres de Montemiletto. — Le gouverneur de Luca et les Hongrois. — Arrivée de Cialdini.

La Basilicate était donc pacifiée vers la fin d’avril, et le pays commençait à se rassurer, quand on apprit tout à coup que, le 3 mai, vers deux heures du malin, deux cents hommes environ étaient tombés sur Monticelli, petit endroit de la Terre de Labour, près des frontières romaines. Ils y firent leurs prouesses ordinaires, et, se fortifiant dans les maisons, repoussèrent une compagnie de soldats réguliers envoyés contre eux de Fondi. Le lendemain arrivèrent d’autres forces italiennes avec du canon; mais les agresseurs avaient déjà disparu avec

leur butin et leurs armes. Ils envahirent, en fuyant,

d’autres communes, où ils s’avisèrent de changer les autorités et de lancer des décrets avec un aplomb dictatorial. On travaillait aune route nouvelle; ils augmentèrent de dix sous le salaire des ouvriers. Cela fait, ils prirent la fuite.

Le capitan bourbonien qui parodiait ainsi Garibaldi se nommait Chiavone. On a beaucoup parlé de cet homme ; on lui a donné une importance qu’il ne mérite pas. Ce n'est ni un partisan ni un brigand : c’est un drôle. Autrefois garde-chasse à Sora, il s’était acquis une certaine influence sur les braconniers et sur les - paysans. Pendant la dernière révolution, dans le va-etvient de patriotes et de bourboniens qui passaient tour à tour à Sora pour la quitter ensuite et la livrer à ellemême, il s’offrit pour maintenir l’ordre avec une poignée de charbonniers qu’il avait sous la main. Je parle ici de vrais charbonniers faisant leur métier sur la montagne, et non de carbonari conjurant pour les Bourbons, comme sous Murat.

Chiavone fut accepté faute de mieux, et chassé ensuite au retour des patriotes. Il s’enfuit alors avec ses charbonniers et en fit des partisans. Armés à la diable, ils coururent les campagnes avec ce fameux Allemand déjà nommé, qui ne s’appelait pas Lagrange, mais qui portait ce nom, auquel il paraissait tenir. Lagrange écarté,

)igitized b;

Chiavone continua le métier pour son propre compte. Il occupa les montagnes qui dominent le pays de Sora, tenant la ville en échec. Il y descendit même une fois, le 3 décembre, et y resta tout un jour, jusqu’à l'arrivée des troupes. Depuis lors, sa bande est continuellement restée sur les hauteurs qui confinent aux États romains. Lui, toujours caché, toujours en arrière, n’entrant jamais dans les hameaux assaillis, mais restant en dehors pour protéger la fuite de ses gens après le pillage, se donnait des airs de vice-roi. Il lançait des proclamations, il envoyait des sommations et les datait de tous les endroits possibles. J’ai vu un décret de lui donné au quartier général de Sora : l’on aurait pu croire qu’il était établi dans la ville; il se cachait cependant à dix lieues de là, chez Pie IX.

' Le 27 mai, il envoya de sa montagne un parlementaire à la garnison italienne. Il la sommait de capituler, lui offrant la vie sauve et un sauf-conduit jusqu’à Turin. Les Italiens sortirent ûn canon : Chiavone était déjà rentré en terre sainte.

Car c’était son système. Il n’aimait pas à se battre et se tenait toujours à l’extrême limite du pays napolitain. A peine attaqué, il faisait un saut en arrière et n’avait rien à craindre. Les Italiens s’arrêtaient (figurez-vous le supplice 1) au bord de celte ligne fatale qu’il leur était

défendu de franchir. La France était en faction devant le patrimoine de saint Pierre. Les brigands passaient et se moquaient de la sentinelle. Les Italiens devaient reculer, rongeant le frein.

Et voilà comment a duré si longtemps cette bande de larrons, non encore détruite. Elle guettait le départ des troupes et tombait à l’improviste sur quelque endroit abandonné, Luco, Monticelli, Castelluccio, Roccavivi. Puis elle se sauvait sur sa montagne, et Chiavone retournait à Rome pour raconter ses prouesses et demander de l’argent.

