‹ Histoire du Brigandage dans l'Italie méridionaleChapitre 7 sur 55 · Î HISTOIRE DU BRIGANDAGE · texte numérisé non relu

Î HISTOIRE DU BRIGANDAGE

de garder son trône. Sur un autre agent, nommé Spadafora et arrêté en Calabre avec un convoi de mulets, on surprit un placard annonçant que M. de Cavour s’était empoisonné, parce que ses papiers secrets avaient été livrés à l’Autriche, et que les Piémontais avaient dû livrer Ancône à une flotte anglo-russe, en laissant derrière eux tous leurs canons, et qu’il arrivait chaque nuit à Naples de lourds convois de blessés, et qu’il restait à peine une poignée de Piémontais dans la ville, et qu’ils allaient tous repartir pour Turin, et qu’avant septembre, l’Italie entière serait rétablie dans son état d’avant 1859 — et que sais-je encore? On disait ces choses aux paysans, on leur donnait de l’argent pour qu’ils les crussent. Ils les croyaient.

Ajoutez qu’ils avaient peur, et la peur, qui explique tout dans ce pays, travaillait ainsi pour la cause bourbonienne. S’ils ne tendaient pas la main aux agresseurs, ils étaient pillés et tués; ils tendirent la main aux agresseurs. On a écrit que nulle part les populations n’ont fraternisé avec eux. Ceci est vrai des villes et des gros bourgs qui pouvaient se défendre; mais les hameaux abandonnés, isolés, se rendaient sans coup férir. La populace abjecte de certains endroits ne craignit pas de prêter main-forte aux bandits et de leur indiquer les maisons riches. La garde nationale, com-

posée de cinq ou six hommes, se laissait désarmer sans résistance. On pourrait même citer un ou deux endroits plus que timides, Vallerotonda par exemple (Terre de Labour), où les gardes nationaux se laissèrent enlever cent cinquante fusils par dix-sept brigands.

Ces communes envahies avaient des syndics ou des maires qui ne pouvaient rien. En ce temps de conciliation, le syndic ne risquait que d’être destitué s’il faisait bon accueil aux prétendus bourboniens. En cas contraire, il pouvait être brûlé vif dans sa maison incendiée. Entre deux maux, il choisissait le moindre. Après le pillage, il disait au chef de la bande : .

— Il faut maintenant que je fasse mon devoir d’autorité! Je vais appeler les Piémontais contre yous.

Le chef répondait :

’ — Faites f

Les Piémontais arrivaient : les brigands avaient disparu, et le syndic se vantait de les avoir mis en fuite.

Et voilà comment, sous l’avant-dernière lieutenance, le brigandage se répandit sur presque toute l’étendue de l’ex-royaume. On a prétendu que cinq provinces sur quinze (ou seize en comptant Bénévent) en avaient souffert. Je regrette ici d’avoir à contredire un document célèbre et d’ailleurs excellent; mais, si l’importance de ce qu’on voulait appeler une insurrection

m HISTOIRE DU BRIGANDAGE

bourbonienne a été enflée outre mesure dans certains journaux, elle me parait singulièrement diminuée dans les circulaires ministérielles. On a voulu dire que cinq provinces furent plus généralement dévastées que les autres; mais je puis assurer qu’à l’arrivée du général Cialdini, presque tout le midi de la péninsule italienne était infesté de brigands. Il y en avait dans les Abruzzes et dans la Terre de Labour, à peine pacifiée par une bridante expédition du général Pinelli; il y en avait dans les Calabres; il y en avait en Basilicate et en Capitanate; il y en avait dans la province de Salerne; il y en avait dans la province de Molise, et surtout dans celles d’Avellino et de Bénévenl. Nous en avions môme autour de Naples : une bande rôdait aux Camaldules; une autre, plus importante, dans la montagne de Somma, qui tient au Vésuve; une autre, entre Nola et Cancello. Celle-ci lirait presque chaque jour sur les convois de chemin de fer, rançonnait ou détroussait les cantonniers, et attaqua môme un jour (le 23 juin) la gare de Cancello, où elle vola soixante et quinze ducats : c’est officiel. Le maître d’un café voisin, nommé Gennaro Ferrara, tâcha de s’esquiver pour appeler du secours; les brigands l’égorgèrent. Quelques jours après, ils revinrent dans le café et s’y installèrent tranquillement, demandant à boire. Ils furent servis avec

DANS L’ITALIE MÉRIDIONALE. iî5

empressement; on se garda bien d’aller avertir la garde. Un des habitués du lieu demanda au garçon si ces gens n’étaient pas les assassins de son maître. Il répondit qu’il n’en savait rien.

Les brigands firent un coup plus audacieux encore à Caserte, qui est exactement à Naples ce que Versailles est à Paris. Cipriano délia Gala, forçat évadé, chef de bandits et général bourbonien, bien plus aventureux et plus important que Chiavone, avait un frère dans la prison de Caserte, et il voulut le délivrer. A cet effet, il réunit quelques hommes résolus, qu’il habilla en gardes nationaux; il s’affubla lui-même de cet uniforme; puis, un beau soir, avec une hardiesse inouïe, il alla se présenter à la prison de Caserte, en tenant un homme au collet.

— Voici, dit-11 aux gardiens, un malfaiteur que je viens d’arrêter et que je vous amène.

Aussitôt on ouvrit la porte et la bande envahit la prison. Les geôliers furent attachés, le frère de Cipriano délivré, et les détenus, relâchés, se joignirent presque tous à la bande. Quelques vrais gardes nationaux, réunis par hasard, essayèrent de les arrêter à leur sortie; mais ils furent balayés et dispersés. La bande grossie sortit fièrement de Caserte et regagna ses montagnes.

Je n’en Unirais pas si je voulais transcrire ici tous les fails que j’ai notés. J’ai sous les yeux un travail instructif, qu’on a bien voulu faire pour moi dans les bureaux de l’intérieur et de la police à Naples. C’est la table des pièces officielles, conservées à ce dicastère, sur les désordres et les méfaits dont j’ai à m’occuper. J'extrais de ce volumineux dossier une ou deux pages seulement, le sommaire de tous les rapports envoyés, pendant le mois de juillet, par le gouverneur de Foggia, sur les troubles de sa province. On verra, par ce document, le vrai caractère du brigandage. Ce n’est pas un morceau très-littéraire; mais c’est exact, officiel et inédit.

1 er juillet.

Casalnuovo. — Assassinat commis parles brigands sur deux individus de Casalvecchio, dans la masserie (verger) appelée Finocchito.

Casalvecchio. — Une bande de brigands impose Giuseppantonio d'Alessio pour une somme de 2,000 ducats, Pasquale d’Elisi pour 6,000, Gennaro Cono pour 600, Francesco d’Ondes pour S00, Giuseppe Ferrecchia pour 200, avec menace de brûler leurs moissons si ces impôts ne sont point payés. Du syndic ils exigent des vêtements et 3,000 ducats, sous peine de brûler ses moissons et celles de son frère.

3 juillet.

Sansevero. — Trois brigands volent un cheval à un marchand de bestiaux ; après quoi, ils dévalisent un coche.

Torremaggiore . — Les brigands tuent trois juments à Tommaso Pensano et en blessent une autre. Us imposent Stefano Cataldo pour une somme de 400 ducats; ils brûlent de l’avoine, de la paille, beaucoup de fèves et de grains dans une propriété appelée Ripalla.

5 juillet.

Sansevero. — Quatre brigands séquestrent don Ferdinando Parisi et lui imposent une rançon de 60 ducats; ils le relâchent pour 30. Le même jour, au même endroit, des soldats débandés volent des chevaux et des armes à donPaolo del Sordo, et dix brigands avec un drapeau blanc imposent don Luigi Trotta à 300 ducats; ils n’en ont que 48, mais ils prennent encore un fusil. Enfin, six brigands volent un fusil et d’autres objets à don Antonio Gelanio.

Serracapriola. — Vingt-quatre brigands volent un cheval àPasquale Carita,

Bovino. — Six brigands prennent son fusil à Nicola Toldo, garde national.

6 juillet.

Biccari. — Cinq brigands volent à Lorenzo Goduti, dans une ferme, huit paires de fromages de cheval ( cacio cavaüo) et deux juments, en tirant des coups de fusil à outrance.

Casalvecchio. — Brigandage horrible : vols, impositions forcées, hommes séquestrés, hommes fusillés.

7 juillet.

Torremaggiore. — Trois brigands volent des animaux à Felice di Pampo, Pietro Inglese et d’autres. Trois autres séquestrent Alfonso Ferrante et lui imposent une rançon de 3,000 ducats.

8 juillet.

Cerignola. — Résistance des brigands à la force publique.

Castelnuovo. — Des brigands séquestrent un certain Pettinario et le relâchent contre 236 ducats et d’autres objets de valeur.

9 juillet.

Tenimento-di-Pietra. — Une bande séquestre personnellement le chanoine don Paolo Léo et lui impose une rançon inconnue.

Torremaggiore. — Vol d’un cheval de selle et imposition de 5,000 ducats au préjudice de don Vincenzo la Medica. Même fait à Lucera, le môme jour; rançon de 4,000 ducats, réquisitions de munitions et d’armes chez don Tommaso la Medica. A Lucera, le même jour, vingt brigands volent des bestiaux à Giuseppe Montedoro.

10 juillet.

Ischitella. — Invasions de brigands dans plusieurs masseries, pillages, portes brisées, etc., etc. La garde nationale avertie se prépare à les repousser.

Apricena. — Rançon de 1,000 ducats imposée à Filippo Fiorenlino; les brigands le relâchent pour 336 ducats et 40 grains.

Sansevero. — Rançon de 4,000 ducats imposée par neuf brigands à Pasquale Patruno ; relâché pour 230.

12 juillet.

Qarlantino. — Invasion de cette commune par les brigands, qui se font chanter un Te Deum. Ils prennent ensuite une autre direction, pillant, brûlant, etc.

13 juillet.

Castelluccio (val Maggioré). Assassinat de Michèle Agresti par les brigands.

14 juillet.

Sannicandro. — Incendie de récoltes (perte évaluée à 2,000 ducats) au préjudice d’Eugenio Pisani, qui n’a pas payé la somme qui lui avait été imposée par les brigands.

18 juillet.

Foggia. — Brigandage horrible dans toute la province; excès de tout genre.

Cerigmla. — Vol de trois juments au préjudice du duc de Bisaccia.

19 juillet.

Serracapriola. — Assassinat d’Aurelio Petroni, commis par les brigands.

21 juillet.

Sansevero. — Giuseppe Manuelli, Salvatore Codipietro et d’autres brigands brûlent les récoltes de don Francesco de Pasquale et lui volent ses chariots et ses instruments de labourage pour n’avoir pas reçu de lui la rançon de 2,000 du* cals qu’ils lui avaient imposée.

22 juillet.

Sannicandro. — Imposition de 300 ducats à Vincenzo Vocale; il n’en paye que ICO; les brigands emportent d’autre butin.

Sansevero. — Imposition de 300 ducats à Pasquale Petracchione; il n’en paye que 200. Vol d’agrès et d’argent de la valeur de 2,400 ducats sur quatre barques de Giovinazzo.

Montesantangelo. — Bartolomeo Scarano assassiné par les soldats débandés, pour s’étre enrôlé volontairement parmi ceux qui réprimèrent le mouvement réactionnaire à Vico, en avril.

24 juillet.

Torremaggiore. — Vol d’un cheval à M. Bocola ; à don Pasquale Tusi, imposition forcée de 1,600 ducats; les brigands lui tuent son bétail dans sa masserie.

Le sommaire ne va pas au delà. Les Italiens étant arrivés^ l’ordre se rétablit dans la province. Je n’ajoute aucun commentaire à cette série de faits officiellement constatés : ils me dispenseront de raconter en détail

les méfaits monotones des brigands, politiques ou non, sur presque toute l’étendue de l’ex-royaume. C’était partout la môme histoire, avec plus de violences et d’ensemble dans certains endroits, notamment dans la principauté Ultérieure. A l’arrivée de Cialdini, cette province était en feu. Chassées de la Terre de Labour par une brillante expédition du général Pinelli, les bandes s’étaient jetées autour d’Avel lino avec une sorte de rage. Une soixantaine de brigands, suivis de soldats débandés, de paysans armés de fourches, entrèrent le 7 juillet dans Montefalcione en criant : « Vive François Il 1 » Ils envahirent après Montemiletto, Candida, Chiusano et d’autres communes. Avellino lui-même était menacé, des groupes sinistres se formaient dans les rues. La junte municipale siégea en permanence, et le gouverneur de Luca, homme plein de zèle et de courage, demanda instamment à Naples et à Turin des renforts qu’on ne put lui envoyer.

