CHAPITRE XL
Attaque do Plaisance — Prise du fort Sainte- Anne ]).ir le:- An^'ais à li baie d'Hiidson— Exploits de d'ibeivllle — E.vpcdititr.i d î M. do' Frontenac centre les Iroquois — Paix de Kyswy;;k - Mt.. t cl: M. de Frontenac.
101. Dans le même temps que M. de Yareniies :;()iitenait si bien la gloire des armes fran(;aiscs à Montréal, les sauvages do l'Acadie étendaient Icr.r.; ravages chez les habitants du Maine, de la Xouvelle- Ifamshire et du Massachusets, qu'ils réduisirent à ii'x^ser plus cultiver leurs terres. Les expéditions <lirigées de ce coté, tout en assurant aux armes franeaises un certain ascendant sur les tribus indiennes, avaient aussi pour résultat inévitable, do causer une extrême irritation dans toutes les provinces îinglaises. Aussi ne fut-on pas longtemj)s sans voir paraître de nouvelles flottes, qui vinrent se jeter ])resque en même temps sur tous les ctablisseinents français de l'Acadie, do Terre-Xeuvo et de la îniie d'JIudson. Ycrs la mi-septembre 1GV>2, une escadre anglaise de cinq vaisseaux, dont trois pouvaient être de 60 canons, vint attaquer Plaisance, dans l'ilc do Tcrre-Xeuvc, Le gouverneur, M. de ])rouillan, avec un mauvais fort, sans munitions, et une garnison de 50 hommes, se conduisit avec tant <lc prudence et de bravoure, qu'il resta maître de la j^lacc. A la baie d'iludson, les Anglais eurent, l'année .suivante, quelque avantage assez fixcile, il est vrai, car le fort Sainte-Anne dont ils s'emparèrent n'était Ijardé que par trois français, auxquels cependant on fit
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rhoniicur d'opposer une troupe de quarante liommes. Mais ils eurent bientôt affaire à quelqu'un qui leur lit payer cher ces jn'emiers succès. Iberville, accompagné de Sérigny et de Chàteauguay ses deux frères, et de 120 canadiens, leur enleva le fort Nelson, en 1694. Dans l'été de 1690*, il s'empara encore d'iiK vaisseau de 24 canons sans perdre un seul homme, prit et ruina le fort de Pemquid, délogea les Anglais de presque tous les postes do Terre-Neuve, et fit, avec une poignée de braves canadiens, six ou sept cents prisonniers. Mais un des plus brillants exploits de d'Iberville, fut l'expédition qu'il lit l'été suivant dans la baie d'Hudson. Les tempêtes et les glaces ayant brisé un de ses vaisseaux et dispersé les autres, il mouilla Vancre, le 4 septembre au soir, dans le port Nelson. Le lendemain, vers les six heures du matin, parurent trois vaisseaux, qui louvoyaient pour entrer dans la rade. Comme ils ne répondaient pas aux signaux dont il était convenu avec les siens, il ne douta plu& que ce ne fussent les ennemis, et se prépara à les attaquer, quoiqu'il n'eut qu'à peine 50 hommes, contre trois navires, dont deux étaient de 32 canons et le troisième plus fort que lui. On se cannona vivement pendant plus de trois heures. Alors d'Iberville, qui avait conservé le vent, arrive tout court sur les deux frégates, et leur envoie plusieurs bordées de fort près, à dessein de les désemparer. Dans ce moment, le troisième, qui avait en batterie 2G canons sur chaque bord, et 2.30 hommes d'équipage, ra]»prochait à vue d'œil. Il va à sa rencontre, tout son canon pointé à couler bas, fait dresser son navire, et lui i'nvoie sa bordée. Elle ]iorta si juste, que le vaisseau anglais fit tout au plus sa longueur de chemin, et coula à l'instant. D'Iberville tourne de bord sur le champ, et fond sur celui des deux auti'cs qui était ] plus à portée d'entrer dans la rivièi-e ; lorsque 1 rommandant anglais baissa pavillon, et se rendit. Le troisième s'évada, et les brumes le firent perdre de vue. Quelques jours après, le retour des trois vais- .^eaux que les glaces lui avaiei:t (cartes, lo nui en
état d'attaquer le fort Bourbon, ou Xelson. Le 10 de septembre, il débarqua à une demi-lieue du fort, dressa ses batteries, et commença l'attaque ; dès le 13, il était maître de la place.
192. Quoique la cour eût donné l'ordre d'évacuer les pays d'en haut, à cause de la difficulté de garder tin territoire aussi immense, M. de Frontenac prit sur lui de désobéir à une instruction dont la conséquence eût été de livrer aux Anglais la vallée du Mississipi et les grands lacs. Il crut qu'il était plus que jamais nécessaire de frapper un grand coup, et d'humilier profondément la fierté des Iroquois. Le 7 juillet 169^, il partait de l'île Perrot, à la tète de plus de 2000 hommes, et débarquait, le 28, à l'entrée de la rivière Chouaguen, ou Oswégo. L'armée fut partagée en deux corps : l'un suivit la rive droite sous les ordres de MM. de Callières et de Kamozay ; et l'autre, commandé par M. de Frontenac lui-même et M. de Vaudreuil, marchait sur la rive gauche. On ne trouva à Onnontagué que les restes fumants de la bourgade, et les corps de deux prisonniei's français récemment massacrés. De là. M. de Frontenac marcha à Onneyout, où il fallut re contenter do brûler le fort et dévaster le pay.^. Il restait à faire subir le même sort aux autres cantons, lorsque M. de Frontenac, contre l'avis de ses principaux officiers, se décida à reprendre la route de Montréal, craignant cans doute d'exposer tro]) longtem])S son armée, au milieu d'ennemis insaisissables, et à si peu de distance des Anglais.