A chaque voyage, il montait en grade. 11 se nomma d’abord capitaine, puis colonel, puis général, et môme lieutenant général. Toutes ces fanfaronnades n’étaient peut-être pas des naïvetés, mais des artifices. Il envoyait des sommations aux Piémontais pour les faire voir aux comités bourboniens. Évidemment il en imposait à ceux qui lui donnaient des piastres, car il n’a jamais rien fait que du butin. Il craignait les balles. Je le répète, il n’était ni partisan ni brigand. Partisan est un euphémisme et brigand une hyperbole. C’était un simple industriel qui rançonnait les propriétaires et qui exploitait surtout son roi.

Au fond, il n’était pas méchant. On lui amena un jour deux carabiniers piémontais; il ne les pendit à au-

cun arbre; au contraire, il les combla de prévenances et leur offrit même du café qu’il envoya voler dans un hameau voisin. Le café bu, il leur proposa de les enrôler au service de François II ou du pape. Sur leur refus, il les laissa libres en ne gardant que leurs uniformes. Le lendemain, ils rentrèrent à Sora, vêtus en paysans, porteurs d’un papier précieux, dont, par malheur, je ne reproduis pas l’orthographe.

» A toutes les autorités civiles et militaires. Laissez passer ces deux paysans.

» Le général ,

» Chiavone. »

Les actes de cruauté commis par sa bande ne sont pas de lui. Je ne connais qu’une seule exécution qu’il ait commandée. Il avait volé des mulets à un propriétaire; il offrit de les lui rendre contre une somme d’argent; le propriétaire ne remit pas la somme. Alors il assembla un conseil de guerre. Les mulets, condamnés a mort, furent exécutés surplace. Les chiavoniens tirèrent sur eux dix-sept fois, criant à chaque décharge :

« Vive François II ! vive Chiavone ! »

— Les mulets firent bonne contenance, dit un prisonnier témoin et complice du fait.

La manie de Chiavone est d’imiter Garibaldi. Il se

donne des airs de dictateur, et il a gardé son costume pittoresque, les sabots, le chapeau de feutre, la veste, le gilet et les culottes de velours, la cravate bigarrée, l’écharpe rouge, ceinture bourrée de couteaux et de pistolets. Il lui manque cependant certaines qualités de Garibaldi, la bravoure d’abord, puis le désintéressement et l’orthographe.

Je possède un autographe de lui rempli de barbarismes, et marqué du sceau de François II. Je ne le reproduis pas, parce qu’il est inintelligible. Mais voici la traduction d’une autre pièce que je suis parvenu, non sans peine, à mettre en français :

COMMANDEMENT DE LA BRIGADE DE L’ARMÉE NAPOLITAINE (î).

« Monsieur le syndic,

» Qu’à la vue de la présente, on proclame aussitôt notre auguste souverain, qu’on enlève les bannières de Savoie et qu’on déploie celle de François Bourbon, sinon le pays sera mis à sac et à feu.

» Faites-moi aussi trouver deux mille rations de pain et de fromage prêtes à mon arrivée à Balsorano.

» 30 juin 1861.

» Le lieutenant général en chef,

» Chiavone. »

Chiavone n’était donc pas bien dangereux, et l’importance qu’on a voulu lui donner, même dans les

feuilles libérales de France, a toujours égayé les Napolitains. On se trompe fort en affirmant qu’il fut le généralissime des insurgés dans les provinces méridionales.

Les bandes n’ont jamais agi de concert ni paru d’accord, sauf une fois peut-être, à la fin de juillet; mais nous n’y sommes pas encore. Le conseiller Ulloa (le seul homme politique qui soit resté auprès de François II) s’en plaignait lui-môme dans une lettre confidentielle.

Tous ces hommes étaient réunis par hasard, en corps indépendants les uns des autres; tous ces corps avaient des chefs à part qui suivaient leur propre mouvement. Chiavone a beaucoup fait parler de lui, parce qu'il est resté en communication constante avec Rome, où il publiait ses bulletins et ses ordres du jour. Les autres, relégués dans les montagnes de l’intérieur, n’étaient connus que par Naples, qui se gardait bien d’exagérer leurs exploits. Ils furent bien plus braves cependant, bien plus dangereux que Chiavone.

