DE CALLIÈRES
la paix i'ia sigiu o. Ce digue chef, [oiijoiu's applaudi Hor.squ'il j)arlait eu j)ublic, r.c brillait pas moins dans ies conversations particulières, et on prenait souvent plaisir à l'agacer pour entendre ses re])arties, qui étaient toujours vives, ])lcincs de sel et ordinairement sans réplique. Il était en cela le seul homme capable de tenir tête au comte de Frontenac, qui l'invitait souvent à sa table, pour ]n*ocurer cette satisfaction à ses officiers. Sa mort causa une affliction générale. 8on cor])S fut quelque temps exposé sur un lit de parade, en habit d'otncier, ses armes à ses côtés, parce qu'il avait dans les troupes françaises le rang et la paie de capitaine. On lui lit des funérailles magnitiques. M. de Saint-Ours, premier capitaine, marchait d'abord à la tête de GO soldats sous les armes. Venaient ensuite, quatre à quatre, seize guerriers Lui'ons, vêtus de longues robes de castor, le visage peint en noir, et le fusil sous le bras. Le clergé snivait, et six chefs de guerre portaient le cercueil, c|iii était couvert d'un poêle semé de fleurs, sur lequel il y avait un chapeau avec un plumet, un hausse-col et une opée. Les frères et les enfants du défunt étaient derrière, accompagnés de tous les chefs des nations, et le gouverneur de la ville, M. de Yaudreuil, qiîi menait Madame l'intendante, fermait la marche. 20L L'année suivante, les cantons envoyèrent encore à M. de Cal Hères une députation solennelle, pour remercier leur père de leur avoir donné la paix. Mais ce qui lui jfit concevoir de plus grandes espérances que cette paix serait durable, c'est la demande qu'ils lui firent do leur accorder des missionnaires. Xe général chargea M. de Maricourt de les conduire, et ils y furent très-bien reçus. Il était d'ime grande importance, pour la tranquillité de la colonie, comme pour le bien de la religion, qu'il y eût parmi ces îwrbares des personnes revêtues d'un caractère ca])al)]!ede leur imposer, dont la présence les assurât des dispositions des Français à leur égard, et déjouât les intrigues des Anglais, qui ne pouvaient guères nuire de ce côté qu'avec le secours de cetto nation.
202. Au moment où 'M. de Callières achevait d'établir une paix solide avec toutes les nations sauvages, il apprit que la guerre était encore recommencée entre la Grande-Bretagne et la France, et qu'on attendait à Boston des vaisseaux d'Angleterre, ]^)our croiser dans le golfe, et même pour faire le siège de Québec. Il se hâta de faire travailler aux fortifications de cette ville, écrivit à la cour pour avoir de nouvelles recrues, et prit toutes les mesures que lui suggérèrent son expérience et son habileté. Il était lui-même la plus grande ressource de la Nouvelle-France ; mais elle eut le malheur de le perdre dans le temps qu'il lui était le plus nécessaire. Il mourut à (Québec le 26 mai 1703. Aucun gouverneur peut-être ne posséda à un si haut degré les qualités les plus rares ; il sut allier surtout la fermeté avec la modération, et le zèle avec une rare sagesse. Il avait pris dès le commencement un grand empire sur les sauvages, qui le connaissaient aussi exact à tenir sa parole, que ferme à exiger l'accomplissement de leurs promesses.
CIIAPITEE VIII.
M. de Vaudrcuil succède à M. de Callières — Il mainlicnt la paix avec les Iroquois — Prise du vaisseau ht Seine ; Mgr de Saint-Valier captif — MM. Raudot, père et fils, intendants — Attaque des Anglais contre Port-Royal repoussoe par M. de Subercasc — M. de Saint-Ovide ruine Sa'nt-.Jcan de Terre-Neuve — Nicholson s'empare de Port-Royal — Nouvelle expédition contre le Canada ; naufrage des Sopt-Iles — Mascacro des Outagamis — Traité d'Utrecht.