Au commencement, le pays dut se défendre seul. Un capitaine de la garde nationale, Carminé Tarantino, jeune homme de trente et un ans, professeur au lycée royal, et l’archiprêtre Leone, syndic de Montemiletto, qui avait déjà perdu son vieux père et son frère, toute sa famille, dans une échauffourée précédente, partirent de Montemiletto avec cinq soldats de ligne et une poi-

gnée de gardes nationaux. Ils marchèrent sur Montefalcione, qu’ils ne purent attaquer, n’étant pas en force. Ils revinrent sur leurs pas et, rentrant dans leur commune, s’enfermèrent dans le palais Fierimonte. Montemilcllo fut envahi par les brigands dans la nuit du 8 au 9 juillet. Ils étaient soixante ; ils reçurent bientôt quatre cents hommes de renfort; la populace était avec eux. Toute cette foule assaillit le palais Fierimonte au cri de « Vive François III» Tarantino et les siens, comprenant qu’ils allaient mourir, répondirent tout d'une voix : Vive l'Italie I La fusillade fut longue

et inutile; les bandits mirent le feu à la maison ; des

femmes apportaient des fascines. La porte cochère et une barricade étant à moitié brûlées, on les fit tomber à coups de hache. Figurez-vous alors celle foule débordée inondant tout à coup la maison. Ce fut un carnage féroce. Tarantino, l’archiprêtre, des femmes, des enfants furent égorgés, un soldat de ligne fusillé, deux hommes qui criaient : Vive l'Italie t traînés au cimetière et jetés vivants dans une fosse au milieu d’un monceau de cadavres. Trois autres soldats de ligne étant conduits plus lard à Montefalcione, on les força de tirer sur leurs frères, qui attaquaient le pays. Deux d’entre eux refusèrent et furent tués. Le troisième fit semblant d’accepter, et, courant sur les Italiens comme

pour les charger à la baïonnette, il entra dans leurs rangs et se mit avec eux. On tira sur lui des deux côtés; on ne l’atteignit pas : il y a encore des miracles.

Dix-sept hommes périrent cruellement dansle palais Fierimonte. Je ne m’étends pas sur les férocités des assassins; j’en ai déjà trop raconté, j’en ai trop à dire encore. Ces misérables étaient commandés par un Vincenzo Petruzziello, de Montemiletto ; c'est lui qui tua Tarantino de sa main. Il fut pris et fusillé plus tard; il confessa que l’argent qui soudoyait les bandits venait de Bénévent et de Rome.

Tous ces faits résultent d’un rapport officiel inédit et fort bien rédigé (ce qui n’est pas ordinaire), adressé par M.Ferrara, vice-gouverneur de la province d’Avellino, au secrétariat de l’intérieur et de la police à Naples. Il m’a été permis de consulter ce document.

Cependant le gouverneur, M. de Luca, était parti le matin du 8 à la tôle de ses gardes nationaux. Il avait battu les brigands sur les hauteurs de Candida, traversé San-Potito, Parolise et repris Chiusano au pas de course. Il essaya d’attaquer Montefalcione ; il en fut repoussé par la populace, qui jetait des pierres et de l’eau bouillante par les fenêtres. Il dutse réfugier hors du village, dans un couvent où, cerné par les rebelles, il faillit périr de faim.

Par bonheur, il fut délivré le matin du iO par les Hongrois de Garibaldi, qui, retenus à Naples, étaient en garnison à Nocera. Par un ordre émané de Turin, ils étaient accourus dans la province révoltée. Le gouverneur délivré, ils rentrèrent avec lui, presque sans combat, dans Montefalcione. Les représailles furent sanglantes; une trentaine de brigands, qui s’étaient retranchés dans une maison, périrent tous.

Cependant, après le combat cessèrent les violences. Dans celte commune qui s’était soulevée tout entière (les libéraux ayant été chassés ou tués), on se contenta de dissoudre la garde nationale et de désarmer la population : on ne fusilla que cinq hommes.

A l’approche des Hongrois, quatre mille paysans ou villageois épouvantés sortirent de Montemiletto pêlemêle, et se dispersèrent dans les blés ou sur les montagnes.

La réaction était étouffée. Le gouverneur de Luca rentra le 13 juillet dans Avellino à la tête des troupes, amenant avec lui quarante prisonniers. Il reçut une ovation populaire et une croix de commandeur. Il s’était conduit eu vaillant homme.

Ce fut pendant ces troubles que le général Cialdini vint à Naples comme lieutenant du roi.

La lieutenance du général Cialdini (juillet-novembre 1861). — La réaction réprimée. — Le parti de l’action ménagé. — Popularité du général. — Déclin du brigandage. — Histoires de cannibales. — Pontelandolfo et Casalduni. — Leurs crimes et leur châtiment. — Les répressions d’autrefois, le général Manhès. — La pacification des provinces méridionales. «

Désormais ma tâche est facile et je vais marcher vite. Les lecteurs qui ont eu la patience de me suivre jusqu’ici savent à quoi s’en tenir sur le brigandage. Je ne lasserai donc plus leur attention par une série d’anecdotes qui leur répéteraient les mêmes faits sous de nouveaux noms. Vols, rapines, propriétaires attaqués, enlevés, emmenés, rançonnés, et tués s’ils ne payaient pas rançon, hameaux envahis, postes désarmés, fleurs de lis substituées aux croix de Savoie, maisons dévalisées et souvent incendiées, archives brûlées, prisons ouvertes, et fuite précipitée à l’approche des troupes avec un renfort de détenus évadés et de villageois pillards, tout cela au cri de « Vive François II ! » telles sont les expé-

ditions des brigands, toujours pareilles. Je ne m'arrêterai donc plus que sur deux ou trois faits importants.

J’en demande pardon aux nombreuses communes dont je ne raconterai ni les combats, ni les revers, ni les triomphes, mais je ne fais pas ici l’historique du brigandage ; et il s’agit maintenant de presser le pas, car nous marchons derrière Cialdini.

C’est un chef haletant, qu’on a peine à suivre. En quarante-sept ans, il a déjà fait tout le chemin qu’un soldat peut faire en Italie. Il est général d’armée, le plus haut grade militaire ; il est lieutenant du roi, la la première autorité de Naples : il ne peut monter plus haut. A seize ans, il se battait déjà dans l’insurrection des Romagnes; on l'a vu depuis en Espagne, à Milan, en Crimée, dans le Tyrol ; il a batlu Lamoricière, il a pris Ancône, Gaëte et Messine, et, je le répète, il n’a pas cinquante ans.

A son retour dans le pays, il avait très-peu de troupes et un nom presque impopulaire, à cause de ses démêlés avec Garibaldi. Il devait cependant détruire le brigandage dans les deux tiers des provinces, détruire la conspiration dans la capitale, détruire la défiance et le mécontentement partout, ranimer l’esprit public, s’attacher le pays, le ramener à la cause ita-

lienne, et relever, soutenir au moins la foi ébranlée de l’Europe.

Évidemment, si le Midi restait agité, tourmenté, ravagé; si le brigandage y tournait en guerre civile et que le Piémont continuât à l’occuper sans le posséder, l’Italie n’était point faite.

— Vous avez Naples, disait fort bien un général français; mais il faut prouver que vous l’avez.

Cialdini accepta sa mission et se mit à l’œuvre. Il réussit du premier jour. Sa proclamation aux Napolitains fut habile. Il les mit de moitié dans son entreprise ; il leur dit que sans eux il ne pouvait rien. Puis il leur annonça qu’il voulait frapper non-seulement les assassins, mais les meneurs. Il leur dit : « Quand le Vésuve rugit, Portici tremble. »

C’était u ne image et une allusion. Portici, petite ville assise au pied du volcan dont les éruptions la secouent, était un refuge de conspirateurs bourboniens.

Aussitôt le grand parti de la peur fut pour Cialdini. L’opposition rentra ses griffes. Quelques petites feuilles d’un sou aboyaient encore : elles furent saisies, déchirées et supprimées par la population, leurs gazetiers mis en jugement. Plus lard, le succès aidant, la conspiration fut frappée au cœur et à la tête. On surprit un

conciliabule à Pausilippe; on arrêta des altesses à Por-

tici ; on prit d’un coup de filet une vingtaine de généraux, sans compter les prélats; on renvoya des zouaves pontificaux.et des légitimistes français soufflant ici leur propagande; on emprisonna M. de Christen. Enfin, l’on osa frapper le grand coup : on embarqua le premier dignitaire de l’église napolitaine, et le peuple, qui avait pleuré toutes ses larmes, il y a treize ans, en voyant partir les jésuites, siffla sans pitié la voiture qui emmenait au port son cardinal.

Le parti bourbonien fut donc abattu sans rémission. Restait le parti de l’action, plus dangereux parce qu’il était populaire. Écarté, dédaigné, persécuté môme avec un excès de rigueur par la coterie ministérielle, il vivait cependant et il grandissait chaque jour, grâce aux fautes du pouvoir et aux mécontentements du, public. Dans les dernières élections, c’étaient les candidats avancés qui avaient réussi, malgré les efforts et les ressources des autres. Les hommes d’action étaient influents, surtout parce qu’ils se réclamaient de Garibaldi . Ils étaient restés en communication avec l’ermite de Caprera; ils prétendaient continuer son œuvre. Par cette raison môme et par leurs idées hostiles à l’autocratie militaire, ils devaient être les adversaires naturels du nouveau lieutenant.

Ils furent ses partisans les plus fermes.

Cialdini leur avait tendu la main dès son arrivée à Naples. Au lieu de rêver une conciliation impossible entre les libéraux et les rétrogrades, il décréta (c’est le mot) une coalition nécessaire entre tous les Italiens contre les bourboniens. Il appela à lui les hommes les plus avancés, \es garibaldiens, les républicains eux-mêmes, et les poussa tous ensemble contre l’ennemi commun. Il eut même pour eux quelque condescendance. Il laissa tomber M. Spaventa, leur bouc émissaire, malgré les services rendus par ce fonctionnaire et malgré ses dix ans de bagne sous Ferdinand II. Quelques enfants perdus de la faction voulurent siffler les députés ministériels venant de Turin; Cialdini les laissa faire et ne punit pas l’espièglerie. Mais quand, plus tard, ils se crurent assez puissants pour s’imposer au maître et que, par exemple, ils voulurent armer des bandes à eux de quatre mille hommes, Cialdini les arrêta net. Il voulait bien s’appuyer sur eux, mais à la condition de les tenir dans sa main.

Ce n’est pas qu’il refusât le secours des milices nationales : au contraire, il le réclama de toute sa force et du premier moment II ordonna dans chaque district la formation de deux compagnies de garde mobile. Cet engagement volontaire finit par réussir à merveille; plusieurs districts formèrent trois et quatre compa-

gnies au lieu de deux. On réunit ainsi quatorze mille hommes. Cialdini avait-il besoin de ces renforts? J’en doute. Les soldats auraient suffi contre les brigands. Mais il importait d’intéresser le pays dans celte campagne. Il importait surtout de montrer à l’Europe que l’armée ne marchait pas seule, et qu’elle combattait pour le peuple avec le peuple, qu’elle n’était pas venue réprimer les mouvements spontanés des populations.

Enfin, l’habileté suprême de Cialdini fut de reconnaître et de saluer le héros populaire. Quand le municipe organisa la fête du 7 septembre, anniversaire de l’entrée de Garibaldi, le lieutenant déclara qu’on lui avait volé son idée. Il en félicita le municipe en son propre nom et au nom du roi. Il déclara que « l’arrivée à Naples du célèbre dictateur, devant lequel fuyaient une armée et une dynastie, était l’acte le plus admirable que la sagacité et la témérité aient jamais accompli, le fait le plus fécond en résultats que l’histoire rappelle et raconte. »

La sagacité et la témérité : ces deux mots-là veulent beaucoup dire. On admire volontiers chez autrui les qualités qu’on se reconnaît. Sans y songer, Cialdini faisait son propre éloge. Beaucoup d’adresse et d’audace, avec un air de franchise et de rondeur, voilà l’homme.