Mais chacun marchait de son côté, sans direction ni conduite. Aussi le brigandage politique n’étail-il pas bien terrible au départ de M. Nigra (seconde quinzaine de mai). Battu partout, il n’inspirait aucune inquiétude. Les désordres de l’a d ministration mécontentaient

les Napolitains bien plus que les troubles des provinces. On leur envoya donc un excellent administrateur, le comte Ponza di San-Martino.

Le nouveau lieutenant fit de la conciliation, système excellent en théorie. Il donna des soirées au palais royal, où les bourboniens eux-mêmes furent attirés. Les bourboniens n’eurent garde de refuser l’invitation ; ils donnèrent les conseils les plus pacifiques, et ils rapportèrent à leurs cercles ce qui se faisait au palais royal. Encouragés par cette bienveillance, ils redoublèrent d’activité dans leurs conciliabules, et la conspiration tendit ses filets dans le pays entier.

Le foyer resta plus que jamais à Rome, et le roi, longtemps indécis, finit, je crois, par la diriger en secret, tout en la désavouant dans ses manifestes. M. Del Re, ministre ostensible, déclarait que les mouvements spontanés des populations napolitaines n’étaient ni provoqués ni secondés par François IL Mais un prince du sang, le comte de Trapani, oncle du roi, dirigeait une immense conspiration bourbonienne. Grâce à des correspondances interceptées, on a maintenant des détails complets sur cette conspiration. Un comité général s’assemblait à Rome, sous le pseudonyme d’Association religieuse , et sous la présidence du comte de Trapani.

Auprès de lui siégeait, comme ministre de la guerre.

un jeune frère du roi, le comte de Trani, qu’une ressemblance de nom fait souvent confondre avec son oncle. Au-dessous d’eux, le général Clary tenait la plume en qualité de secrétaire général. Un comité central résidait à Naples. D’autres comités étaient répandus dans les chefs-lieux et les villes importantes des provinces. Ces comités se composaient : d'un délégué avec un secrétaire de confiance; d’un président muni de pouvoirs étendus et désignés dans un diplôme imprimé qu’on envoyait de Rome; d’un secrétaire chargé d’activer les communications avec les autres comités; d’une sorte de chancelier signant pour copie conforme ; de huit décurions, les meilleurs et les plus influents sur le peuple, au point de vue religieux surtout; d’un caissier galant homme, prêtre si possible, et de quatre censeurs, prêtres nécessairement, pour surveiller l’administration de la caisse et les actes désaffiliés. Enfin, de huit députés chargés de soulager les pauvres.

Les comités enrôlaient et soudoyaient autant d’hommes qu’ils en pouvaient trouver. Pour être admis, on ne demandait à ces hommes que de marcher et d’insurger les communes voisines. Ils étaient conduits par un commandant en chef et par des officiers dont les comités fixaient le choix et le nombre. Tous avaient des brevets qui les faisaient reconnaître des autres

bandes, et qui devaient leur donner droit, plus tard, aux faveurs du gouvernement rétabli.

On a des détails complets sur la chancellerie des comités; je les passe. Mais voici la formule du serment, que je tiens à reproduire ici :

« Nous jurons devant Dieu et devant le monde entier d’être fidèles à notre souverain très-auguste et très-religieux François II (que Dieu garde toujours 1), et nous promettons de concourir, de toute notre âme et de toutes nos forces, à son retour dans notre royaume; à obéir aveuglément à tous ses ordres, à tous les commandements qui viendront, soit directement, soit par ses délégués, du comité central résidant à Rome. Nous jurons de maintenir le secret afin que la juste cause voulue par Dieu, qui est le gouverneur des souverains, triomphe par le retour de François H, roi par la grâce de Dieu, défenseur de la religion et fils bien-aimé de notre saint-père Pie IX, qui le garde entre ses bras pour ne point le laisser tomber dans les mains des incrédules et des pervers et prétendus libéraux, lesquels ont pour principe la destruction de la religion, après avoir chassé notre bien-aimé souverain du siège de ses ancêtres. Nous promettons aussi, avec l’aide de Dieu, de revendiquer tous les droits du saint-siège et d’abattre le Lucifer infernal, Victor-Emmanuel et ses complices t Nous le promettons et le jurons! »

