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CHAPITRE II

Acte de Québec — Invasion américaine — Prise de Montréal — Siège de Québec.

313. L'arrivée de Carleton n'apporta pas un aussi prompt remède qu'on l'avait espéré aux troubles qui désolaient le pays. Les Canadiens, voyant le système d'exclusion qu'avait adopté le gouvernement à leur égard, continuèrent leur opposition négative. Dès avant le départ de Murray, bon nombre des citoyens les plus notables avaient envoyé des représentations :i Londres, espérant qu'une aussi juste cause ne resterait pas sans défenseurs ; en effet, quelques anglais éclairés se joignirent à eux. Les ministres renvoyèrent les plaintes d'abord au bureau des Plantations, puis au procureur et au solliciteur général, MM. Yorke et de Grey ; et, en attendant leur rapport, ils firent désavouer par le roi l'ordonnance de 1764, et accorder aux Canadiens le droit d'être jurés en des cas spécifiés, et d'être avocats sous certaines restrictions. Le rapport des deux ministres fut présenté en 1766 ; ils reconnaissaient tous les défauts du système de 1764, et terminaient en suggérant le rétablissement des lois civiles françaises. Malgré les raisons de haute politique et de justice alléguées par ces deux éminents jurisconsultes, leurs conclusions ne furent point adoptées. L'année suivante, Carleton fut chargé de faire une enquête sur l'administration de la justice ; la longue investigation qui eut lieu, exposa encore une fois les nombreux défauts du nouveau régime, et renouvela les embarras du pouvoir. Carleton, devenu gouverneui* général en 1768, passa en Angleterre en 1770, avec M. de Lotbinière, pour être entendu sur les affaires du Canada, et M. Cramahé, président du conseil, le remplaça à la tête du gouvernement. Enfin, en 1772 et 1773, parurent trois nouveaux rapports : ceux de MM. Marriott. Thurlow et Wcdderburne. Le travail

de Marriott était un long cri de proscription contre les Canadiens, leurs usages, leurs lois et leur religion. Wedderburne, ])lus modéré, reconnaissait qu'ils avaient: des droits qu'il fallait respecter. Thurlow se montra l'ami généreux des Canadie?ns, et sa logique pressante aida puissamment leur cause.

314. Les difficultés que la loi du timbre avait fait naître dans les autres colonies, engagèrent FAngleterre à suivre une politique plus juste et plus libérale il l'égard des Canadiens ; leurs demandes furent accueillies comme elles devaient l'être dans des circonstances aussi difficiles. En 1774, le ministère suffisamment éclairé sur les aflaires du Canada, intimidé d'ailleurs par l'attitude menaçante des autres colonies, crut que le temps était venu de rendre justice aux Canadiens. Il soumit au parlement, et fit adopter une loi, à laquelle on a donné le nom d'acte de Québec. Cette loi reculait de toutes parts les limites

-^ qu'on avait données à la province de Québec dix ans luparavant, et les étendait d'un côté à la Nouvelle- Angleterre, à la Pensylvanie, à la Nouvelle- York, à rOhio et à la rive gauche du Mississipi ; de l'autre, au territoire de la compagnie de la baie d'IIudson. Elle

*t -conservait aux catholiques les droits que leur avait

I garantis la capitulation, et les dispensait du serment

du test ; elle rétablissait les anciennes lois civiles, avec

H liberté de tester de tous ses biens, et confirmait l'usage •h des lois criminelles anglaises ; enfin elle établissait un

-t conseil législatif, qui serait composé au moins do dix-sept membres, et de vingt-trois au plus, catholiques ou protestants, avec pouvoir législatif, moins le droit d'imposer des taxes, si ce n'est pour les chemins et les édifices publics. Le roi se réservait le privilège d'instituer des cours de justice civiles, •criminelles, ou ecclésiastiques.

315. L'acte de Québec était de nature à mécontenter les Anglo-Américains ; mais il eut le bon efiet do rassurer les Canadiens, et contribua grandement à les attacher à la couronne d'Angleterre. Le gént'riil Carleton, qui revenait en Canada pour inaugurer la

£1TT.J CARLETOX. ITT

nouvelle ooustitiitiou, crut devoir travailler plii^ quo jamais à s'attacher les Canadiens par qnolqiK's faveurs ; il en nomma plusieurs à des charges publiques, et ^ sur les vingt-trois membres du conseil législatif, un tiers fut choisi 2>armi les catholiques. 11 n'v avait l^as de temps à perdre ; en eifet, le congrès leur avait envoyé une adresse, les sollicitant de se joindre aux autres colonies pour défendre avec elles leurs droits et leur liberté. Cette adresse fit une assez grande sensation dans le pays, surtout parmi les anglais, qui, n'espérant plus dominer exclusivement, se jetèrent dans le parti révolutionnaire. La situation du général Carleton devint excessivement difficile. Heureusement, la noblesse et le clergé réussirent, à maintenir presque toute la population dans la neutralité.

316. Voyant que l'appel fîiit aux Canadiens n'avait produit que peu d'effet ; informé d'ailleurs que l'Angleterre était déterminée à employer la force des armes, le congrès américain résolut de prévenir les roups, et de s'emparer immédiatement des princij^aux ])osies de la frontière, par lesquels on supposait que les Canadiens étaient tenus en échec. Au commencement de mai 1775, les colonels Allen et Arnold, à la t.-te d'environ 300 hommes, traversèrent le lac < 'hamplain, et débarquèrent de nuit tout près de ('arillon. Ce fort, qui n'avait que 50 hommes do garnison, se rendit sans coup férir; le fort Saint- Frédéric se rendit quelques jours après, ainsi que A'clni de Saint- Jean, où il n'y avait qu'un sergent avec quelques soldats ; ce dernier fort cependant fut 3'cpris le surlendemain par 80 volontaires canadiens, sous le commandement de M. Picoté de Belestre.