Il plut à Naples, et, pour plaire encore davantage, il passa la garde nationale en revue, malgré la chaleur, tous les dimanches. Il fut acclamé comme Garibaldi.

Voilà comment il devint maître à la fois des bourboniens réprimés, des patriotes ménagés et du peuple.

Restaient les brigands. On s’étonne en France qu’il ne les ait pas détruits complètement en deux mois. On a oublié les guerres d’Algérie et du Caucase. Le moyen de saisir un ennemi toujours caché, toujours en fuite, enfoncé dans les bois, perché sur les cimes, et qui vous disparaît entre les mains quand vous croyez le tenir! L’homme qui a le mieux fait cette guerre de montagnes, le général Manliès, anéantit des bandes en quelques jours; mais il attendit l’hiver pour les attaquer. La neige chasse les loups des hauteurs, les forêts effeuillées ne les cachent plus, le froid et la faim les tuent. Fallait-il imiter ce rigoureux exemple, et, en attendant les bises, livrer les moissons et les vendanges à ces tribus de bandits?

Cialdini commença par séparer les bandes. Il occupa d’abord le pays entre Avellino et Foggia, rétablit la communication avec l’Adriatique et isola les brigands du Midi. Dés lors, en Calabre, et notamment dans le district de Colrone, où ils s’étaient ramassés, il fut facile de les détruire. Les propriétaires se mirent eux- mômes

à la tête de leurs paysans et de leurs gardiens armés; car, là surtout, la guerre civile était un prétexte à la guerre sociale. C’était un soulèvement des pauvres contre les riches. Tout ce qui porte habit s’appelle galantuomo, galant homme, dans ces provinces; il en résultait une confusion d’idées très-favorable aux voleurs. Le galant homme Victor-Emmanuel était le roi des classes bien vêtues; François, le roi des prolétaires et des indigents. Donc, vive François lit — et l’on volait sans scrupule.

Les brigands des Calabres furent battus par les propriétaires et enfermés dans les bois impénétrables de la Sila, où ils tiendront peut-être jusqu’à l’hiver. Mais, dans le Centre et dans le Nord, le brigandage politique était plus dangereux, grâce au voisinage de Rome. Les voleurs d’Avellino s'étaient jetés dans la province de Bénévent, où ils tombèrent un jour sur une quinzaine de hameaux abandonnés. Le colonel Negri dut se multiplier pour les réduire. Ils s’enfuirent enfin vers le nord dans les montagnes du Malese. Le général Pinelli déblayait en même temps les plaines autour de Nola, chassant les prétendus Vendéens qui tiraient sur les convois et qui enlevaient les rails de chemin de fer.

Puis, un jour, s’embarquant sans rien dire, il fit le tour de la Péninsule et tomba tout à coup, 'juste à

DANS L’ITALIE MÊRfDIONALE. 148

l’éperon de la botte, en Pouille, à Viesti. Là, avec une poignée de bersaglieri, il mit en fuite quatre cents brigands. Ces brigands avaient commis toutes les horreurs, égorgeant, fusillant, brûlant en aveugles, « Furent tués dans la mêlée Tropiccioni et son fils, Giovannicola Spina, et, de ce dernier, ils mangèrent un morceau de chair. » C’est un prêtre qui a écrit cela ; j’ai lu sa lettre, et d’autres témoignages ont confirmé le fait en y ajoutant des détails monstrueux.

Voulez- vous encore une histoire atroce? Écoutez-la, ce sera la dernière ; il faut la dire pour justifier les répressions.

Le 7 août, les brigands, appelés par cinq chanoines et un archiprêtre, envahirent Pontelandolfo, commune à droite de €erreto, dans les montagnes. Accueillis avec des cris de joie par la populace, au retour d’une procession, ils ravagèrent le syndicat, la police, le corps de garde, les boutiques; ils assommèrent un septuagénaire, Filippo Lombardi, qui fut arraché de leurs mains par sa fçmme ; ils entrèrent de force chez le percepteur Michelangelo Perugino; après l’avoir tué, dépouillé, mutilé, ils brûlèrent sa maison et jetèrent son cadavre nu dans les flammes.

Mais cela n’est rien. Pontelandolfo resta dans les mains de la populace. Trois cents va-nu-pieds consti-

tuèrent le gouvernement. Des villages voisins s’étaient insurgés: Casalduni et Campolettere.

Quatre jours après, le 11 août, quarante soldats italiens et quatre carabiniers furent envoyés à Pontelandolfo pour arrêter les brigands dans leur fuite. Ils n’eurent pas la patience de les attendre : ils voulurent les attaquer. Tout Pontelandolfo se mit sous les armes. L’officier italien (Luigi - Augusto Bracci, lieutenant du 36 e ) et ses quarante-deux hommes (les deux autres étaient restés en chemin) furent assaillis eux-mêmes et durent se réfugier dans une tour. Après une résistance vigoureuse, ils se replièrent sur Casalduni. Un prêtre leur avait dit que ce village était garni de troupes. Sur la route, ils furent serrés de près et attaqués sur les flancs par les gens de Pontelandolfo, puis arrêtés tout à coup par les gens de Casalduni, qui s’étaient embusqués pour les attendre. Enveloppés alors, accablés par le nombre, ils furent massacrés tous, à l'exception d’un seul, qui eut le temps de se jeter dans une haie, et qui raconta cette horrible histoire. Ce ne fut pas un carnage, ce fut une curée. Les paysans étaient cent contre un, et chacun d’eux voulait son morceau de chair. Je n’invente rien, j’atténue.

Le matin du 13 arriva le colonel Negri avec ses Italiens. Ils demandèrent leurs compagnons, on leur

dit qu’ils n’étaient plus. Ils demandèrent leurs corps, on ne les trouva pas. Ils les cherchèrent eux-mêmes, et ils surprirent des membres coupés, des lambeaux sanglants, trophées horribles, pendus dans les maisons ou exposés en plein air. Ils apprirent qu’on avait mis huit heures à tuer petit à petit le lieutenant, blessé seulement dans le combat. Alors ils brûlèrent les deux villages.

« Justice est faite contre Pontelandolfo et Casalduni.» Voilà la dépêche du lieutenant-colonel Negri.

On a crié contre ces rigueurs, on s’est plaint aussi de l’exécution de quelques hommes fusillés à Somma parce qu’ils prêtaient la main aux brigands. Le parti qui glorifie les meurtres à petit feu commis par les bourboniens n’admet pas les châtiments infligés par la justice militaire. Je n’oppose rien à cette généreuse pitié.

Je rappelle seulement les répressions de Manhès, qui brûla aussi des villages, et je les prends, non dans Colletta, dont les allégations ont été réfutées, mais dans l’historien Carlo Botta, qui fut l’ami du général français. C’est un beau passage à citer et qui complétera cette étude. Je le traduis un peu librement pour abréger.

< Manhès employa quatre moyens : le dénom-

brement exact des malfaiteurs, commune par commune; leur complète séparation des honnêtes gens; l’armement de ceux-ci; une justice inflexible... Il fit retirer les bestiaux et les paysans dans les plus gros bourgs gardés par les troupes régulières; il fit suspendre les travaux d’agriculture; il défendit, sous peine de mort, de courir la campagne avec des vivres ; il lança les propriétaires armés contre les brigands avec ordre de les ramener, vivants ou morts. On ne vit plus dans les forêts, dans les campagnes, dans les champs, que des hommes chassés et des chasseurs d’hommes. Manhès était secondé par ses gens, inflexibles comme lui, mais moins droits, avec une cruauté arbitraire et partiale. Il se commit des actes affreux: une mère, ignorant les ordres et portant le pain de chaque jour à son fils, qui travaillait aux champs, fut pendue 1 . On tourmenta cruellement une jeune fille sur laquelle on avait trouvé des lettres suspectes. Et le sang des carbonari ne fut point épargné.

» Cependant les malfaiteurs périssaient de faim quand ils n’étaient pas tués dans les combats ou qu’ils ne se tuaient pas eux-même3. Ceux qui sc rendaient

1. On sait que cette vieille histoire a été reproduite par les feuilles cléricales, qui l’ont racontée comme un crime récent commis par les soldats de Cialdini.

ou qui étaient pris, livrés d'abord à un tribunal exceptionnel composé d’intendants de province et de procureurs royaux, puis partagés en catégories et traduits enfin devant les conseils de guerre institués pour eux, étaient étranglés sur le gibet ou asphyxiés dans des prisons infectes : race féroce et barbare qui méritait le supplice et non la pitié. On ne condamnait pas seulement à mort les malfaiteurs, mais aussi ceux qui les avaient secourus, pauvres ou riches, quel que fût leur état ou leur nom; car si Manhès fut inexorable, il fut aussi incorruptible. »

Suivent des traits atroces de répression que je renonce à traduire. Je renvoie le lecteur au livre de Botta. Il y verra des processions de suppliciés, des victimes arrachées au bourreau par les paysans, qui les déchiraient vivantes avec leurs ongles, des tours affreuses où les prisonniers étaient jetés pêle-mêle avec les cadavres et où les moribonds rongeaient les morts. Enfin (je cite la fin du chapitre), « les têtes et les membres des pendus, fichés de loin en loin sur des pieux, remplirent longtemps d’horreur la route de Reggio à Naples. Le Crati montra des monceaux de cadavres mutilés, ses rives blanchirent et blanchissent peut-être encore d’ossements exécrables. Et ce fut ainsi qu’une grande terreur fut dominée par une terreur

plus grande encore. La Calabre devint une province sûre (chose plus vraie que croyable) pour les voyageurs comme pour les habitants. Les routes s'ouvrirent au commerce, les laboureurs retournèrent aux champs, le pays prit un air de civilisation sortant de la barbarie. Les Calabres avaient besoin d’être épurées et Manhès accomplit cette œuvre; son nom y sera maudit et béni pour toujours. »

Je rappelle à présent que le général comte Manhès, qui s’était battu pour Murat, vécut ensuite en France, où il fut maintenu dans son grade et dans son titre et particulièrement honoré par Louis XVIII. Le roi Ferdinand II, qui lui fit plus tard le meilleur accueil, a dit plusieurs fois de lui : « C’est à Manhès que nous devons encore la tranquillité des Calabres. »

Enfin, je copie celte phrase dans un rapport récent et officiel d’un gouverneur : * Manhès détruisit le brigandage de Calabre en quelques jours. Quand nous lisions l’histoire de cet homme, nous l’appelions tyran sanguinaire; nous le regrettons maintenant (lo sospiriamo). »

Aussi bien que ceux de Manhès, les châtiments bien plus doux de Pinelli réussirent contre les insurgés de l’année où nous sommes. On a fort exagéré la rigueur de ce général. Les brigands se louent, au contraire, de

sa clémence. Il n’ordonne une exécution que lorsque la grâce est impossible. II ne laisse fusiller (et encore pas toujours) que les criminels vulgaires pris les armes à la main. Ceux qui se rendent ont la vie sauve. Ceux qui n’ont commis ni vols ni meurtres sont relâchés. Aussi les brigands, chassés d’abord des plaines, puis rejetés sur les hauteurs du Gargano, du Matese, de Nola, de Somma, du Taburno, de la Sila, se sont-ils rendus en foule, surtout les soldais débandés, les déserteurs, les réfractaires, dont trente mille pour le moins sont déjà partis pour l’Italie du Nord.

Voilà donc la réaction réprimée. Elle allait au hasard, sans plan, presque sans idée. On put croire cependant un jour qu’elle en voulait à Naples. Un coup de main sur la capitale était, en effet, la seule chose à tenter. Dans ce petit État surmonté d’une tête énorme, il suffit de commander au fort Saint-Elme et de résider au palais royal pour se dire maître du pays. Quelques mouvements simultanés vers la fin de juillet et aux premiers jours d’août, dans les provinces de Bari, de Foggia, de Salerne, les troubles de Gioja, de Viesti, d’Auletta, l’apparition de quelques petites bandes aux environs de Naples, des lettres anonymes au lieutenant qui le menaçaient d’un coup de poignard, une recrudescence de forfanterie chez les bourboniens et dans

les feuilles cléricales , des embarquements à Civita- Vecchia de zouaves pontificaux affublés de chemises rouges, les conciliabules de Rome et de Marseille, sans compter ceux de Naples et de Porlici, leurs proclamations, leurs excitations, leurs menaces, tout cela fit craindre un grand coup qui manqua piteusement. Cialdini fit armer les forts pour rassurer Naples et non pour la bombarder, comme l’ont dit certaines feuilles rageuses; il ordonna des croisières sur le littoral, des battues nocturnes autour de la ville, un redoublement de vigilance et de vigueur, et il n’y eut ni débarquement de zouaves, ni coup de main sur Naples, ni môme de démonstration pour François II. Dans les quelques hameaux soulevés, la réaction fut écrasée avant d’ôtre connue.

