HISTOIRE DH BRIGANDAGE
déchue; soit pour attirer vers le Midi les forces italiennes et laisser dégarnies les frontières du Mincio et du Pô; soit, peut-être (s’il y a quelque vérité dans le dernier mot d’un allié puissant au gouvernement italien), pour retarder la pacification des provinces du Midi et ajourner par là l’évacuation de Rome.
Quoi qu’il en soit, la conspiration était répandue et organisée. Le comité de Naples agissait dans l’ombre, les conciliabules des affiliés se tenaient partout, en pleine ville et en plein air. Le cardinal-archevêque de Naples, Mgr Riario Sforza, opposait des soirées politiques à celles du lieutenant du roi. Son palais était un rendez-vous de réactionnaires. Le prélat conspirait luimême, ou résistait du moins, refusant son concours à tout ce qui aurait pu rassurer et pacifier le pays. Il allait plus loin : il suspendait à divinis les prêtres qui chantaient des Te Deum ou prêchaient en faveur de l’Italie. Cette suspension leur enlevait tout, jusqu’au droit de dire la messe, pauvre gagne-pain des ministres de Dieu. Ceux-là qui ne conspiraient point par conviction, se mirent donc à conspirer pour vivre. A Salernc, pour soulever les dévots, les prêtres manquèrent je ne sais quel miracle. On n’osa pas aller si loin à Naples; on inventa, au contraire, des miracles contre Victor-Emmanuel.
Un jour, par exemple, près de la Yicaria, je vis une grande foule amassée devant une chapelle dont la porte était ouverte et l’intérieur illuminé. La foule criait, gémissait, trépignait comme aux jours d’émeute.
— Qu’est-ce que cela? demandai-je.
Une femme du peuple me répondit en montrant le poing :
— La porte s’est ouverte et la chapelle éclairée toute seule; c’est un miracle delà Vierge.
— Et que veut dire ce miracle?
— Que la Madone est entrée en fureur contre les Piémontais.
Plusieurs journaux étaient du complot et faisaient de la propagande bourbonienne, les uns avec quelques précautions et une certaine habileté, d’autres à face découverte; on imprimait des articles à l’éloge des brigands. On jetait au gouvernement les insultes les plus violentes. Furieuse contre la lieutenance, l’opposition avancée faisait chorus et fournissait des armes à l’opposition rétrograde. Une feuille rousse, il Popolo d'Italia , inventait des énormités que reproduisait le lendemain la Settimana, feuille blanchâtre. Et un méchant petit papier, dont je ne sais plus le nom, alla jusqu’à prophétiser le prochain retour de' François II.
Opposition partout, surtout dans le camp des hommes
d’action, toujours tenus à l’écart par le système conciliant de la lieutenance. Pour fondre les partis mitoyens, défenseurs modérés de François II et défenseurs modérés de l’Italie, on avait irrité l’élément garibaldien, c’est-à-dire la seule chose populaire et vivante qui restât dans le pays. Que cet élément fût très-mélangé, je n’en disconviens pas, mais il existait et il avait de la force. On devait ou l’abattre ou le ménager; disons mieux : on devait le ménager, n’ayant pas de quoi l’abattre. On n’en fit rien et l’on fit mal.
J’ai vu vingt fois le moment où le populaire, excité dans tous les sens, allait se porter jusqu’à l’émeute. Les bourboniens aigrissaient les rancunes et plaignaient Garibaldi de tout leur cœur. Ils faisaient les patriotes avancés, voire les mazziniens, pour commencer le tumulte et pour casser en deux, puis entre-choquer le parti national.
Et cependant, en dépit de toutes ces manœuvres, Naples ne bougea pas. Sauf quelques démonstrations inutiles et qui ne furent môme pas réprimées, la ville traversa toute une année de révolution sans agitation apparente. Naturellement bruyante et gaie, elle ne changea guère et ne fit que se repeindre aux trois couleurs.
En vain les journaux faisaient rage; en vain les con-
fessionnaux glissaient sous cape les proclamations de Chiavone et le manifeste de François II ; en vain la photographie répandait les portraits-caries du général Bosco avec un quatrain moral annonçant son prochain retour colla spada e colla face (avec l'épée et la torche) ; en vain le mécontentement était presque général, surexcité par les fautes de Turin, les reflux et les remous qui suivent toutes les révolutions, les désenchantements, les malaises, les frayeurs et, par-dessus tout, la misère, le peuple napolitain ne remua pas.
C’est une justice à lui rendre, et que l’Europe, à mon avis, ne lui a pas assez rendue. Il y a évidemment chez ce peuple un bon sens supérieur qui l’a sauvé de bien des catastrophes. Depuis le 25 juin 1860, où il fut débridé par François II, jusqu’à présent, il a supporté bravement bien des maux et il n’a pas commis collectivement une seule faute. Dans plus d’une crise terrible, il s’est conduit avec un ensemble et une sagesse qu’on n’aurait jamais attendus de lui. Il s’est manifesté plusieurs fois à ses maîtres, spontanément, pacifiquement; il leur a imposé sa volonté sans violence et, chose étrange! on a toujours vu que sa volonté avait raison. Son attitude après les concessions de François II a empêché cette transaction périlleuse de s’établir et
nous a sauvés d’un nouveau 15 mai, suivi de réactions
terribles. — Et qu’on ne dise pas que ce sont là des prédictions arbitraires; les brutalités du 15 juillet les ont justifiées cruellement.