203. M. de Callières eut pour successeur le marquis de Vaudrcuil, gouverneur de Montréal, qui s'était acquis l'affection des français et des sauvages, tant par ses manières nobles et aimables, que par la v.alcur dont il avait donné plus d'une ])rcuve dans la dernière guerre. Un de ses premiers soins fut de se mettre à l'abri des attaques dont le menaçaient les colonies anglaises. D'un autre côté, se défiant du caractère changeant des sauvages, il profita du
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VAUDREUIL. |ri
moment où les dcputcs des cinq cantons étaient vesra.. pleurer la mort de M. do Callières, pour r;ondor leiuv; dispositions, affermir le traité de paix signé avec eux, ou au moins les engager à demeurer neutres. « Les Européens, dit Téganissorens, chef des Onno:.- € tagués, ont l'esprit mal fait : ils font la piii:: « entre eux, et un rien leur fait reprendre la haclu-. < Nous autres, nous n'en usons pas de mémo ; il nous n faut de grandes raisons pour rompre un traité qno « nous avons signé, i II déclara ensuite que ; ou canton ne prendrait point parti dans une guerre qu'il n'aj^prouvait ni d'une part ni de l'autre. 1.1. do Vaudreuil lui fit comprendre qu'il ne demandait pa.s mieux, et, pour ôter aux Iroquois tout prétexte do rompre une neutralité si avantageuse à la colonie, il résolut de ne point envoyer de troupes contre le;.; Anglais du côté de New- York. Le gouverneur de la Nouvel le- Angleterre fut moins heureux avec les Abénaquis, qu'il ne put engager à demeurer neutres. A tout moment, les établissements anglais étaient impitoyablement ravages par des partis de français, de canadiens et de sauvages. Il se fit en même temps une guerre de flibustiers sur les côtes de Terre-Neuve, où l'on ne s'occupait que de brûler, de j^iller et do faire des prisonniers sur les Anglais, dont on rni;);i pour quelque temps le commerce dans cette île.
204. Les Anglais se dédommagèrent un j^eu en 170-1 , par la prise du vaisseau la Seine qui portait a Québec Mgr de Saint-Yalier, second évêque du ])ayH, un grand nom.bre d'ecclésiastiques, plusieurs riches particuliers, et une cargaison estimée à un million de livres tournois. Le chevalier de Maupeou, qui commandait ce navire, ayant aperçu de loin quelques bAtirn.ents qui lui parurent des barques, leur donna la cho>»se, et fut bien surpris de se trouver au mi'ieu d'une flotte virginienne, composée de cent cinquante voiles, et de quatre vaisseaux de guerre qui l'eseoi-taiont. Il n'était plus en son pouvoir d'éviter io combat, parce qu'il était sous le yent des ennemis. Il se défendit y)endantdix heures avec une intrcpiditj
qui a peu d'exemples. Mgr de Saiiit-Yalicr revenait d'un des nombreux voyages qu'il entre2)rit dans l'espoir de trouver en France quelques nouveaux secours pour son église et pour les communautés religieuses du Canada, dont deux furent fondées et dotées par ses soins, l'Hôpital-Général de (Québec (1694), et les L'rsulines des Trois-Pdviéres (IGOT). Le prélat fut détenu huit ans prisonnier en Angleterre, et ce fut une bien cruelle épreuve pour son zèle vraiment apostolique.
205. La prise de la ^einc, qui était une perte bien sensible à toute la colonie, procura un véritable avantage au Canada. On ne s'y était point ericore avisé d'y faire de la toile ; la nécessité lit ouvrir le.'^ yeux sur cette négligence. Ce fut ^L Eaudot, ])ère. qui proposa, l'année suivante, au conseil du roi de permettre aux habitants d'employer dans le pays ce qu'ils en récolteraient. La réponse du ministre i'ut que le roi était charmé d'apprendre que ses sujets du Canada reconnussent enfin la faute qu'ils avaient iaite, de négliger la culture de leurs terres, pour no s'attacher qu'au commerce des pelleteries ; Cjue, pour les manufactures, quoiqu'il ne convînt pas au royaume qu'elles fussent en Amérique, parce c^u'elies poiuTaient causer quelc[ue préjudice à celles de France, liéarmoins sa majesté ne défendait pas qu'il s'y en établit quelques-unes pour le soulagement des chu ses pauvres. On profita de cette permission; lo lin cl le chanvre réussirent au-delà de ce qu'on avait espéré, et l'on commença à fabriquer des toiles et de.i droguets, dont la colonie retira de grands avantages.