Et, diminuées chaque jour par les revers et les défections, les bandes disparaissent. L’autorité régulière a le dessus ; les débarquements tentés font sourire, et l’hiver qui vient va déblayer les hautes cimes et les grandes forêts.

Le brigandage étranger. — Une lettre de M. de Rotrou. — L’expédition de M. de Trazégnies. — Don José Borjès. — Instructions du général Clary. — Journal de Borjès. — Son expédition en Calabre et en Basilicate. — Ses démêlés avec le général Crocco. — Sa retraite miraculeuse. — Sa fin tragique. — Ce qui reste maintenant du brigandage (février 1802). — Le général La Marmora et la levée. — Conclusion.

Ces pages étaient déjà écrites au mois de septembre de l’an dernier, et j’espérais alors avoir achevé ma chronique du brigandage. Je comptais sans les étrangers. Après les bandits indigènes, nous avons eu des aventuriers de tous les pays du monde, envoyés de Home, de Marseille, de Trieste, par les comités bourboniens. Cette fois, ce ne fut plus la cour de Rome et celle de Naples seulement qui se mirent du complot, mais tous les souverains dépossédés, peut-être môme les puissances encore debout sur leurs trônes. Naples devint le point de mire de toute l’Europe légitimiste, qui espéra un moment, par les provinces méridionales, reprendre, qui sait? l’Italie, et, par l’Italie, l’Europe ou

la France au moins, qui, sous tous les régimes, est la tête et le cœur de la Révolution.

Le moment était bon pour tenter une grande entreprise. Immuable dans une résolution peut-être imposée parles circonstances, le gouvernement de Turin s’était obstiné à retirer petit à petit aux Napolitains tout ce qui leur restait de leur autonomie; il avait annoncé la levée et la dlme de guerre, et hâté par tous les moyens l’unification et l’assimilation que les Napolitains tâchaient d’ajourner indéfiniment. Il s’était dépopularisé, comme à plaisir, dans l'intérêt de la patrie commune et de l’Ilalie prochaine. Il avait aboli violemment le passé et sacrifié le présent aux incertitudes de l’avenir. Il venait enfin de frapper le grand coup avec une audace qui me fait trembler encore quand je pense aux angoisses de cette transition pleine de périls; il avait supprimé la lieutenance et changé Naples, la plus grande capitale de l’Italie, la tête d’un royaume encore tout palpitant, en préfecture subalterne. Il avait enfin rappelé Cialdini, le seul homme populaire, le seul vainqueur influent, le seul maître heureux qui fût venu du Nord et qui eût gouverné ces provinces depuis le départ de Garibaldi.

Le pays était mécontent; c’était donc le cas de lui apporter la guerre civile. Et aussitôt des épées bénites

Goo

fondirent de partout sur l’ancien royaume. Elles croyaient y trouver des armées debout ou en faire jaillir de terre. Certes l’insuccès éclatant de ces aventures, si heureusement entreprises, prouve que l’Italie doit être et que Dieu la veut. Les montagnes soulevées par la réaction accouchèrent des équipées de Borjès et de M. de Trazégnies.

Commençons parla dernière, qui fut la moins importante, et citons, avant tout, une lettre précieuse de M. de Rotrou *, agent consulaire de France à Chieti, sur l’état des pays touchant aux frontières romaines. Ce document, adressé au consul général de France à Naples, M. Soulange-Bodin, l’un des amis les plus chauds et les plus intelligents de l’Italie, jette une vive lumière sur les coins de la scène où ont passé les brigands.

« Avezzano, 15 septembre.

» Monsieur le consul général,

» Le brigandage dans la partie des Abruzzes qui avoisine ,1a frontière romaine est depuis quelque temps un peu moins actif. Mais nous n’avons l’espoir de le voir cesser que le jour

1. Je dois à M. de Rotrou bien des obligeantes communications qui ont déjà trouvé leur place au commencement de ce travail. Voyez le chapitre sur les premiers mouvements des Abruzzes.

où il ne recevra plus du dehors recrues, argent et direction. Chiavone a dans sa bande des gens de toute nation, Français, Suisses, Allemands, Napolitains, restes des troupes de François II et du pape, mâles aux mauvais sujets des pays environnants.

» On dit qu’à la suite des divers engagements qui ont eu lieu pendant ces derniers jours, Chiavone est parti, suivant son .habitude, pour Rome. On ne peut nier que les paysans ne soient, en général, bien disposés pour les brigands, et qu’ils ne leur rendent assez volontiers des services; mais ils, sont peu disposés à suivre leur vie aventureuse; ils applaudissent à leurs exploits quand ils n’en sont pas les victimes; et, en définitive, s’ils leur fournissent des vivres, c’est encore plus par peur que par sympathie.

» La bourgeoisie n’a pas encore repris son assurance, et n’est pas très-persuadée que l’ancien régime ne reviendra pas.

» Nous n’avons encore senti dans - nos provinces que le mal de la révolution, et le gouvernement n’a pu encore réaliser un bien sérieux. Ce qui se passe aujourd’hui est la •conséquence obligée du système démoralisateur appliqué par Ferdinand II, pendant les douze dernières années, avec une persistance remarquable. Depuis t848, il n’avait eu qu’une pensée, qu’un but: rendre le retour au régime constitutionnel impossible par l’asservissement complet de la classe moyenne; l’avilissement calculé de la bourgeoisie, la licence autorisée et encouragée de la basse classe, devaient

priver la première de toute confiance, de toute force et ressource en elle-même.

» Le retour sans transition au régime constitutionnel était d’autant plus périlleux, que l’on avait eu grand soin, depuis douze ans, de faire disparaîlre tout ce qui pouvait même de loin aider à son rétablissement. Le bas peuple, dressé à ne reconnaître que les droits du roi, ne voyait rien au-dessus de lui ; la loi, dans sa pensée, n’était que l’expression de la volonté du maître, ordinairement clémente pour lui, toujours inflexible pour le bourgeois.

» En 1860, lorsqu’on faisait un appel de désespoir à cette constitution, on expliquait en même temps aux classes inférieures que ce n’était que le résultat des violences de la bourgeoisie, qui voulait de nouveau s’emparer de la puissance royale pour aggraver les charges du peuple, et se venger sur elle de ses longues souffrances. Il était naturel que celle-ci fût prête à défendre, par tous les moyens possibles, celui qu’on lui présentait comme la sauvegarde de son indépendance et son protecteur contre la tyrannie et l’insatiable avidité des bourgeois, avec lesquels elle était en antagonisme perpétuel dans toutes les relations de la vie. Il n’y a donc pas à s’étonner que cette basse classe vît la révolution avec un grand mécontentement; on doit, au contraire, être surpris qu’elle n’ait pas concouru d’une manière plus active à la défense d'une cause rendue commune entre elle et la royauté.

» Pendant que Ferdinand il laissait à la basse classe une

liberté presque illimitée, il adoptait pour la bourgeoisie un système qui devait infailliblement lui faire perdre toute son énergie et jusqu’à la conscience de ses devoirs civiques. Chacun était impitoyablement interné dans sa localité. C’est à grand’peine que, de temps en temps, on permettait aux citoyens les mieux notés de se rendre au chef-lieu de la province.

» Les magistrats communaux étaient pour la plupart choisis en dehors de la bourgeoisie, ou tout au moins parmi ceux de cette classe dont les opinions étaient aussi serviles que leur incapacité était notoire: les élections communales n’avaient plus lieu. On avait étouffé jusque dans la racine tout ce qui pouvait rappeler les institutions libérales.

» La lecture du journal officiel avait fini par être interdite dans les cafés. On refusait aux pères de famille l’autorisation d’envoyer leurs fils dans les grands centres pour y terminer leur éducation. Les familles de chaque localité avaient fini par ne plus se voir, pour ne pas exciter les soupçons d’une police toujours prête à s'alarmer. Les délits des bourgeois étaient punis comme des crimes, leur liberté sans cesse menacée. Il ne restait à cette classe, pour appliquer son intelligence, que le soin de ses mesquins intérêts personnels.

» Le cabinet de Turin ne savait pas ces vérités. Il jugea les provinces napolitaines par l’esprit de Naples, qui leur est diamétralement opposé. A Naples, la force vitale s’était concentrée dans la bourgeoisie; en province, elle est dans le

peuple; c’était donc à lui qu’il fallait parler; il fallait lui expliquer que ce qu’il avait eu jusqu’à ce jour n’était pas la liberté, parce qu’elle était sans garanties ; que c’étaient ces garanties qu’on venait lui donner en lui rendant sa part effective de droits dans la société ; ou devait lui faire comprendre l’abandon systématique dans lequel on l’avait laissé, le mal qui en était résulté pour ses propres intérêts, et frapper son imagination en adoptant les grandes mesures qui lui eussent prouvé qu’il entrait dans une ère de réparation et de justice.

» A tant de causes de malaise vint se joindre celui qui résulte des mauvaises récoltes en céréales; les blés ont été peu abondants, les maïs ont entièrement manqué, et ce sont ces derniers qui forment la base de la nourriture des paysans. 11 faudrait qu’à tout prix on mît de suite en activité les grands travaux des voies ferrées et carrossables. Le manque de voies de communication dans nos pays est la source de maux incalculables. C’est encore le résultat du système de Ferdinand II. Si depuis un an on eût commencé des travaux, on eût gagné bien des sympathies dans les provinces.

■a La cortre-révolution, n’ayant toutefois pu réussir avec tous les éléments de succès dont elle disposait, ne se rendra pas maîtresse de la situation en prolongeant l’agitation.

» (Signé) Romor. »

Et, en effet, malgré ces causes de mécontentement.

Chiavone ne fit presque rien sur les terres napolitaines. Rapines, pillages, incendies, nous ne sortons jamais de là. Dans ajucunc de ces expéditions il ne put s’arrêter ni se maintenir dans le moindre village. Ses rares succès ne furent que des surprises suivies de fuites précipitées dans les États de Sa Sainteté.

Une seule de ces invasions mérite d’ôtre notée ici, parce qu’elle fut commandée par un homme du monde. M. Alfred de Trazégnics, gentilhomme de Namur, allié aux Montalto, au général de Saint-Arnaud, à monseigneur de Mérode, séduit peut-être par les mensonges des cléricaux, crut plaire au ciel en jouant au Chiavone. Il partit de Rome dans une voiture qu’il laissa aux frontières, tomba à l’improviste, à Isoletta, sur un poste italien mal gardé, et dont les défenseurs ne purent échapper en partie qu’en faisant, de vive force, à travers les assaillants, une trouée sanglante. Ceux-ci se portèrent alors sur San-Ciovanni-Incarico, qu’ils mirent au pillage, brûlant les habitations, violant les femmes, massacrant tout. Entraîné par l’exemple, M. de Trazégnies se porta, dit-on, à des fureurs et à des excès qu’il eût désavoués le lendemain. Les soldats italiens survenant, il fut surpris et arrêté dans une maison qu’il ravageait, brisant de sa m»>n tous les meubles. On lui annonça qu’il serait fusillé; il ne le crut

que lorsqu’il tomba mort. Sur le lieu môme de l’exécution, le dos tourné contre un mur, il prétendit qu’on n’oserait pas le frapper. Il se retourna pour parler aux soldats: une balle lui brisa le crâne.

Son corps fut rendu à une députation franco-belge, qui était venue de Rome pour le réclamer. Les députés durent déclarer par écrit qu’ils avaient reçu le cadavre de M. de Trazégnies, arrêté parmi les brigands de San- Giovanni-lncarico. Et ce fut ainsi qu’un gentilhomme, peut-être sincère et loyal, fut pris avec des malfaiteurs et puni comme eux pour avoir cru à des mensonges royalistes. 0

Quant à l’Espagnol Borjès, son histoire est encore , plus navrante. Je ne veux pas la raconter, il l’a racontée lui-même. On a trouvé dans ses papiers les instructions que le général Clary, déjà nommé bien des fois, lui avait données à Marseille. On a trouvé mieux encore, son propre journal, écrit de sa main : c’est un témoignage qu'on ne récusera pas, et qui confirme pleinement tout ce que j’ai écrit sur le caractère des brigands et sur les dispositions du peuple.