Par sa froideur, le peuple avait donc moralement détrôné François II. Il consacra Garibaldi par son enthousiasme. Il écarta plus tard Mazzini par son opposition. Il osa même résister ensuite à son dictateur bien-aimé; il hâta l’établissement du gouvernement régulier en réclamant d’une seule voix le plébiscite. Enfin, depuis l’annexion, à tous les motifs de discorde, à toutes les tentatives de révolte, s’est continuellement opposé un sentiment supérieur, général, presque unanime, qui a neutralisé les efforts des partis violents et conservé Naples à l’Italie.
Je n’ai pointménagé les Napolitains, j’ai donc le droit de proclamer ce fait à leur honneur.
Un autre principe d’ordre a sauvé le pays, c’est la garde nationale. On s’est accoutumé à railler celte institution; les railleurs seraient mal venus à Naples. Ici, lamilicecitoyenne n’est pas composée de bourgeois verbeux qui disent que leur sabre est le plus beau jour de leur vie. La garde nationale, c’est la jeunesse du pays. Elle s’est mise au pas du premier jour; les plus vieux militaires l’ont admirée. Elle a fait son devoir; elle l’a fait constamment. Nous nous sommes trouvés un mo-
ment sans armée, sans police; tous les gendarmes et tous les sbires avaient disparu; les garibaldiens étaient devant Capoue ; l’armée royale, à deux heures de Naples. La garde nationale a tenu lieu de tout. Nuit et jour sous les armes pendant deux mois, elle gardait les forts, les casernes, tous les postes, tous les palais; elle veillait dans les corps de garde, elle patrouillait dans les rues, elle figurait même en face de Capoue et trouvait le temps de parader les dimanches sur la place du Palais. Pendant deux mois, ces douze mille jeunes gens ont tout quitté, tout sacrifié, famille, affaires, plaisirs, pour garder la ville, qui ne dormit jamais plus sûrement. Une nuée d’aventuriers inconnus s’était abattue sur nous; il ne se commit pas un vol, il ne se cassa pas une vitre.
Et, depuis lors, ce zèle ne s’est pas démenti un seul instant. On a soumis ces jeunes soldats à toutes les épreuve:-; on les a envoyés dans la haute Italie, on les a convoqués à chaque alerte, on les a envoyés dans la campagne, contre les voleurs et même contre les brigands. Ils n’ont jamais murmuré. Commandés maintenant par un homme d’un zèle infatigable, le général Pupputi, ils persévèrent dans leur dévouement avec une patience obstinée. Ils passent des journées au soleil et des nuits sur pied sans se plaindre. Et, loin d’en vouloir à l’armée régulière, ils tâchent de lui faire
aimer Naples et üe la faire aimer des Napolitains. Ils lui offrirent, un soir, un banquet splendide au théâtre Saint-Charles. Ces jeunes gens se sont exposés bien des fois; ils se battront au besoin comme des hommes. Ils marchent déjà comme des vétérans.
Ce n’est pas à Naples seulement que la garde nationale et le bon sens public suffirent contre le désordre. Il en fut de môme en province, dans tous les chefs-lieux, dans toutes les villes de quelques milliers d’habitants. Depuis Yenosa et Melfi, la réaction n’insurgea plus une seule commune importante. On m’assure que, le 13 juillet, les brigands faillirent attaquer Cosenza ; mais ils ne l’attaquèrent pas.
En revanche, les hameaux furent horriblement maltraités sous la lieutenance du comte de San-Martino. Ce ne fut pas la faute de cet honnête homme. II était logique avec son système de conciliation. Il ne voulait pas qu’on fit la guerre aux brigands; il voulait qu’on les ramenât par la peur. C’était une idée peutêtre excellente en théorie. Il demandait soixante bataillons pour battre dans tous les sens les provinces méridionales. Avec ces forces, il aurait d’abord déblayé les plaines et chassé les brigands sur les hauteurs. Dès lors, il devenait facile de les réduire. On ne les aurait point attaqués, mais cernés seulement et som-
més de se rendre. On leur aurait promis leur grâce et du travail. Serrés de près, menacés par l’hiver et privés de vivres, craignant à la fois la faim, le froid, les balles, ils se seraient rendus sans aucun doute. Tout cela était fort beau... sur le papier.
Par malheur, il fallait soixante bataillons, et l’Italie devait garder ses frontières. Un temps précieux se perdit en négociations et en discussions entre Naples et Turin. Pendant ce temps, la réaction et le brigandage surtout se répandirent dans toutes les provinces méridionales.
Il n’y a là rien d’étonnant. Les temps étaient durs, le pain cher, le travail presque nul. Il fallait vivre. Le métier d’insurgé rapportait beaucoup d’argent et beaucoup de butin : les curés poussaient aux rapines. Ün servait une cause sainte et on n’y risquait plus sa peau, depuis l’ère de la conciliation. Les fusillades avaient cessé : l’on pouvait donc assassiner à son aise. D’ailleurs, Garibaldi était mort et François II allait revenir. La police a trouvé sur des émissaires bourboniens des instructions sur les bruits qu’ils devaient répandre. On y lisait que François II était aux portes du royaume ; que les Autrichiens allaient passer le Pô; que l’empereur Napoléon, dominé par le parti clérical, faisait cause commune avec la réaction, unique moyen