BASILICATE
Une heure après minuit. — Nous arrivons à la Destra-della- Donna, où, perdus, nous nous mettons dans un hangar et nous nous couchons, malgré la proximité de Torre-Nuova. Celte nuit, nous avons passé quatre heures fort mauvaises; mais Dieu a voulu que nous arrivassions sans autre perte que celle d’un homme qui était un peu malade : il se nommait Pedro Santo-Leonato, fils de Rose.
Trois heures et demie du soir. — Nous nous mettons en marche et passons devant Torre-Nuova, peuple très-bon, et entre San-Costantino, Casale-Nuova, Noja et San-Giorgio. Costantino et Casale-Nuova sont très-mauvais, comme le sont toutes les populations gréco-albanaises.
• 12 octobre.
Six heures du matin. — Nous sommes arrivés à la montagne Silfera, aux confins de San-Giorgio, à deux heures du matin, c’est-à-dire après dix heures et demie de marche par un pays détestable, tant le sol en est rocailleux. Hier, nous avons été sans pain, et, par conséquent, nous avons dû faire route presque à jeun. Je commence à désespérer d’arriver à Rome; mes forces diminuent et mon malaise augmente. Peu de nourriture, et malsaine la plupart du temps, de l’eau pour seule boisson et beaucoup de fatigues en finissent avec le corps le plus robuste. Cependant je marcherai tant que je le pourrai; mais, si Dieu veut que je succombe, je remettrai ces brouillons à Capdeville pour qu’il les fasse parvenir au général Clary ou à Scilla; et, si Capdeville venait à succomber, il devrait les remettre au major Landet, afin que celui-ci en fit lui-méine ce qu’il en aurait fait. Je tiens à ce que cet écrit parvienne à Sa Majesté, afin qu’elle sache que je meurs sans regretter la vie que je pourrais avoir l’honneur de perdre en servant la légitimité.
13 octobre.
Hier au soir, nous avons eu du pain et de la viande; le pain nous est venu de Colobrara; la viande, nous sommes allés la manger à la Serra di Finocchio,où nous sommes arrivés vers les sept heures du soir. Après le repas, nous nous couchâmes à couvert et sur la paille, ce qui nous procura
un grand soulagement. J’avais pensé v passer toute la journée d’aujourd’hui, ce que je n’ai paç pu faire malheureusement.
Vers les quatre heures du matin, un berger vient me dire que les gardes nationaux de San-Giorgio a Tavara s’étaient réunis pour nous attaquer aujourd’hui , et, quoique j’aie pris cette nouvelle comme fausse, la chose s’est réalisée.
Vers les sept heures du matin, j’ai été averti par le major Landet qu’une compagnie de gardes nationaux parcourait le bois où j’avais passé la journée d’hier. J’ai regardé et je l’ai vue en effet. Alors j’ai pensé qu’un berger, qui nous avait volé cinq piastres sous prétexte qu’il nous apporterait des souliers, avait fait le coup, ce qui m’a fait craindre uue combinaison. Dans cette prévision, j’ai fait prendre les armes, et, tout de suite après, j’ai tâché de gagner le sommet de la montagne pour ne pas être pris entre deux feux. Aussitôt que j’ai eu atteint le point culminant, j’ai vu une compagnie qui nous prenait à revers, ce qui m’a obligé à me retirer vers le nord de la montagne, où je me suis embusqué. C’est là que j’ai su que cette force était la garde nationale de la Rotondella.
Midi dix minutes. — Les ennemis se reposent à la fontaine où nous allions puiser l’eau ce matin.
Trois heures du soir. — Les ennemis se replient sur notre droite, à une demi-heure de distance; cependant il en
reste encore une partie à une portée de fusil qui nous cherchent dans les bois ; mais, malgré cela, je commence à croire qu’ils ne nous verront pas.
Trois heures un quart. — La section que nous avions audessous de nous bat en retraite, en se dirigeant sur notre droite comme la prédédente.
Trois heures vingt minutes. — J’apprends que celui qui nous apporta le pain hier nous a vendus au capitaine des gardes nationaux, don Gioacchino Mele di Favale.
Trois heures trente-cinq minutes. — Le reste des ennemis se replie sur la réserve.
Trois heures quarante minutes. — Les ennemis se retirent en prenant la direction de la Rotondella et de Bellette.
Quatre heures quarante-cinq minutes. — Les ennemis s’arrêtent. .
Quatre heures quarante-six minutes. — Les ennemis se remettent en marche.
Quatre heures cinquante minutes. — Je lève mon petit campement pour me diriger vers la rivière Sinna, que j’ai l’intention de passer un peu au-dessous de Favanola, si elle est guéable.
Neuf heures du soir. — Je passe la rivière au point indiqué plus haut, pour suivre la direction du bois de Columbrara; en route, je demande du pain partout, et, à minuit, j’en ai pour tous.
1 4 octobre.
Une heure du matin. — A un quart de lieue du bois, je fais faire halte et je repose mon monde jusqu’à la pointe du jour. A cette heure, je me mets en route pour m’embarquer, et je m’aperçois, une fois établi, que le sous-lieulenant don Benito Zafra a disparu, quoique je l’aie vu suivre noire campement. Cette circonstance, jointe au peu ou point de confiance que m’inspire Zafra, me force à changer de position et de direction.