José Borjès était un Catalan qui, dans les guerres civiles de son pays, s’était fait une renommée do bravoure, d’audace et de rigueur. Son passé ne regarde pas mon récit; je l’abandonne aux biographes. 11 im-

porte seulement de savoir qu’il fut engagé en France par les comités bourboniens.

Voici d’abord le texte des instructions qu’il reçut du général Clary. J’ai tenu dans mes mains une copie de ce document, copie trouvée dans les papiers mômes de Borjès. Le document original, écrit en français et signé de la main du général bourbonien, est maintenant à Turin, aux archives du ministère des affaires étrangères.

Je copie textuellement, en conservant les fautes de français :

« Afin d’animer et de protéger les peuples des Deux-Siciles, trahis par le gouvernement piémontais, qui les a opprimés et détrompés ;

» Pour seconder les efforts spontanés de ces peuples généreux qui redemandent leur légitime souverain et père;

» Pour empêcher l’effusion du sang en dirigeant le mouvement national;

» Pour empêcher les vengeances privées qui pourraient conduire à de funestes conséquences,

» M. le général Borjès ira dans les Calabres pour y proclamer l’autorité du roi légitime François II.

» En conséquence, il observera les instructions suivantes, qu’il modifiera, bien entendu, suivant les circonstances et d’après la prudence; car il est impossible de donner des rè-

gles fixes, mais seulement les principes généraux qui règlent sa conduite :

» 1° Après avoir réuni le plus grand nombre d’hommes qu’il pourra, en raison des moyens qui lui seront fournis, M. le général s’embarquera pour se rendre à un point de débarquement sur les côtes de Calabre qui peut offrir le moins de dangers et d’obstacles

» 2° A peine aura-t-on gagné un point quelconque, et après avoir pris les précautions militaires les plus convenables, il y établira le pouvoir militaire du roi François II avec son drapeau. Il nommera le syndic, les adjoints, les décurions et la garde civique. Il choisira toujours les hommes d’un complet dévouement à la religion et au roi, en évitant soigneusement les individus qui, sous un semblant de dévouement, ne veulent qu’en profiter pour satisfaire leurs haines et leurs vengeances privées, chose qui, en tous les temps, a attiré une spéciale attention du gouvernement, à cause de la fierté de ces populations *.

1. « Ce point pourrait être la marine de Bivona, au point nommé Sauta-Venere. Ce point est très-près de Monteleone, centre des Calabres, dans une situation de facile défense, et qui a toujours été le quartier général de toutes les armées qui ont opéré en ce pays. Si Bivona n’était pas possible, on devrait chercher un autre point qui puisse conduire sur le mont Aspromonte et aux Piaui délia Corona. Le prince de Scilla fournira les renseignements sur les personnes et les lieux. » (Note du général Clary .)

1. «Malgré cette fierté, les Calabrais sont capables de la plus grande générosité, pourvu qu’ils aient affaire à des hommes qui respectent la religion et se gardent de violer l'hospitalité, la propriété et l’honneur des femmes. » (Note du général Clary.)

3° Le général proclamera le retour au drapeau de tous les soldats qui n’ont pas encore fini leur temps, et de ceux qui voudront servir volontairement leur bien-aimé souverain et père, 11 aura soin de partager en deux sections les soldats : t° ceux qui appartenaient aux deux bataillons de chasseurs; 2° ceux des régiments de ligne et autres corps.

» Leur nombre augmentant, il en formera les cadres des différentes armes : artillerie, sapeurs, infanterie de ligne, gendarmerie et cavalerie. Il aura soin de ne pas admettre d’anciens officiers, au sujet desquels il recevra des ordres particuliers. 11 donnera le commandement des différents corps aux officiers étrangers qui l’accompagnent; il choisira un officier capable et honnête qui sera commissaire de guerre, et successivement des officiers administratifs et sanitaires. Le général Clary enverra peu & peu des guides de Bourbon, qui, quoique armés de carabines, serviront d’officiers d’ordonnance et d’état-major. Les bataillons seront de quatre compagnies; la force augmentant, ils seront portés à huit.

» L’organisation définitive de tous ces corps sera fixée par Sa Majesté le roi.

» Les bataillons prendront les noms suivants : 1° Roi- François; 2° Marie-Sophie; 3° Prince-Louis; 4° Prince- Alphonse. Leur uniforme sera selon le modèle qu'enverra le général Clary.

» 4° A peine il aura une force suffisante, il commencera les opérations militaires.

» 5° Leur but étant la soumission des Calabres, ce but sera atteint en obtenant cette soumission. Le général Borjès fera connaître au général Clary tous ses mouvements, le pays qu’il aum occupé militairement, les nominations de fonctionnaires qu’il aura faites provisoirement, en réservant toujours à la sanction du roi l’approbation, modification ou changement.

a G 0 II ne nommera pas les gouverneurs des provinces ; car K Sa Majesté, par le moyen du général Clary, enverra les personnes qui devront occuper celte haute position.

» Le général s’empressera de reconstituer les tribunaux ordinaires, en excluant les individus qui, sans donner leur démission, ont passé au service de l’usurpateur.

» M. le général Borjès pourra faire verser à la caisse de son armée toutes les sommes dont il aura besoin, en rédigeant chaque fois des procès-verbaux réguliers; il se servira de préférence : 1° des caisses publiques; 2° des biens des corporations morales ; 3° des propriétaires qui ont favorisé l’usurpateur.

» 7° Il fera une proclamation dont il enverra copie au général Clary, et promettra au nom du roi une amnistie générale pour tous les délits politiques. Pour les méfaits communs, ils seront déférés aux tribunaux. Il fera comprendre que chacun est libre de penser à sa façon, pourvu qu’il ne conspire point contre l’autorité du roi et contre sa dynastie. Une proclamation imprimée sera envoyée par le général Clary, pour être publiée à peine débarqué en Calabre.

» 8° Afin d’éviter la confusion et les ordres douteux, il reste bien établi, en principe, que le général Borjès et tous ceux qui dépendent de lui n’obéiront qu’aux ordres du général Clary, quand même d’ autres pourraient s’appuyer sur les ordres du roi. Ces ordres ne viendront que par le moyen du général Clary. Les ordres que M. le général et ses subordonnés ne devront pas suivre, même venant du général Clary, sont seulement ceux qui tendraient à violer les droits de notre auguste souverain et de notre auguste souveraine et sa dynastie.

» En ces temps-ci, au premier succès brillant, le général Borjès se verra entouré de généraux et d’officiers qui voudront servir ; il les éloignera tous, car Sa Majesté lui enverra les officiers qu’elle jugera dignes de revenir sous les drapeaux.

« 9° En Calabre, il doit exister plusieurs milliers de fusils de munition ; M. le général Borjès les fera rendre immédiatement au dépôt de Monteleone, et punira sévèrement tout individu qui ne les livrerait pas dans un bref délai.

« La fonderie de Mongiana, les fabriques d’armes de Stilo et de la Sera seront de suite mises en activité.

» 10° M. le général Borjès fera les propositions pour les avancements et les décorations pour les individus qui se distingueront dans la campagne.

» H° Il aura les plus grands égards pour les prisonniers, mais il ne leur donnera pas la liberté, et ne laissera pas les

officiers libres sur parole. Si un individu commet des insolences ou offense les prisonniers ennemis, il sera jugé par un conseil de guerre subitaneo et immédiatement fusillé.

» M. le général Borjès n’admettra pas d’excuses sous ce rapport; cependant il se servira vis-à-vis des Piémontais du droit de représailles.

» 12° Toute modification que l’urgence ou les diverses circonstances feront apporter aux présentes instructions, sera rapportée à M. le général Ciarv.

» Marseille, 5 juillet 1861.

» G. Clary.

« P.-S. Aussitôt que votre monde sera réuni à Marseille ou ailleurs, et prêt à être embarqué, d’après les relations et avec l’aide de nos amis de Marseille, vous ferez une dépêche télégraphique à Rome, si je m’y trouve encore, dans les termes suivants :

» M. Langlois, 2, via délia Croce. — Giuseppina gode sanità; si rimette, parte il giorno...

» G. Clary. »

Ce document est suivi d’instructions particulières données par le prince de Scilla ; je passe ces détails, trop personnels, pour épargner les noms propres. Je n’en relève qu’une phrase : le prince recommande son gardien Lampo-Lampo, vieux galérien!

Et j’arrive au journal de Borjès. Il est précédé d’une

if.G

lettre au général Clary, très-importante *. Elle révèle les premiers embarras de l’Espagnol, qui était parti de Marseille pour .Malle dans l’intention de s’y embarquer avec une poignée d’Espagnols et de descendre en Calabre. N

« Mon général,

» Après bien des peines et des entraves pour me procurer des armes et des munitions, je parvins enfin à avoir une vingtaine de fusils. Là, un autre embarras se présenta : ce fut la manière de sortir de Malte. On se doutait de quelque chose, je ne sais pas comment; mais il est certain que les journaux parlèrent de notre tentative avant môme notre départ.

» Le tl du courant, je m’embarquai sur une espèce de speronare avec mes officiers, et je partis à dix heures et demie du soir, en m’abandonnant à la merci de Dieu.

» Après une traversée de deux jours, me trouvant près de la plage de Brancaleone, surpris par un grand calme qui ne me permettait pas d’aller plus loin, je résolus de débarquer, et, à la tombée de la nuit du 13, je descendis sur le rivage, que je trouvai entièrement désert.

» Sans guide, je m’acheminai au hasard vers une lumière que je découvris au milieu de la campagne : c’était celle

1. Cette lettre est écrite en français, ainsi que le journal de Borjès.

d’un berger. Un hasard providentiel me fit mettre la main sur un honnête homme, qui nous conduisit à l’endroit nommé Falco, où nous bivouaquâmes à la belle étoile.

» Le jour suivant (14), à cinq heures et demie du matin, nous nous mîmes en marche, toujours conduits par ce berger, gagnant la petite ville de Precacore, où nous fûmes accueillis par le peu de monde que nous y trouvâmes et parle curé au cri de Vite François II! Ce premier succès me donna bon espoir, espoir qui fut bientôt détrompé.

» En attendant, une vingtaine de paysans s'engagèrent sous mes ordres, et, avec cette armée microscopique, je résolus d’avancer dans le pays. Deux endroits se présentaient tout près de Precacore : Sainte-Agathe et Caraffa. Je me décidai pour cette dernière ville, comme celle qu’on m’avait dite être la meilleure, quant aux sentiments. Je m’y acheminai vers les trois heures de la même journée ; mais, en passant près de Sainte-Agathe, je fus assailli par udo soixantaine de gardes mobilisés. Ils commencèrent contre nous une vive fusillade. Au premier coup de feu, les nouvelles recrues prirent la fuite, et je me trouvai seul avec mes officiers.

» Néanmoins, ayant gagné une bonue position, je fis bonne contenance et soutins le feu pendant une heure et demie.

» Quelque temps aprè3 qu’il eut cessé, je reçus un parlementaire au nom des propriétaires de Caraffa, qui m’engageaient à entrer dans leur ville ; je m’y refusai et je fis

bien, car on m’avait préparé une autre embuscade où j’aurais dû succomber.

» Par les gens qui vinrent à moi au milieu de la fusillade, je vins à connaître qu’il y avait une bande tout près, dans le pays, commandée par un certain Mittica, et que les moines de Bianco pouvaient me donner des renseignements sur lui. Je ne perdis pas de temps, car j’avais su qu’on avait envoyé prévenir les Piémontais à Gerace.

» L’abbé du monastère de Bianco me dirigea vers Natile, où j’arrivai, après une marche affreuse, à trois heures et demie, le 13. Avant d’entrer dans le village, je fis appeler le notaire Sculli, à qui j’étais adressé. Celui-ci, après nous avoir bien accueillis, nous conduisit près de Cirella, à l’endroit nommé Scardarilla, où était le campement de Mittica, composé à peu près de cent vingt hommes, la plus grande partie armés. Je m’aperçus que Mittica se méfiait de nous en nous croyant des ennemis; et, en effet, il me le dit nettement, en ajoutant qu’il ne se mettrait sous mes ordres qu’après la première affaire que nous aurions eue. Je fus donc retenu comme prisonnier, ainsi que mes officiers, et cela pendant trois jours, ce qui fut un grand malheur. En attendant donc que je pusse commander, je dus obéir.