200*. MM. Eaudot, père et fils, avaient. Tannce préccdente (1705), succédé, dans l'intendanco du Canada^ à M. de Beauharnois, qui lui-même remplissait cette charge depuis trois ans (1702-5). M. Ivaudot fils, qui avait déjà exercé à Dunkerque l'emploi de commi."-saire ordonnateur, se chargea de la marine. La justice, la police et les finances furent le partage du père. Ayant reconnu que les habitants se ruinaient souvent en procès, au ^rand urt' indice de la culture
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des terres, il résolut de retrancher, autant qu'il le l^ourrait, ces procédures ruineuses, et entreprit d'accommoder lui-même les parties ; ce qni lui réussit au-delà de ses espérances.
207. M. de Yaudreuil, puissamment secondé par les jnissionnaires, était toujours en assez bons termes avec les cinq cantons, quoique les agents anglais eussent à plusieurs rejn'ises essayé de les soulever contre la î^rance. Les Ani»:lais, ne nouvant ti^uère se lier aux Iroquois, prirent le parti d'attaquer les cntri'es (iii Canada, et de se rendre maitrcs d'abord de l'Acadie, -afin de se délivrer de la guerre implacable que leur fiiisaient les Abénaquis, ensuite de Terrc-]N^euve, pour enfermer ainsi les Français dans l'intérieur des terres, et leur couper toute communication avec la mère patrie. Dès l'année 1704, les Bostonnais avaient recommencé les hostilités, et envoyé contre PortliOyal une flotte do dix voiles, qui se contenta do sommer les habitants sans soutenir son défi, quoique la place fàt en très-mauvais état. Jusqu'en 1707, on no lit que quelques exj^éditions de peu d'importance. Cette année, les Anglais, maîtres de la mer piu* suite de raiiaiblissement de la mai'ine française, donnèrent au colonel Mardi une flotte de 25 vaisseaux, avec mille hommes de débarquement, pour aller réduire Port- Eoyal. M. de Subercase, qui commandait la ])lace, entreprit, avec un petit nombre de français, d'acadiens et de sauvages, de tenir tète aux Anglais, battit ceux qui débarquèrent, et les força à regagner leurs vaisseaux. Le gouverneur de la Nouvelle-Angleterre fit repartir, au bon u de deux mois, l'expédition fort augmentée de vaisseaux et d'hommes. Les Anglais firent une nouvelle descente le 21 août, et furent encore battus ; leur camp fut bombardé de telle façon, qu'ils sévirent contraints de déloger. Peu après, une seconde défaite les obligea à se rembarquer.
208. Fiers de cet avantage, les Français marchèrent contre les établissements anglais de Terre-Neuve, en 1709. Saint-Jean, entrepôt général des Anglais, était défendu par 900 hommes, cinquante canons et trois
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Jurt.s coiisiàeriilîîcs. M. de Stiiut-Oviclo, lieutenant du roi à Plaisance, rassembla cent soixante-neuf hommes, soldats, matelots, miliciens et sauvages, partit sur la neige en plein cœur d'hiver, et arriva, le dernier de <lôcembre, devant Saint- Jean. l'escalader les trois forts, c't faire les Anglais prisonniers, fut l'affaire d'une demi-heure. Le butin fut immense. Mais, comme on ne pouvait occujoer cette place sans de garnir Plaii>ance, on détruisit les forts.
209. Ces revers multipliés et les continuelles attaque.] auxquelles ils se voyaient exposés, décidèrent le-; -Vnglo-Ainéricains à faire un suprême cfibrt ])our ruiner du coup tous les établissements français. Une ilotte de cinquante-quatre voiles, sous les ordres du /^•énéral Nicholson, vint bloquer Port-Rojal, vers la iin de l'été de 1710, et débarqua près de quatre mille hommes. La garnison était faible et découragée ; M. <le Subercase, ne pouvant comjjter ni sur ses soldats, ni sur les habitants, ne songea guères qu'à obtenir une capitulation honorable. La garnison sortit du fort
.avec les honneurs de la guerre. Dès ce moment, Port-Eoyal (1) perdit son nom, pour prendre celui ■d'Annapolis, en l'honneur de la reine d'Angleterre.