193. 31. de Frontenac poursuivait toujours le double j^rojet et de ruiner les cinq cantons, et de s'attacher les nations de l'Ouest ; lorsqu'il reçut de la cour l'ordre mystérieux de tenir ses troupes et ses milices prêtes A marcher pour une expédition dont on se réservait le secret. L'arrivée de M. des Ursins, qui mouilla devant Québec le 7 de septembre, vint expliquer le mystère. Cet officier remit au gouverneur une lettre du marquis de Xesmond qui lui apprenait que le ministre de la marine, M. de Pontchartrain, avait formé le projet de s'emparer de toute lu Nouvelle-Angleterre. Le
marquis de Kesmond partit en effet pour l'Amérique avec dix vaisseaux de ligne, une galiote et deux brûlots ; il devait trouver, à l'entrée de la rivière Pénobscot, le comte de Frontenac avec 1500 hommes, qui s'embarqueraient pour Boston. Cette ville prise, on se proposait de ravager toute la côte jusqu'aux limites de l'Acadie. S'il restait assez de temps, on devait aller prendre Îlew-York, et revenir en Canada par l'Hudson et le lac Champlain. Le manque de diligence et les vents contraires rendirent tout cet armement complètement inutile.
19-4. La paix de Rj'swyck, qui fut conclue à la fin de l'année 1697, mit pour un moment un terme aux hostilités et aux grands projets que l'on avait formés- 230ur la conquête de New-York. Ce traité laissait les deux puissances avec les mêmes possessions qu'avant la guerre, excepté que la France garda la baie d'Hudson. On ne régla rien sur ce qui concernait le pays des Iroquois, parce que ces sauvages protestèrent de leur indépendance, et qu'apparemincnt on no voulut, ni de part ni d'autre, s'en faire des ennemis.. Quant aux limites de l'Acadie et de la îsTouvellc- Angleterre, la question demeura pendante, et la ])aix ne dura pas assez longtemps pour que cette affaire pût se consommer.
195. M. de Frontenac ne survécut que d'une année à la paix de Riswyck. Il mourut le 28 novembre 1698^ dans la soixante-dix-huitième année de son âge, après avoir glorieusement soutenu et augmenté une colonie ouverte et attaquée de toutes parts, et qu'il avait trouvée sur le penchant do sa ruine.
196. M. de Frontenac conserva jusque dans f-:i vieillesse la fermeté et la vigueur de ses plus belles années. Il avait un grand fond de religion, et' il en donna des marques publiques jusqu'à sa mort. .Alais on avait de la peine à concilier la piété dont il faisait profession, avec la conduite qu'il tenait à l'égard tics personnes contre lesquelles il s'était laissé prévenij-. et l'acreté de son humeur atrabilaire démentit un ])eu la noblesse et l'élévation de son caractère.
1699-1701)] 1>K CALI.lkRE.S. IJl
C'ilAPITPvK ^'11.
M. de Callière» gouverneur — Traité rie paix Je 1701 — Mort (h- Koiidiaronk — Les Iro<£Uois dciuamJont des inis;;ioiinaiic.s — Mort do M. de Callières.
107. Il n'était pas aisé de prévoir sur qui li; ehoix: (le sa majesté tomberait pour rouiplir le vide (juc laissait la mort du comte de Frontenac. Isl. de Oham- ])i,î^uy et M. de Callières étaient tous les deux bien 'lignes d'occuper une place aus.si importante : le premier, à une rare vertu, joignait un zèle et une expérience des atî'aires qui lui avaient assuré l'amour et l'estime de tous les Canadiens ; le second, avec les mêmes avantages, avait encore celui de pouvoir se jnontrer à la tète des troupes, qui avaient plus d'une fois admiré sa conduite et son intrépidité. i\I. de Callières ne fut peut-être redevable de son élévation fj^u'à la diligence de son envoyé, qui fut rendu à Versailles avant celui de l'intendant. Le gouvernement de Montréal fut donné au chevalier <le Yaudreuil, que son activité, sa boime mine, ses manières nobles, la confiance des gens de guerre, rendaient très-propi-e à occuper un poste de cette importance.