» Pendant ce temps, Mittica me fit savoir qu’il avait résolu d’attaquer la ville de Plati, où il y avait grand nombre de gardes nationaux et peu de Piémontais. En effet, pendant la nuit du 16 au 17, nous marchâmes vers cette ville.

On devait l’attaquer de trois côtés, mais d’un seul était l’attaque véritable, et ce côté-là se l’était réservé Mittica.

» A quatre heures vingt minutes, on donna le signal par un coup de feu. Le combat s’engagea par une vive fusillade. Si l’on avait profité du premier moment de confusion en tombant dans la ville, on l’aurait facilement emportée, du moins j’en aurais agi ainsi; mais, dans ce moment-là, je ne pouvais rien faire, je n’étais au combat qu’en simple amateur.

» La garnison, qui s’était augmentée la veille, sans que nous l’eussions su, de cent Piémontais, riposta vigoureusement, de sorte qu’il se rendit impossible de prendre la ville, et nous battîmes en retraite à dix heures et demie, sans avoir eu aucun mort ou blessé, pendant que l’ennemi eut plusieurs morts et blessés.

» De là, nous nous acheminâmes vers Cimina pour la désarmer; nous y pûmes recueillir peu de fusils. Dans ce moment, nous sûmes que quatre cents Piémontais débarqués la veille, ceux des alentours et les gardes mobilisés s’apprêtaient à nous assaillir. On décampa tout de suite en montant la montagne; il pleuvait à verse. Nous campâmes au sommet de la montagne.

» A six heures trois quarts du 1 8, nous nous acheminâmes vers les montagnes de Catanzaro ; mais, après quelque temps, nous tombâmes dans une embuscade. C’étaient les ennemis qui avaient tâché de tourner la position. Nous rebroussons chemin et nous tombons dans une autre embuscade.

Enfin, après quelques coups de fusil, nous pûmes sortir du mauvais pas et entrer à onze heures du matin dans le Piano de Gerace. Je n’étais plus suivi que de mes officiers, de Mittica et d'une quarantaine des siens; le reste s’était débandé. Nous descendîmes la cûte et marchâmes jusqu’à une heure de Giffona, où, ayant fait halte, nous cherchâmes un peu de pain. Nous dûmes nous contenter de rester à jeun, et nous partîmes à une heure du matin du 1 9 ; Mittica et le reste de ses gens nous abandonnèrent. On fit halte sur la montagne il Feudo; des gens armés et de la fusillade nous obligèrent de déloger et courir pendant quelque temps. Nous retrouvâmes enfin un endroit écarté. On reposa, et, à cinq heures trois quarts, nous partîmes pour les Cerri, où l’on arriva le jour après, à cinq heures du malin. Nous faisons halte à la Serra di Gucco, près du village Torre. Un ancien soldat du 3 e 'chasseurs se présenta en demandant de m’accompagner; c’est le seul partisan que j’aie trouvé jusqu’à présent.

» Le 21 septembre, nous passâmes sur la montagne de la Nocella; et le 22, après une marche très-péqible, j’arrive à Serrastrelta, en face de la Sila, que j’espère atteindre bientôt. »

Voici maintenant le journal lui-même, qui continue cette lettre, commençant à la date du 22 :

JOURNAL DE BORJÈS

22 septembre 18til.

Caracciolo, mû en partie par la fatigue et par les instances d'un nommé Maura, me signifia, à deux heures de l’aprèsmidi, qu’il s’était décidé à s’en retourner à Rome. Je lui fis bien des objections pour le retenir, mais inutilement. Il copia l’itinéraire et, vers les six heures du soir, me demanda 200 francs et s’en alla avec celui qui doit avoir contribué à son départ *.

Remarque. Les montagnes de la Nocella et de Serrastretta sont assez cultivées; cependant la dernière est pelée au midi, très-boisée de pins au nord et plantée de marronniers au couchant.

23 septembre.

De la montagne de Serrastretta, j’ai marché vers celle de ÎSino; mais, chemin faisant, je fis halte à une bergerie de

1. Ce Caracciolo, officier napolitain, se mit alors en marche, seul, pour aller à Naples. Il fut arrêté en chemin par la garde nationale. Il a confessé et déclaré, par une lettre devenue publique, qu’il s était engagé dans la troupe de Borjès, espérant trouver en Calabre une armée de royalistes, mais que, n'y trouvant qu’une bande de brigands, il avait quitté, par dégoût, le chef espagnol. Quant à Mittica, dont le journal ne parle plus, il fut tué avec tous ses hommes par las patriotes calabrais et les soldats italiens.

Garropoli, où je fis tuer un mouton que nous mangeâmes. Les gens de la bergerie furent mauvais, et, par conséquent, ils lancèrent les troupes ennemies à mes trousses. Celles-ci fouillèrent les bois en nous cherchant; heureusement, ils laissèrent un coin de terre où nous nous sauvâmes comme par miracle. A quatre heures de l’après-midi, ils battirent en retraite à notre grande satisfaction, et nous, une fois que nous eûmes mangé quelques pommes de terre rôties sur la braise, nous nous mîmes en mouvement (il était six heures du soir) pour suivre la direction des montagnes de la Sila.

Remarque. — Les montagnes deNino et de Garropoli sont très-cultivées, mais pas boisées. Il y a beaucoup de gibier et, en particulier, des perdrix rouges. Le bétail y est abondant aussi.

24 septembre.

De la montagne de Nino, je m’acheminai vers la vallée de l’Asino, que j’ai trouvée à cette époque-ci remplie de baraques habitées d’un monde immense ; les habitants y récoltent des pommes de terre et y nourrissent leurs bestiaux. Cette plaine peut avoir, du couchant au levant, une heure et un quart de long et une heure de large. Au bout et au levant court un ruisseau dont le cours part du nord au midi. Sur sa rive gauche se présente une montée assez âpre ; mais, au bout d’une demi-heure, la route s’élargit et la pente devient insensible, tant elle est

douce. Une fois que j’eus gagné l'éminence, la Providence voulut que j’entendisse un grelot ; je fis halle , et, bien sûr qu’il y avait une bergerie sur notre droite, je quittai la route, et, alléché par la faim, je m’y adressai heureusement; et je dis heureusement, parce qu’en ce moment arrivèrent cent vingt garibaldiens qui se mirent en embuscade pour nous prendre lorsque nous arriverions aux défilés que nous devions traverser et que nous laissâmes ainsi sur notre gauche. Nous arrivâmes à la bergerie et on nous y reçut très-bien. On tua deux moulons; nous mangeâmes l’un d’abord et nous emportâmes l’autre ensuite pour le manger le lendemain. Après, nous fûmes nous coucher jusqu’au jour à une heure de là, et, à la pointe du jour, nous nous remîmes en marche, accompagnés d’un berger, pour gagner Espinarvo, et c’est ce qu’on appelle dans le pays le Carillone, où nous arrivâmes vers les sept heures et demie du matin.

25 septembre.

Une fois à la montagne d’Espinarvo, je m’y arrêtai pour y faire reposer mes officiers toute la journée. A notre arrivée, nous rencontrâmes un paysan de Taverna, qui s’en allait avec deux mulets chargés de bois de construction. Après l’avoir questionné longuement, je lui donnai de l’argent pour qu’il nous portât des provisions pour le lendemain ; nous les attendîmes en vain. A la place du pain et du vin que j’avais payés bien cher, il nous envoya une colonne de Piémontais qui nous fit déguerpir assez vite ; mais,

comme elle ne put pas nous voir, il ne nous arriva rien, si nous laissons de côté la fatigue que ce contre-temps nous causa. Nous marchâmes donc pour leur faire perdre notre trace ; à huit heures et demie du soir, nous nous rendîmes à une bergerie de la montagne de Pellatrea ; à onze heures, nous la quittâmes, munis d’un de ses bergers, et nous fûmes nous reposer à peu de distance de là.

Remarque. — Espinarvo est une montagne entremêlée de gras pâturages, et, par conséquent, de bœufs et d’autres bestiaux. Cette plaine est parsemée de pins et de sapins, qu’on appelle Carillone, et tout autour elle est ceinte par un bois très-sombre et fort épais. Le terrain en est admirablement bon et productif; ces bois sont, il est vrai, trèsfroids, et à cette époque la gelée blanche se fait sentir assez rudement; mais, si les arbres étaient abattus en partie et les terres défrichées, il est certain que la température en serait plus douce; car les arbres sont tellement fournis, que le soleil n’y pénètre jamais, et c’est ce qui est la cause naturelle du froid qu’il y fait.

2ti septembre.

A la pointe du jour, je me mis en marche, et, après avoir traversé la montagne, j’entrai au Ponte délia Valle ; cette espèce de petite plaine, qui va du levant au couchant et qui peut avoir six heures de long sur dix minutes de large, abonde en bétail et est remplie de gens armés ; mais personne ne nous incommoda. Cependant, lorsque nous la quil-

tâmes pour gagner la montagne de Colle-Deserto, cinq hommes armés vinrent à nous, et demandèrent qui nous étions. Mais, comme nous leur répondîmes en amis, ils nous laissèrent en paix. Sur cela, nous gagnâmes la montagne à l’endroit où elle présente son flanc droit, et, lorsque nous fûmes au sommet, nous découvrîmes la vallée de Provale. Nous descendîmes tranquillement son déclin pour la traverser, et nous la traversâmes en effet. Mais, lorsque nous nous préparions à monter une autre montagne, le nom de laquelle est ignoré du guide, nous vîmes une maisonnette à trois cents pas de nous, et un factionnaire qui se promenait et qui ne fit pas même attention à nous.

Voyant quelques paysans qui apprêtaient du lin, je leur demandai ce que ce factionnaire signifiait, et à quoi ils répondirent: « C’est la sentinelle du détachement piémontais qui reste là. — Est-il bien nombreux? leur demandai-je. — Deux cents hommes ; mais rassurez-vous ; ce matin, ils ont gagné la montagne vers laquelle vous vous acheminez. » Ces éclaircissements me conduisirent à faire une contremarche de quatre heures, croyant pouvoir laisser les ennemis derrière nous, et c’est ce que j’ai pu faire; mais, étant en vue de la place de Nieto, je sus qu’il y avait là cinquante gardiens armés, et armés en gardes nationaux, ce qui nous força de rester dans le bois jusqu’à la tombée de la nuit. A cette heure, nous descendîmes, primes un guide et allâmes nous coucher sur la montagne appelée Corvo, où nous arrivâmes vers minuit.

Remarque. — La montagne de Pelletrea, que nous quittâmes le matin du 26, est fertile et assez bien cultivée; elle a des pommes de terre, des légumes, des figues et d’autres beaux fruits. Les gens riches deCotrone y envoient paître leurs troupeaux. Nous mangeâmes un mouton à la bergerie du capitaine de la garde nationale de cette ville. 11 se nomme don Chirico Villangiere. S’il pouvait nous prendre, il nous ferait payer bien cher notre audace; cependant nous avons donné 40 francs au berger, et j’avoue qu’il paraît fort satisfait de cette aubaine. — Ponte délia Valle est une plaine décrite en partie dans l’itinéraire du 25 septembre, mais il reste encore beaucoup à dire. Cette vallée est traversée dans toute sa longueur par une rivière qui l’arrose un peu trop. Ces eaux, manquant d’un canal un peu profond pour s’écouler, rendent ce petit pays marécageux ; s’il y avait des conduits pour le dessécher, il deviendrait le plus beau jardin du monde. Malgré cela, il donne du lin en quantité et des pâturages abondants. Les bestiaux qu’on y voit sont innombrables. Les cabanes de ceux qui apprêtent le lin se touchent partout, ce qui fait qu’on ne voit que du monde qui va et vient. La montagne de Collc-Deserto est très-boisée; mais, malgré cela, toute la partie méridionale est susceptible de donner du bon vin, si l’on s’adonnait à la culture de la vigne. — La vallée de Hovale, très-petite, réunit les mômes conditions que la précédente, avec cette circonstance de plus qu’elle me paraît plus saine et qu’elle est moins humide. — La vallée de Nieto, qui peut

avoir une quinzaine de lieues de circonférence, est ce qu’il y a de plus ravissant au monde. Des jardins, des bergeries, des ruisseaux, des maisonnettes, de grandes habitations avec des ponts-levis, et, à de petites distances, des bosquets çà et là, font de ce site le séjour d’été le plus enchanteur que j’aie jamais vu. Je ne parle pas dés femmes qui circulent avec des paniers remplis de fromages, de fruits ou de lait ; des hommes qui labourent ou qui bêchent ; des bergers qui, adossés au tronc des saules, chantent ou jouent de la flûte ou de la cornemuse. Bref, c’est une Arcadie où les pierres, si elles volaient, s’arrêteraient dans l’air pour voir, entendre et admirer. La montagne de Corvo est très-boisée et n’offre d’intéressant que les beaux pins qui revêtent ses flancs et couronnent son sommet. Cependant la partie qui est au midi, bien cultivée, payerait largement les fatigues de quiconque la travaillerait.