210. Encouragé par ce premier succès, Nicholson repassa en Angleterre, pour y presser la conquête du Canada. Il réussit si bien dans sa mission, qu'avant la fin de juin de l'année suivante (1711), une fiotte anglaise, commandée par l'amiral ÀValker, arrivait à Boston avec sept régiments des troupes de j^Iarlborough, et un bataillon de soldats de marine. Dans l'espace d'un mois, deux armées furent mises sur pied et complètement approvisionnées. L'amiral anglais repartit de Boston le 30 juillet avec le général Ilill et G, 500 hommes de débarquement, faisant voile ])oiir Québec; tandis que Xicholson, à la tète d'une armc'e de 4,000 soldats et de GOO irocpiois, devait s'avancer jusqu'au lac George, et se tenir prêt à fondre en mv'me temps sur Montréal, comr.vj on avait voulu faire en
(1) Ce second Port-Ptoyal n'était ]);:s s'.tu^^ exactement à la place du premier, mais un peu plus ha-jt dans.la rivière, et du côté opposé.
1690. Los Anglais avaient tant de confiance en leurs forcoi^, qu'il ne croyaient pas que Québec put songer à se défendre ] Walker se préoccupait dc\jà de Thivernage de ses vaisseaux, dans un climat si rigoureux. Mais la providence, qui ne voulait pas encore livrer le Canada à l'Angleterre, lira bientôt l'amiral anglais (le ses préoccupations. Dans la nuit du 22 août, un fort vent d'est s'élève, accompagné d'une brume épaisse, qui enveloppe la flotte dans une obscurité |)rofonde. Les pilotes ne ])ouvaient plus se reconnaître. Un ancien ]iavigateur canadien, nommé Paradis, prisonnier à bord de l'amiral, conseilla de iie pas courir trop au nord. Son avis parut suspect; il ne fut ])as écouté. JJans l'espace de deux heures,. les vaisseaux anglais furent jetés à la cote sur les écueils qui environnent l'île aux Œufs. Huit des plus gros vaisseaux furent brissés avec une violence tq)Ouvantable. Le tonnerre tomba sur un autre, et le ût sauter. Le lendemain matin, les corps de plus de neuf cents malheureux couvraient le rivage. L^ii conseil de guerre s'assembla, et l'on jugea qu'il ]i'était pas possible d'aller plus loin. Pour comble de disgrâce, l'amiral, qui était de soixante-dix canons^ sauta avec tout son écj[uipage, comme il entrait dans la Tamise. Le mauvais succès de la flotte ne laissa à Xicholson d'autre alternative que celle de battre eu 3'etraite, et ]\Iontréal se trouva pareillement sauvé de l'invasion.
211. Le bruit courut l'année suivante (1712), que les Anglais avaient décidé les Iroquois à violer la neutralité, et se disposaient à mettre en mer une nouvelle flotte pour assiéger Québec. Le gouverneur général trouva dans la bourse des marchands de cette ville une somme de cinquante mille écus pour y ajouter de nouvelles fortifications. Cependant ces rumeurs étaient fausses, quoiqu'elles ne fussent j)as sans quelque fondement.