198. M. de Callières n'oublia rien pour cultiver une bonne intelligence avec les Iroquois, qui, de leur côté, montraient des dispositions très-favorables, malgré les intrigues du chevalier de Bellomont, gouverneur général de la iS'^ouvelle- Angleterre. Après avoii' bien reçu les députés des cinq cantons, il les roivo^'a accompagnés du P. Bruyas, de ^L de ]\Iaricourt et M. de Joncaire. Les ambassadeurs français furent reçus à Onnontagué avec de gi*andes démonstrations de joie, et introduits dans la cabane du conseil, où ils trouvèrent les dé|)utés de tous les cantons supérieurs. Ils ex])osèrent librement les conditions auxquelles Ononthio voulait traiter avec eux, et furent écoutés avec beaucoup d'attention. Le lendemain, comme les anciens délibéraient entre eux sur ce ([u'ils réi)on-
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(Iraient aux ambassadeurs, un jeune anglaib arriva (l'Orange, et leur dit de la part du chevalier de Eellomont, qu'ils se donnassent bien de garde d'écouter les Français, et qu'il les attendait dans dix ou douze jours à Orange, oà il leur ferait savoir ses volontés. Cette manière impérieuse choqua le conseil. Le chef des Onnontagués, TéganissorenS; fort aftcctionné à la nation française, parla au nom de tous les cantons, et, s'adressant d'abord aux ambassadeurs français, les assura que toute la nation était disposée à obéir à Ononthio, et que des députés de chaque canton allaient partir incessamment pour recevoir ses ordres. Puis, se tournant vers l'anglais : « Je ne fais rien en cachette, lui dit-il : tu diras à « mon frère Corlar que je vais descendre à Québec^ c pour me rendre aux ordres de mon ])ère Ononthio, « qui a planté l'arbre de la paix ; j'irai ensuite à « Orange, pour savoir ce que mon frère me veut. » Le P. Eruyas les releva, et invita les anciens à conclure au ])\\is tôt une si grande atîaire. Dix-neuf députés se rendirent en effet à Montréal, et signèrent, le 8 septembre 1700, un traité provisoire, qui fut ratifié le 4 août de l'année suivante dans une assemblée encore plus considérable.
199. Après plusieurs conférences particulières, où il fallut entendre tous les orateurs des nations alliées, M. de Callières voulut terminer les négociations par inic séance solennelle et imposante. On prépara, dans une plaine au])rès de Montréal, une vaste enceinte, dans laquelle on réserva un espace pour les dames et tout le beau monde de la ville. Les soldats se rangèrent tout autour, et 1300 sauvages y furent placés dans un très-bel ordre. M. de Cham])ign3', le chevalier de Yaudreuil et les princi})aux officiers environnaient le gouverneur général, qui était placé de manière à pouvoir être vu et entendu de toute l'assemblée, et qui parla le premier. 11 dit en peu de mots : « (^ue, comme la ])aix de l'année précédente n'avait été signée que des Oiitaouais et des Hurons, il avait voulu cette fois
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assembler les députés do toutes les natio^^^, pour leur oter solenr.ellement la haehe des mains, et déclarer à tous ceux qui le reconnaissaient pour leur père, qu'ils devaient oublier tout le passe et remettre tous leurs intérêts entre ses mjiins ; qu'il leur rendrait une exacte justice ; que c'était la guerre qui leur avait causé leurs j^liis p-ands mjillieurs. et que, quand ils auraient r.nc fois goûté les d.ouceurs de la paix, ils lui sauraient gré de tout ce qu'il venait de faire pour la leur procurer. » Tous a])plaiîdirent avec de grandes acclamations : ensuite on distribua des colliers à tous les chefs, qui se levèrent les uns après les autrc'S, et, marchant gravement revêtus de longues robes de peaux, donnèrent leurs captifs au gouverneur général, en présentan.t des colliers dont ils lui expliqu.èrent le sens avec beaucoup plus d'esprit et de politesse qu'on n'en îit tendait d'orateurs sauvages. Le général leur dit à sou tour des choses fort gracieuses, et, à mesure qu'on lui présentait des captifs, il les remettait entre les mains des députés iroquois. L'orateur des cantons, qui n'avait point encore jjarlé, ne dit que deux mots dont le sens était, que toutes les nations connaîtraient bientôt combien elles avaient eu tort de se défier des Iroquois ; que les ])lus incrédules se convaincraient entin de leur sincérité et de leur respect pour leur père commun. Le traité fut signé de trente-huit députés (1) ; puis on apporta le grand calumet. M. de Callières y fuma le premier, M. de Champigny y fuma après lui. ensuite M. do V'audreuil, et tous les chefs chacun à leur tour: après quoi on chanta le Te Deum. J*]nfin parurent les grandes chaudières du festin, où l'on, avait fait l'ouillir trois bœuf^. T.<e canon de la ville annonça l'heureuse nouvelle, et le soir il y eut illumination et feu de joie.
200. Kondiaroîdc, qui contribua plus qu'aucun autrtî ;\ ce fcrand événement, mourut deux jours avant que
(1) Chaque nation avait pour signature une marque particulière: lc3 Ûnnontngucs et les Tsonnontouans, une araignée ; les Goyogouins, un calumet ; les Onncyouts, une fourcîic avec une pierre an uiilicp. ; les Agnier«, un ours ; les Ilurons, un castor ; les Ab<?naqiii.s, un chevreuil; les Outaouais, un lièvre.