Après la lecture de ces documents authentiques, il

ne restera pins aucun doute sur la complicité du roi, ou tout au moins de la famille détrônée, dans les manœuvres sanglantes de la réaction. Il est avéré que le foyer de la conspiration était à Rome; il est môme prouvé que le gouvernement de M. de Mérode tolérait, encourageait même un peu les enrôlements. Sur ce point, les confessions des prisonniers sont d’accord. Un Pietro Cimaglio, de la province de Campobasso, tombé dans les mains des Italiens, a raconté toute l’histoire de son engagement. Établi à Rome depuis plusieurs années (il était cordonnier et père de famille), il avait reçu, le 25 juin, la visite d’un ex-gendarme de Naples, accompagné de policiers romains qui le sommèrent d’entrer dans la bande de Chiavone, disant que c’était l’ordre de la police. Il passa une très-mauvaise nuit avec d’autres enrôlés dans les écuries du palais Farnèse; il sortit après de Rome sous la conduite d’un sbire pontifical; il fut entraîné jusqu’à la frontière, avec ses compagnons d’infortune, à travers les gendarmes de Sa Sainteté. Ceux-ci laissaient passer partout la bande sur ce simple mot du caporal Peppino, qui la conduisait : E roba del re di Napoli (c’est de la marchandise au roi de Naples).

Ceci résulte de l’interrogatoire des prisonniers ; j’ai tenu ce document dans mesmains. Sans ajouter foi en-

tière à leurs dénonciations au sujet des enrôlements for* cés (ils alléguaient évidemment cette violence à leur décharge), on peut croire au moins qu’ils étaient secondés par la police et par la gendarmerie romaines, qui auraient pu les arrêter vingt fois entre Rome et Alatri. Ils ont confessé encore qu’on leur avait promis à boire et à manger, plus quatre carlins par jour. Arrivés auprès de Chiavone, le fameux capitaine leur dit :

— Vous boirez et vous mangerez comme nous; quant à l’argent, vous l’aurez quand François II sera à Naples.

Ils tombèrent affamés dans les mains des Piémontais. Ils n’avaient pas dîné tous les jours, et ils n’avaient bu que de l’eau depuis leur départ de Rome.

Voilà des faits, et j’en passe beaucoup de pareils pour ne pas bourrer ce travail d’anecdoles. J’ajouterai seulement ce détail singulier que, pour échapper à la vigilance des Français, dont le drapeau ne voulait couvrir que le saint-père, les enrôlés furent plus d’une fois déguisés en gendarmes papalins *. Us passaient ainsi fièrement devant nos postes et ne reprenaient leur costume de Fra Diavolo qu’aux frontières.

1. Une lettre datée de Rome, 5 septembre, et adressée par un ancien soldat, Annibale âaracino, à son ami Michèle Jammazino, menuisier à Larino (province de Campobasso), contient cette phrase : « Je me trouve fictivement dans la gendarmerie du pape; mais, en réalité, nous sommes à François II. »

Voilà donc la connivence de Rome établie. On a produit encore bien des faits pour la prouver. On a prétendu que les brigands étaient payés avec le denier de saint Pierre et armés avec les fusils napolitains, consignés par M. de Goyon au gouvernement pontifical. J’ignore ce qu’il y a de vrai dans ces bruits; je sais seulement qu’après plus d’une rencontre, on a trouvé sur les prisonniers, ou à côté des morts, des fusils marqués aux armes du pape.

Qu’espéraient donc les cours de Rome et de Naples, et qu'attendaient-elles de ces inexplicables incursions? Une restauration peut-être? On ne peut croire à un pareil aveuglement. Si la dynastie des Bourbons, soutenue par quatre-vingt mille baïonnettes, avait croulé devant une poignée de volontaires, ce n’était pas pour se relever en face d’une armée régulière et puissante, au moyen d’une poignée debandits.il y avait pourtant des hommes desens à Rome, auprès de François II, le conseiller Ulloa, par exemple. Il faut croire que leur unique intention était d’agiter le pays, d’exciter les populations, de perpétuer l’anarchie et le désordre, soit pour démontrer à l’Europe que Victor-Emmanuel ne pouvait régner à Naples aussi bien que François II; soit pour lui faire croire que tous ces vols et tous ces meurtres commis prouvaient l’attachement des populations à la dynastie

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