212. Loin que les Iroquois se fussent réconciliés, avec les Anglais, ils envoyèrent même des députés à M. de Yaudreuil, pour l^ui faire de grandes protes-
talions de fidélité. Maïs ils avaient, i)e\\ de Icmp?, auparavant, suscité contre les Français un nouvel ennemi, aussi brave qu'eux, moins politique, beaucoup plus féroce, qu'il était impossible de dompter ou â'aj^privoiser ; c'étaient les Outagamis, ou Kenards. Oette nation venait de faire alliance avec les Ang-lais, cl leur avait promis de brûler le fort de Détroit, de faire main basse sur tous les français, et d'y introduire <les troupes anglaises. Le commandant de ce poste, 31. Dubuisson, qui n'avait avec lui que vingt français, appela à son aide les sauvages alliés, alors occupés à la chasse. Vers la mi-mai, il vit arriver en bon ordre une petite armée composée d'outaouais, de hurons, de poutéouatamis, de sakis, de malhomines, d'illinois, d'osages, de missourites, chaque nation portant le symbole de sa tribu. Dubuisson leur fit un accueil proportionné au service qu'ils lui rendaient. « Mon père, > lui dit celui d'entre eux qui portait la parole, < voici tes enfants autour de toi. Ce que tu as fn il l'année dernière pour les retirer du feu des Outagamis, mérite bien qu'ils exposent leur vie pour ton service. La seule grâce que nous te demandons, si nous tombons sous la hache de l'Outagami, c'est que tu engages Ononthio à j^rendre soin de nos femmes et de nos enfants, et que tu mettes un peu d'herbe sur nos corps, pour les garantir des mouches. » Les vieillards exhortèrent les jeunes gens à bien iïùrv leur devoir, surtout à obéir ponctuellement à leur père. Les Henards, qui étaient venus pour ruiner Détroit, furent eux-mêmes assiégés et forcés à se rendre à discrétion. On massacra tous ceux qui furent pris les armes à la main ; les autres furent, faits prisonniers et peu après mis à mort par les confédérés. Cette expédition coûta aux ennemis jdus de deux mille personnes ; la perte des alliés monta à soixante hommes tués ou blessés. Le fruit de cette victoire fut d'ôter aux Anglais tout espoir de n'établi:* au Détroit, ce qui aurait été la ruine de la Nouvel k- France, parce que ce poste leur assurait le comman- -dcment des lacs et le commerce des pays d'en haut.
213. La paix d'Utrecht termina la guerre. Louis XIY accepta les conditions que lui dicta l'Angleterre^ et lui céda l'Acadie, Terre-Neuve, la baied'Hudson, le pays des Iroquois, ne se réservant que le Cap-Breton,, l'île Saint-Jean (du Prince-Edouard) et les iles adjacentes. C'est ainsi que la France, en livrant à une^ puissance jalouse tout le littoral de ses colonies, prépara incontestablement la perte du Canada.
CHAPITEE IX.
Question des limites de l'Acadie — Enlèvement du baron de Saint- Castin— Massacre du P. Rasle — Inondation de Louisbourg— Concession de l'île Saint-Jean et de Miscou — Progrès de la» colonie — Naufrage du Chameau — Mort de M. do Yaudreuil.
214. L'un des articles du traité d'Utrecht portaitque des commissaires seraient nommés pour le règlement des limites entre les colonies françaises et anglaises. Suivant les Français, l'Acadie, ou Nouvelle- Ecosse, se bornait à la presqu'île ; les Anglais voulaient comj)rendre sous ce nom d'abord la presqu'île, puis toutes les terres arrosées par les rivières Saint- Jean et Sainte-Croix, le Pénobscot et le Kénébec. Ils commencèrent même à établir des comptoirs, à bâtir des forts sur ce territoire, sans s'inquiéter beaucoup d'en avoir l'agrément des naturels du pays. A la tin, les Abénaquis ouvrirent les yeux sur ces empiétements, et, lorsque le gouverneur de la Nouvelle-Angleterre informa les chefs de cette nation, que, par le dernier traité, le roi des Français avait donné à la reine d'Angleterre Port-Eoyal avec toutes les terres adjacentes, l'un d'entre eux répondit, «que « le roi de France jDOuvait disposer de ce qui lui <i appartenait ; mais que, pour lui, il avait sa terre oii <L Lieu l'avait placé, et que, tant qu'il resterait un « enfant de sa nation, il combattrait pour la con- « server. » Le général anglais n'insista point, et les réirala même avant de les congédier. Les Abénaquis,
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trop cTv'ùiilcs, se rassurèrent sur les disjxjsitious des Anghiir; ; cependant ceux-ci, en attendant que la question des limites fût décidée, n'en continuèrent pa 5 inoins à s'emparer du pays à main armée.