Î7 septembre.

Je me mis en mouvement pour gagner la montagne de Gallopane, et, vers les neuf heures du matin, nous y arrivâmes et nous mangeâmes un morceau de pain et des oignons que nous allâmes chercher à une maison située à la lisière du bois, et où nous rencontrâmes une garde nationale que nous ne reconnûmes pas pour telle. Cette circonstance, connue un peu plus tard, me décida à gagner le sommet, où j’arrivai vers midi. Une fois là, je fis faire halte à mes hommes, qui, exténués par la faim et la fatigué.

n’en pouvaient plus. Au bout d’un quart d’heure de repos, nous vîmes un jeune homme de vingt ans et d’une taille élancée, qui me parut très-suspect; cette idée me fit prendre la détermination de chercher un chemin qui conduisit au rebours de la montagne ; au bout de deux cents pas, le capitaine Rovella, qui marchait en éclaireur, me fit signe de m’arrêter, et me dit qu’il voyait quinze gardes nationaux qui venaient à notre rencontre. A cette nouvelle, je me mis en embuscade; mais, lorsqu’ils furent à une portée de fusil de nous, ils nous virent et s’arrêtèrent. Nous les attendîmes une demi-heure, et, voyant qu’ils ne bougeaient pas, je craignis une combinaison ; et, dès lors, je me décidai à changer de direction. Je suis donc, sans guide, et à travers bois, la partie nord, comme point à atteindre ce soir-là. Vers les cinq heures, j’étais exténué de fatigue et accablé par le besoin, et je me trouvais sur une petite montagne appelée la Caslagna-di-Macchia. Plein d’angoisse et de perplexité, je ne savais plus où aller, ni que faire ; mais, comme la Providence veille toujours sur ses enfants, elle nous fit apparaître, priée sans doute par les mânes de la sainte reine, un berger qui nous accosta et nous dit qu’il nous donnerait à manger et nous logerait, ce qu’il fit en effet. Si, par malheur, le ciel nous avait refusé celte faveur, nous étions perdus. A peine avions-nous pénétré dans la maisonnette, et il faut observer que c’est la seule fois que nous ayons couché sous un toit depuis que nous avons débarqué, qu’un orage furieux éclata. La pluie tomba à verse

toute la nuit, et, au lieu de succomber sous le poids de la fatigue, de la faim et de la tempête, nous mangeâmes et

dormîmes assez bien ; sur quoi, nous remerciâmes Dieu de

tout notre cœur pour cette insigne faveur.

Remarque. — La montagne de Gallopane est cultivée en partie ; elle pourrait l’être en entier. S’il en était ainsi, on ne peut calculer le monde qu’elle nourrirait, tant le terrain en est bon. Elle donnerait, sans beaucoup de peine, blé, pommes de terre, maïs et d’abondants pâturages. La Castagna-di-Macchia est une montagne remplie de marronniers; elle nourrit beaucoup de juments, de bœufs et de moutons. Le bas peuple est là, comme partout, trèsbon.

28 septembre.

A huit heures et demie, j’ai quitté la maisonnette pour gagner un hangar qui se trouve à une heure un quart de là. Deux bergers nous y accompagnent, et, en nous quittant, ils nous promettent qu’ils iront chercher vingt hommes des nôtres pour nous les amener la nuit. Il est neuf heures du matin, et Dieu seul sait ce qui peut arriver d’ici à sept heures du soirl

Midi. — Rien de nouveau, relativement aux ennemis. Grand régal î on nous apporte des pommes de terre cuites à l’eau.

Huit heures du soir. — Les hommes qu’on m’avait promis

n’arrivent pas. Je crains que, s’ils ne sont pas imaginaires, ils ne se méfient de nous.

S9 septembre.

Six heures du matin . — Un courrier de l’homme d’affaires du prince de Bisignano me prie de lui envoyer quelque chose qui puisse constater mon identité ; je lui remets deux lettres de M. le général Clary, et j’attends avec impatience les résultats qu’elles produiront.

Six heures trois quarts. — On vient me dire que l’ennemi s’est mis en mouvement pour me surprendre. Cette nouvelle, conjointement avec la peur des paysans qui nous volent beaucoup, me force à décamper de mon hangar pour me diriger vers le bois de Muzzo, où le courrier qui est venu me trouver ce matin doit me rejoindre.

Sept heures quarante. — Nous arrivons au bois.

Neuf heures vingt. — Le courrier attendu arrive ; mais je dois le suivre pour rejoindre l’homme d’affaires, qui m’attend à Caslellone.

Dix heures et demie. — Je le rencontre avec une dizaine d’hommes ; il me salue très-poliment, et tout de suite après il donne des ordres pour réunir du monde ; cela étant terminé, nous nous dirigeâmes sur le territoire de Roce ; mais les hommes qui accompagnaient notre nouveau guide disparurent comme la fumée.

Démarqué. —La Serra di Muzzo est revêtue de bois de con-

struclion magnifique ; il y a de plus beaucoup de terres cultivées, fertilisées par plusieurs ruisseaux d’eau très-limpide. — Territoire de Roce. C’est un pays sain et d’une température fort douce ; il est couvert par des taillis très-touffus et très-épais. On voit çà et là quelques chênes à liège fort vigoureux. Je dois remarquer, en passant, que, si on s’adonnait à la culture de cet arbre, ces montagnes seraient dans l’avenir des bouquets d’or. Le pays est de plus parsemé de maisonnettes et de bergeries. L’agriculture est en bon état, mais elle est susceptible d’amélioration.

30 septembre.

Territoire de Roce, cinq heures du soir. — Un confident arrive et nous apprend que les ennemis ont entouré les bois de Macchia et de Muzzo pour nous surprendre ; ils ont pris sept paysans qui nous accompagnaient hier soir. Ces malheureux, mus par la peur, ont indiqué notre direction rux ennemis, ce qui veut dire que nous serons forcés, malgré l’obscurité, de décamper. Les propriétaires de la Sila étant fort mauvais, nous serons forcés de prendre une direction opposée à ce point.

Dix heures du soir. — Nous nous arrêtons au bois de Ceprano, à une heure de distance du premier campement; seulement, au lieu d’étre au midi, nous nous trouvons au nord.

Remarque. — Je me trouve sans chaussures et les pieds

abîmés, ainsi que beaucoup d’autres de mes officiers. Ne sachant pas comment faire pour sortir de cet état pitoyable, je m’adresse à quelques paysans. Voyant notre triste situation, ils parlent chacun de leur côté et nous portent leurs propres souliers. J’en essaye une paire, elle ne me va pas ; j’en prends une autre qui pèse trois kilos et je la garde. Les autres sont distribuées et payées fort cher.

l‘f octobre.

Six heures du matin. — Grande nouveauté; nous avons un peu de pain blanc, jambon, tomates, oignons et un petit verre de vin, chose fort rare ici.

Une heure après midi. — Sept gardes nationaux se présentent à la Serra del Pastore, en face de nous, pendant qu’une vingtaine parcourent la Serra del Capraro ; ils restent une demi-heure et se retirent du côté de Roce, d’où ils sont sortis.

Dix heures du soir. — Les gardes nationaux se sont réunis à Roce. Aujourd’hui, ils ont volé cinq chèvres aux métairies du prince de Bisignano.

Remarque. — Les propriétaires de la Sila sont antiroyalistes, par la seule raison que, lorsque le roi serait sur le trône, ils ne pourraient plus commander despotiquement leurs vassaux. Je sais que Roce et Castiglione sont très-bons, et que, par- conséquent, on peut y compter.

2 octobre.

Six heures du matin. — On emprisonne ceux qui prirent part au soulèvement du mois de mars dernier.

Sept heures du matin. — Les espions nous rapportent que ceux qui commandaient les forces que nous avons vues hier étaient les deux fils du baron de Mollo et du baron Costantino, et que la troupe qu’ils commandaient n’était que leurs propres gardiens.

Huit heures du matin. — On me dit qu’hier sont sorties toutes les forces de Cosenza pour tomber sur moi ; mais qu’ayant appris en route qu’une bande des nôtres avait battu un détachement ennemi, ces forces ont changé de direction pour leur tomber dessus. Je ne sais ce qu’il y a de vrai en tout ceci ; mais le fait est que, malgré tous mes agents, je n’ai pu découvrir une seule bande de royalistes en campagne. Les gardes nationaux de Roce ont envoyé ce matin une dépêche à Cosenza, mais j'ignore son contenu. Ce que je sais, c’est qu’il n’y a pas dans cette ville de forces disponibles; hier, ils étaient forcés de faire monter la garde par des paysans désarmés. Un général piémontais étant mort, on n’a trouvé qu’une cinquantaine de personnes pour l’accompagner au cimetière.

Cinq heures du soir. — Je ne sais encore rien des forces que l’homme d’affaires croyait pouvoir réunir ; je crains bien que tout cela ne soit qu’un bon désir, et pas plus. On

m’apprend que, le 22 du mois dernier, on a pris deux des nôtres, qu’on a conduits à Cosenza; on les fait porteurs de quelques décorations, et entre autres d’une de Sa Sainteté et d’un peu d’or, ce qui m’induit à penser qu’ils pourraient être les malheureux Caracciolo et Marra.

Cinq heures vingt minutes du soir. — Les gardes nationaux ont emprisonné, ce tantôt, toute la famille de l’homme d’affaires du prince de Bisignano.

Remarques. — J’ai trouvé partout un royalisme qui va jusqu’au fanatisme, mais malheureusement accompagné d’une peur qui le neutralise. Malgré cela, j’ai compris que, si on pouvait opérer un débarquement de deux mille hommes sur quatre points, c’est-à-dire cinq cents dans la province de Catanzaro, cinq cents dans la province de Reggio, cinq cents dans celle de Cosenza et autant dans les Abruzzes, c’en serait fait de la domination piémontaise, attendu que tous les peuples se lèveraient en masse comme un seul homme. Les riches, à peu d’exceptions près, sont mauvais partout 1 , et, par conséquent, fort détestés de la masse générale. Ce sont les fils du baron de Mollo qui ont fait voler les chèvres dont il est question dans l’itinéraire. Elles ont été apprêtées et mangées chez le capitaine de la garde nationale de Roce.

1. J'appelle l’attention sur cet aveu. Sous la plume de Borjès, il prend une valeur considérable. Les classes aisées comme les classes lettrées sont donc libérales et italiennes dans les provinces. L’igno rance et la misère sont pour François II.

3 octobre.

Quatre heures et demie du soir. — Rien de nouveau sur les hommes qu’on m’avait promis.

Sept heures et demie du soir. — Malgré la résolution que j’avais prise de partir ce soir, je reste, obsédé par les prières de l’homme d’affaires, au même poste, pour y attendre huit hommes qui ont tué un garde national, et, disent-ils, un curé très-mauvais. — Quelle horreur!

4 octobre.

Les huit hommes que j’attendais ne sont pas venus. Les Piémontais ont désarmé, dit-on, quatre-vingts gardes nationaux, attendu qu’ils se sont refusés à marcher sur... (on ne comprend pas) ; maintenant, les mêmes individus demandent à se mettre sous mes ordres ; mais, comprenant l’idée qu’eux et les Piémontais pourraient cacher, je les repousse.