Six heures du matin. — Au moment où j’allais partir, Zafra reparaît en disant qu’il s’était égaré, ce que je veux bien croire. Ceci me permet de garder ma position sans danger apparent, et je la garde.
Six heures et demie du soir. — Nous nous mettons en mouvement pour aller passer la rivière Acri ; mais, vers minuit, un orage éclate et nous force de nous retirer au casino nommé Santanello, où nous arrivons vers une heure du matin, trempés jusqu’à la peau. Les paysans profitant de notre lassitude et de l'obscurité de la nuit pour s’évader, deux d’entre eux vont donner avis à la garde nationale de Sant’Angelo, point qui se trouvait sur notre droite et à quatre milles de distance de notre logement.
15 octobre.
Le matin, vers cinq heures et demie, les paysans se présentent crottés jusqu’aux genoux. Cette circonstance ré-
veille mes soupçons et me décide à me diriger vers la rivière indiquée plus haut et à emmener ceux qui m’ont vendu, pour me guider. Une fois que je l’eus traversée, je vis la garde nationale de Sant’Angelo qui venait à nous. Je menaçai alors les guides s’ils ne nous sauvaient pas, et cette menace leur a fait faire des miracles; ils nous ont conduits si bien, que bientôt après nous n’avons plus vu d’ennemis nulle part. Un peu plus tard, nous avons traversé la rivière de Rosauro, en laissant à notre gauche Albano, et nous nous sommes dirigés vers la taverne Canzinera, où nous avons mangé un morceau. De là, nous avons fait route, par une pluie battante, vers la rivière de la Salandra, que nous avons traversée vers les deux heures de l’après-midi ; et, comme nous avions fait une vingtaine de milles, nous fîmes une halle pour nous reposer; mais, au bout d’une demiheure, la pluie reprit et nous força à nous abriter dans une maison de campagne appartenant à don Donato Scorpione, capitaine de la garde nationale de Formina.
A six heures du soir, nous nous remîmes en mouvement pour atteindre le bois de la Salandra; mais, vers les sept heures, une forte pluie nous surprit, et, dès lors, les terres, qui sont très-grasses, commencèrent à se détremper et à nous empêcher de marcher; cependant, nous prîmes patience jusqu’à dix heures du soir, et, voyant que la pluie ne cessait pas et que la marche devenait impossible, nous nous arrêtâmes à la montagne Ferravente, dans la bergerie de Niccolo Provenzano ; nous nous séchâmes un peu, et, après
aroir donné ordre au patron que personne ne bougeât de ces baraques sans ma permission, nous nous couchâmes.
Remarque. — Les paysans sont ici aussi royalistes qu’ailleurs, mais beaucoup plus lâches. La crainte d’étre emprisonnés et l’envie d’avoir de l’argent leur fait faire toute sorte de bassesses. Le 12, on ne m’a pas rendu quatre pias- I très; le 13, on m’a volé trente francs qu’on devait employer à l’achat de souliers et d’autres choses très-nécessaires. Ce même jour, ou plutôt la nuit, on est allé me dénoncer à la garde nationale de Sant’Angelo, et, cette nuit, on a fait la môme chose, seulement je ne sais pas où.
16 octobre.
Six heures du matin. — Le patron et deux de ses bergers viennent de disparaître furtivement et je devine pourquoi. Ceci me décide à me sauver au plus vite vers le bois de la Salandra, malgré la pluie qui nous inonde. J’emmène un enfant qui peut avoir douze ans, pour le garder en otage toute la journée.
Sept heures. — Nous nous arrêtons pour manger un morceau de pain.
Sept heures et demie. — Nous nous remettons en marche.
Huit heures dix minutes. — Voyant que je dois me découvrir si je vais plus loin, je m’arrête pour attendre les événements, ou l’heure propice pour nous mettre en route.
Deux heures du soir. — L’humidité, le froid et la faim me forcent à décamper.
Trois heures et demie. — Nous découvrons une baraque où nous trouvons une demi-ration de pain que je fais répartir et me remets en routd.
Quatre heures et demie. — J’arrive dans une petite maisonnette où j’ai trouvé du bétail. Je fais tuer deux moutons; nous mangeons l’un et nous gardons l’autre pour demain.
Huit heures. — Je me remets en route pour traverser la rivière Grottola.
Neuf heures. — Nous finissons de passer la rivière, et cinq hommes armés se jettent sur nous en nous disant de nous arrêter. Nous leur tombons dessus ; ils fuient à toutes jambes et passent en sens contraire la rivière, que je laisse à dos sans faire feu. Immédiatement après, nous primes la route de Grassano, où il y a une garnison piémontaise, pour éviter de faire un grand détour.
Orne heures. — Nous longeons la partie nord extérieure . de la ville, en attendant un Qui vive? qui ne vient pas. Nous avons passé tout près de l’église et sans accident.
Remarques. — Le bois de la Salandra est magnifique ; on aurait besoin d’une quinzaine d’heures pour en faire le j tour. Le terrain en est fort bon, et par là susceptible de produire toute sorte de choses, même des figues et des olives; mais on n’y a essayé la culture sur rien. Les arbres