215. Ce qui mit à bout la patience des Abénaquis, fut l'enlèvement du baron de Saint-Castin, allié à cette nation, et la mort du Père Easle, contre lequel les ^ Anglais envoyèrent 1100 hommes. Ce généreux missionnaire alla sans crainte se ^^résenter à ses ennemis, dans l'espérance d'attirer sur lui seul toute leur attention, et de procurer ainsi le salut de son troupeau. En effet, à peine eut-il paru, que les Anglais poussèrent un grand cri, qui fut suivi d'une grêle de mousquetade, dont il tomba mort, avec quebjues sauvages qui avaient voulu lui faire un rempart de leur corps. La guerre continua encore quelque temps entre les sauvages et les Anglais; mais elle n'eut <l'autre résultat que de rendre invincible leur aversion réciproque ; le ressentiment des Abénaquis dura autant que cette nation. La France n'était point entrée dans ce démêlé, pour ne donner aucun prétexte (le rompre la bonne intelligence qu'il avait tant coûté de rétablir entre les deux couronnes ; on cessa même de négocier le règlement des limites de FAcadic ; et il y a tout lieu de croire que le massacre ilu P. Pasle fut désavoué par l'Angleterre, puisque la France n'en ût aucune poursuite.
216. Le traité d'Utreclit (1713) n'avait laissé à la France que le Cap-Breton. MM. Raudot furent les premiers à comprendre l'importance de cette possession. Dès l'année ITOtJ, ils avaient envoyé à la. cour un mémoire, dans lequel, entre autres choses, ils faisaient observer au ministre : n Que le commerce « des pelleteries ne pouvait être assez général pour a entretenir et enrichir une colonie entière ; que le?{ c habitants de la Nouvelle-France, pour avoir fait I leur principale occupation de courir les bois et lés « lacs, s'étaient accoutumés à une vie de fainéantise 4 qu'ils avaient bien de la peine à quitter, quoique <r leurs courses ne leur produisissent presque plus rien,
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<r par le peu de valeur du castor. Les Anglais avaient c tenu une conduite bien difterente : ils avaient cul- « tivé leurs terres, établi des manufactures, construit « des navires, et n'avaient regardé les pelleteries que « comme un accessoire sur lequel ils comptaient peu.» Après avoir exposé l'état où se trouva la Nouvelle- Prance jusqu'à l'année 1708, par rapport à son commerce et à ses produits, MM. Raudot proposèrent de former un établissement au Cap-Breton, j^our la protection des pêcheries et du commerce de la ^STouvelle-France.
217. Avant la cession de Plaisance et de l'Acadie à la couronne d'Angleterre, ce projet pouvait ne pas paraître réalisable, surtout à cause des déq^enses. nécessaires à une pareille entreprise ; mais, après le traité d'Utrecht, la France comprit qu'elle n'avait, plus d'autre moyen de garder les entrées du Canada. On commença par donner au Cap-Preton le nom d'ile Poyale ; on délibéra ensuite sur le choix du port où il convenait d'établir le quartier général, et on fut longtemps partagé entre le port Sainte- Anne, nommé aussi port Dauphin, et le havre à l'Anglais. Le premier de ces deux ports, l'un des plus sûrs et des plus beaux du nouveau monde, n'était pas facile à aborder ; tandis que le havre à l'Anglais n'avait, pas cet inconvénient : c'est ce qui lui fit donner la préférence. On le nomma Louisbourg, et l'on en fit une place forte, à laquelle on dépensa trente millions de livres. Une somme aussi considérable effraya le i gouvernement ; et l'on fit la faute de laisser les J fortifications inachevées, outre qu'on eut le tort de^sV^ ne jamais y laisser de garnison suffisante. Le gouver- A nement de l'ile Poyale fut modelé sur celui du Canada ; et le commandant, comme celui de la Louisiane, était subordonné au gouverneur général de la Nouvel le-Franca On avait d'abord compté de transporter dans l'jle Poyale tous les français établis en Acadie ; on y avait même invité les Abénaquis, qui y formèrent en elïet une bourgade; mais les Acadiens ne jugèrent pas à propos de laisser leurs belles terres
de Port-Eoyal, de Beanséjonr et des Mines, pour un ^5ol beaucoup plus ingrat. De sorte qu'il n'y eut guère que des liabitants de Terre-Neuve qui consentirent à venir se iîxcr à Louisbourg, au port TonJouse ou au port Dauphin.