Dix heures du matin. — On me parle de courriers qui doivent arriver, de rassemblements nombreux qui doivent avoir lieu en sens royaliste ; mais, moi, je ne crois pas grand'chose. Les gardes nationaux ont saccagé hier cinq maisons de campagne, dont deux appartiennent à M. Michèle Capuano, et, parmi les choses qu’on a volées dans une de celles-ci, se trouvent quinze tomoli de figues, représentant une valeur de 70 ducats. Les forces ennemies nous croient

à la Sila, ce qui fait qu’elles battent aujourd’hui le pays en tous sens.

Dix heures du soir. — On me dit qu’une force des nôtres a débarqué à Rossano. Illusion que tout cela.

Remarque. — Je vois en feu, depuis mon campement, les casinos des barons Collici et Cozzolino, hommes très-mauvais comme politiques, puisque le second donna aux révolutionnaires 60,000 ducats. Du premier, on ignore la somme, mais on sait qu’il donna aussi.

5 octobre.

Sûb heures du matin. — Nous campons au bois de Pielra- Fevulla, au sud-est; nous découvrons le bois dePignola, qui est peuplé de marronniers; celui-là de chênes et de lièges en abondance.

Neuf heures du soir. — Le chef de la bande Leonardo Baccaro arrive de son pays, Serra-Ptëducci, où j’avais envoyé le quérir pour voir s’il y avait moyen de faire quelque chose en sens royaliste ; mais sa réponse, comme celle de beaucoup d’autres, est négative. Je lui en ai demandé la raison, et sa réponse a été celle de tous les autres. « Qu’il vienne, a-t-il dit, un peu de forces et tout le pays se lèvera comme un seul homme ;,sans cela, il ne faut rien espérer.» Et c’est ce que je crois comme eux. Ce monde-ci veut son autonomie et son roi ; mais la crainte qu’on brûlera leurs maisons et qu’on emprisonnera leurs femmes et leurs en-

fants les retient. S’ils connaissaient leur force, tout cela ne serait rien. C’est dommage, car ce peuple est le plus sobre et le plus souffrant du monde ; mais il est faible d’esprit autant qu’il est fort de corps. Si j’avais débarqué trois semaines plus tôt, j’aurais trouvé mille soiiante-sept fantassins et deux cents chevaux au Carillone, et cela était suffisant pour leur faire voir ce qu’ils valaient, et, par conséquent, pour les moraliser. Malheureusement, à mon arrivée à ce dernier point, ils s’étaient, depuis dix-sept jours, déban- - dés et présentés à l’enntmi, et quelques-uns s’étaient enrôlés dans les gardes nationaux mobilisés. Le temps qu’on me fit perdre à Marseille et â Malte a porté un rude coup à la bonne cause, d’une part, sans compter que, d’une autre, j’erre à l’aventure, et ce qui est plus grave, c’est que cette malheureuse circonstance me ravit une gloire qui aurait fait le bonheur de mes jours.

6 octobre.

Six heures et demie du matin. — Coup d’œil ravissant : du bois de Fiomello, où j’ai campé, je découvre le château fort de Cosenza et l’hôpital, Castiglione, Palerno, Castelfranco, Re..., San-Vincenzo, San-File, Montalto, San-Giacomo, Cavallerizza, Gelse tlo, Monarvano et Cervecato ; je vois en face un bois de marronniers immense, et puis une vallée aussi fertile qu’admirable, parsemée de champs, de maisonnettes blanches comme les flocons de neige, de prés plus verts que le lierre.de bouquets d’arbres parsemés comme des boutons

de roses; des plantations d'oliviers bien alignées, des figuiers et d’autres arbres fruitiers font mon admiration, et je crois que cet ensemble de choses ferait celle de tout autre qui serait moins affectionné que moi aux productions d’une nature douée de tout ce qui peut la rendre belle aux yeux de quiconque a le don de penser.

Six heures du soir. — Je lève mon campement pour m’en aller au bois de la Petrina, situé au midi de la plaine de ce nom, à distance de ce point-ci, trois heures à peu près.

7 octobre.

Six heures du matin . — Trois paysans passent dans la lisière du bois où nous sommes; je les fais interroger, et il résulte de leurs réponses qu’ils vont porter leur argent à huit brigands qui se trouvent dans la vallée de Macchia.

Mc heures. — Les ennemis, au nombre d’une centaine, reconnaissent les bois du Piano d’Anzo, mais ils sont encore à un mille de nous; j’ignore s’ils nous lèveront, mais c’est probable.

Trois heures du soir. — Les Piémontais se sont retirés sans nous voir. Ce soir, nous attendons un bon repas. Luzze, Busignano, Astri, que nous voyons de notre petit campement, sont adossés à la montagne de Cucuzzelo et offrent une jolie perspective. Ces environs sont assez bien cultivés, et les bois que l’on découvre doivent être très-productifs,

Mm

surtout les marrons et le liège doivent s’y trouver en abondance.

, Hier à sept heures du soir, nous quittâmes le bois de la Petrina, et prîmes la direction des rivières Morone et Crati, où je devais prendre et où je pris en effet la route royale appelée la Strada-Nuova, après les avoir passées au gué. Nous marchâmes donc en suivant la direction de Canicella; une fois que nous fûmes là, nous primes à gauche, en laissant la grande route à droite. Nous grimpâmes sur la montagne de Campolona-Luongo, où nous nous reposâmes une demiheure, en continuant après notre route vers la rivière de San-Mauro, que nous traversâmes très-tranquillement pour faire route vers la rivière d’Essero, que nous traversâmes à l’endroit qui sépare les propriétés de M. Longo et de M. le prince de Bisignano.

A cinq heures et demie, nous campions au bois de Farneto, exténués de fatigue, ce qui n’est pas surprenant, puisque nous avions fait une trentaine de milles cette nuitlà. Nous nous trouvons à la distance de trois milles de Rossano et à une distance égale de Firma; puis nous avons Altamonte, à quatre milles au midi, sans compter que, cette nuit, nous avons laissé sur notre droite Tarsi et Spezzano- Albanese.

Rossano, si on en excepte une vingtaine d’hommes, est

très-bon ; mais Firma et Luongo sont mauvais, comme le

sont tous les pays qu’on appelle albanais. Altamonte est fort bon.

J’ai appris aujourd’hui que toutes les forces révolutionnaires qui se trouvent dans ce pays-ci ont été huit jours en embuscade sur plusieurs points pour nous surprendre ; mais j’ai appris aussi que, rebutées par cette attente, elles sont rentrées hier juste à temps pour que j’eusse la route libre.

Remarques. — La rivière Morone, qui va du couchant au nord, est très-encaissée et rapide, ce qui rend son passage assez difficile. Ses eaux alimentent deux moulins et arrosent presque toute la plaine de la Petrina, ce qui la rend trèsfertile. Les haricots, courges, melons, patates, maïs et d’autres légumes sont ses produits.

Si on ouvrait des passages aux eaux qui se déchaînent des montagnes qui se trouvent sur sa gauche, il est sûr que ce pays gagnerait beaucoup.

Une fois que nous eûmes traversé cette rivière, nous prîmes la nouvelle route, qui n’est pas encore finie dans cet endroit, et je ne vis rien de digne de remarque, excepté quelques bergeries et la mauvaise influence de l’air, surtout à cette époquq-ci.

9 octobre.

Nous quittâmes hier, à sept heures du soir, le bois Farneto pour nous diriger vers les montagnes de Cermettano. En route nous traversâmes la plaine Conca de Cassano, endroit rempli de petits ruisseaux et par là très-incommode.

Cette nuit a été horrible; je n’ai jamais tant souffert physiquement et moralement : physiquement, par la fatigue et par les plaies quej’ai aux pieds; moralement, par les malheurs dont nous sommes tous atteints, grâce aux circonstances. En faisant route et en sautant sur ces innombrables ravins, assez profonds du reste, l’un y tombe, armes et bagages, et perd son fusil qu’il faut repêcher; l’autre sa baïonnette que l’on abandonne. Celui-ci, les pieds abîmés, se couche et demande la mort; celui-là se déchausse en croyant mieux marcher nu-pieds; l’autre met son fusil en bandoulière et prend deux bâtons pour s’appuyer. Je souffre comme eux, mais mon moral est entier. Je veux le leur communiquer, et à cet effet je leur rappelle les faits des grands hommes qui ont milité avant nous. Cette rassurance les enhardit et je leur fais faire des prodiges ; celui qui ne peut plus marcher se traîne; et de la sorte, sans nous plaindre et sans pain ni eau, nous atteignîmes un bois d’oliviers où nous passâmes la journée du 9.

Dix heures du soir. — Nous gagnons la montagne Serra- Estania, en laissant Francavilla sur notre droite et Castrovillari sur notre gauche. La première compte six mille habitants et la seconde douze mille; dans l’une comme dans l’autre, l’esprit est très-bon. En arrivant au cœur de la montagne, nous avons trouvé un troupeau de chèvres et nous en avons fait tuer deux, qui n’étaient pas bonnes du tout, tant elles étaient maigres; mais, comme nous étions à jeun, elles ont passé comme des croquantes. Après ce repas, nous

avons marché une heure de plus et nous nous sommes cou- * chés.

10 octobre.

Quatre heures et demie du matin. — Un jeune homme âgé de douze ans arrive monté sur une bourrique et je l'arrête. Je l’examine, et il résulte qu’il peut m’apporter du pain du couvent de la Madone-des-Carmes; j’y envoie pour cela avec lui un soldat.

Sept heures. — Je ne vois ni le jeune homme ni le soldat, quoiqu’il u’y ait d’ici au couvent qu’une heure pour aller et une heure pour revenir, ce qui commence à me rendre inquiet.

Sept heures dix minutes. — Le pain arrive, Dieu merci.

Huit heures vingt minutes. — Nous avons déjeuné et nous nous remettons en mouvement pour gagner ie sommet de la montagne.

Dix heures. — Nous arrivons au point culminant et nous nous reposons pour ne pas nous découvrir.

Quatre heures du soir. — Nous nous remettons en mouvement pour gagner les montagnes d’Acqua-Forano ou Alberato-di-Pini, où nous comptions manger quelque chose, si toutefois cela était possible; mais notre attente fut vaine.

Observations générales. — J’ai remarqué que les montagnes que j’ai parcourues jusqu’à ce jour, 10 octobre, sont susceptibles de multiplier leurs richesses intrinsèques, et

voici, d’après mes observations faites à la hâte, comment : i° Entourer de grandes routes, aboutissant à la mer et au pays, le flanc des montagnes. .

2° Placer au sommet de celles-ci des postes de dix hommes, d’heure en heure, et ouvrir une communication de l’une à l’autre dans toute son étendue, c’est-à-dire sur le sommet de toutes les montagnes de cette province. 11 résulterait : l*qu’il n’y aurait plus de repaires pour les voleurs, qui sont insaisissables, et qui sont par celte raison le fléau, nonseulement des montagnes, mais encore des vallées et des plaines avoisinantes; 2°queles beaux arbres de construction qui s’abîment faute d’issue, en trouveraient par ce moyen, et, comme le transport jusqu’à la mer coûterait peu de chose, tous ces bois deviendraient une mine d’or inépuisable, tant pour le pays en général que pour les caisses de l’État en particulier. Dans les grandes routes latérales, il faudrait placer indépendamment des cantonniers, de deux en deux heures, une brigade de gendarmes à pied, tant pour porter la correspondance que pour les surveiller.

Les postes, qui se trouveraient sur le sommet des montagnes, devraient se retirer au commencement de l’hiver pour se placer où la neige n’atteint pas, afin de ne pas laisser de repos ni de trêve aux voleurs jusqu’à leur totale disparition. Ces mesures, que l’on pourrait prendre sans faire de grands frais, procureraient l’augmentation de la population, de toute sorte de bétail, de foin, de blé, d’orge, d’avoine, de maïs, de patates, et puis on en pourrait tirer du *

HISTOIRE WJ BRIGANDAGE

bois de chauffage de première qualité, que l'on pourrait emmagasiner partout où on le croirait nécessaire pour en faciliter la vente.

J’ai remarqué aussi que les montagnes qui ne sont pas boisées renferment beaucoup de minéraux de toute sorte, et, comme elles ne manquent pas d’eaux qui baignent leur pied, on pourrait ouvrir des mines qui donneraient un produit qu’on ne peut évaluer. Si, au contraire, les filons de celles-ci étaient rachitiques, ce que je ne crois pas, on pourrait profiter de ces eaux, soit pour travailler le fer, soit pour apprêter les laines et le lin. <.

Page 1