218. Une autre grande île restait à la France dans le golfe. Personne n'avait encore songé à s'établir dans l'île Saint-Jean (du Prince-Edouard). En 1710, le comte de Saint-Pierre se mit à la tète d'une compagnie pour coloniser cette île. Le roi lui accorda les îles Saint- Jean et Miscou en franc-aleu noble, mais ;<ans justice, avec charge de porter foi et hommr.ge au ch:':teau de I^ouisbourg. L'année suivante, M. de Saint-Pierre obtint aux mômes titres les îles de la jladeleine et les îles Pâmées, taiU ]:;our la culture des terres et l'exploitation des bois, que pour lapccho de la morue, du loup-marin et de la vache marine. Les divisions qui s'élevèrent entre les associés lircnt manquer cette entreprise, et l'île Saint-Jean ne fut colonisée que quelques années pins tar<l.
219. Le Canada ne s'était jamais vu plus paisible. j;i 'plus florissant. M. de AVaidreuil, par viiigt-et-un ans
d'une administration pleine de vigueur, de sagesse et de jn'évoyance. ne contribua pas ])cu à cet état de prospérité. Le soin qu'il eut de maintenir les cantons iroquois dans la neutralité, assura le repos aux Canadiens, et leur permit de se livrer à la culture <lc leurs terres. Il lit faire lui-même de grands progrès à l'agriculture, par des défrichements considérables, et il sut donner au commerce toute l'extension compatible avec les règlements et les restrictions qui en entravaient la marche et le progrès. Les fortifications de Québec, que MM, de Bcaucourt et Levasseur avaient déjà augmentées en 1710, furent reprises en 1720, sur les plans de M. Chaussegros de Léry, qui furent jugés ^préférables à celui des deux premiers ingénieurs.
220. 31. de Yaudreuil, redoutant toujours le voisinage des colonies anglaises, écrivait à M. de Pontchr.rtiain, 03Î 1714: f Le Canada n'a actuellement qwi -i^H-î:
loi) VAUDREUIL. [1725
( luibitaiily en état de porter les armes, depuis l'âge « de quatorze ans jusqu'à soixante, et les vingt-huit ( compagnies des troupes de la marine que le roi y € entretient, ne font en tout que 628 soldats. Ce peu « de monde est répandu dans une étendue de cent « lieues. Les colonies anglaises ont 60,000 hommes c en état de porter les armes, et on ne* peut douter ( qu'à la première rupture, elles ne fassent un grand t elïbrt pour s'emparer du Canada. » Dans son désir d'augmenter la population du pays, il alla jusqu'à proposer que le roi y fit passer cent cinquante hommes, que l'on prendrait parmi ceux qiii tous les ans étaient condamnés aux galères, et que l'on distribuerrât aux habitants de la colonie.
221. Enfin, en 1725, on songea un peu à encourager l'émigration. Le vaisseau du roi le Chameau, chargé d'environ 250 passagers, mit à la voile pour le Canada. 11 portait M. de Chazel, qui venait relever l'intendant Bégon, M. de Louvigny, nommé gouverneur de Trois- Eivières, plusieurs autres officiers de la colonie, des prêtres séculiers, des récollets et des jésuites. Malheureusement, une tempête le jeta à la côte près de Louisbourg, où il se brisa dans la nuit du 25 août. Tout l'équipage périt, et, le lendemain, la côte i)arut toute couvei'te de débris et de ciidavres.
222. La mort du marquis de Yaudreuil mit le comble à toutes ces pertes. Ce gouverneur mourut à Québec le 10 octobre de la même année (1725), après la pluB heureuse comme la plus longue administration. M. de Longueuil, gouverneur de Montréal, prit les rênes de l'administration, en attendant que la cour pût y pourvoir. En annonçant au ministre la mort de M. de Yaudreuil, il lui rappelait que ses deux prédtv cesseurs étaient passés du gouvernement de Montréal au gouvernement général. Il ignorait, sans doute, (pie <\Qi^ représentations avaient déjà été faites pour cmpéclicr de nommer un canadien à cette ])lace in-i]>oi lante.