317. Le congrès profita de ces premiers succès pour achever de gagner ceux des Canadiens qui paraissaient indécis, en faisant circuler dans tout le Canada une proclamation encore plus insinuante que tout ce qui avait précédé, et plusieurs s'y laissèrent prendre. Cette défection jeta le gouverneur dans une gi-aîiilo perplexité ; il proclama la loi martiale, et appela

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Ja milice .sous les armes, mais sans produire grand i-ésiiltat. Carleton alors s'adressa aux cantons iroquois ; ceux-ci, qui n'avaient aucun motif de prcférenee pour l'un ou pour l'autre parti, se firent prier quelque temps, et finirent par s'engager à prendre Ja campagne aux premières feuilles du printemps.

318. Informé des pré2')aratifs du général Carleton, le congrès résolut de le devancer, et envoya une armée de 3,000 hommes sous le commandement du major général Schuyler et des brigadiers Montgomery et Wooster, qui devaient s'avancer du côté du lac Champlain jusqu'au fort de Sorel. Après s'être emparés de File aux Noix, Schuyler et Montgomer}^ «dressèrent de là aux Canadiens une déclaration portant en substance, que l'armée américaine, uniquement dirigée contre les trou2)cs anglaises, respecterait leurs personnes, leurs biens, leurs libertés et leur religion. Montgomery, devenu commandant en chef par la maladie de Schuyler, détacha les majors Brown et Livingston, pour s'emparer du fort Chambly, tandis que lui-même était activement occuj^o du siège de Saint-Jean. Carleton, sachant bien que ce fort ne pouvait tenir longtemps, entreprit d'y faire parvenir quelques secours. De Montréal, où il était alors, il envoya au colonel McLean, qui commandait à Québec, l'ordre de lever autant d'hommes qu'il pourrait, et de monter à Sorel, où il devait le rejoindre lui-même. McLean arriva au rendez-vous avec 300 hommes, qui commencèrent à déserter. Le gouverneur, de son côté, assembla près de mille hommes, presque tous canadiens ; mais, au lieu d'aller joindre McLean à Sorel, il traverse le fleuve devant Montréal, où il se trouve en face d'un corps américain avantageusement posté, et se retire après avoir reçu quelques coups de fusils et de canons, et laissé aux mains de l'ennemi les canadiens et les sauvages qui avaient sauté à terre.

319. McLean cependant s'avança jusqu'à Saint- Denis ; maïs, trouvant les ponts rompus et les paroisses soulevées, il jugea à propos de retourner à Sorel. Là, ses gens, gagnés i)ar les émissaires de

1775] CAKLETON. 1T9

CJiambl}', l'abandonnèrent prc.sc[iie Lou.s ; ce qui î*obligea de se replier sur Québec, après avoir fait enlever les munitions qu'il y avait à Sorel et aux Trois-Eivières. Le fort de Saint- Jean, n'ayant plus de secours à espérer, se rendit à 3Iontgomery, qui ■accorda à la garnison les lionneurs de la guerre.

320. Les troupes américaines n'avaient encore perdu que quelques soldats, en comptant même ceux du colonel Allen, qui furent cernés et battus à lii Longue-Pointe, par le major Canlen, à la tète de 300 volontaires canadiens et d'une soixantaine de soldats; Allen fut fait prisonnier avec la plupîU't de hqs gens. Pendant le combat, le gouverneur et le général Prescott se tenaient dans la cour des casernes de la Tille, avec les troupes, qui avaient le sac sur le dos, prêtes à s'embarquer ])Our Québec si les royalistes étaient défaits. Cette victoire ne retarda néanmoins le départ du gouverneur que de quelques jours ; car le général Montgomery ne fut pas plutôt maître de Saint- Jean, qu'il marcha droit sur Ivlontréal, et fit occuper Sorel et les Trois-ltivières.

321. Jja retraite de 3IcLean laissait Carleton dans une position singulièrement critique ; il n'était pas possible de défendre ]\Iontréal, et il était extrêmement difficile de retraiter à Québec. Il se jeta sur un brigantin, appelé le Gaspé. et partit avec ime centaine d'offîciei-s et de soldats et ceux des habitants qui voulurent raccompagner. On espérait se rendre promptement à Québec ; mais un fort vent d'est l'arrêta à Lavaltrie, et il fut obligé de se déguiser et prendre une petite enil>iirc;it'ion, pour s'échapper au inilieu do la nuit.

322. Pendant que le i,v)uverneur fuyait, Montréal avait ourert ses portes à Montgomery ; la ville des Trois-Rivières, dépourriie de soldats, suivit l'exemple de ^lontréal. A Québec, Carleton trouva la population partagée en deux camps. Il ordonna à tous epux qui ne voulaient pas prendre les armes, de sortir de la ville ; Ixîaucoup de marchands anglais, Lymbui-ner à leur tète, se retirèrent à l'île d'Orléans, à

Charlesbom'g et ailleurs, attendant le résultat de la lutte.

323. La cause métropolitaine en Canada était eni ce moment dans un état presque désespéré. Le terri-l toire renfermé dans Tenceinte de Québec, était à peu près tout ce qui reconnaissait la suprématie de l'An-, gleterre, sauf le clergé, les seigneurs et la classel instruite, dont l'influence ramena au devoir le peuple] un instant aveuglé par les principes séduisants des] insurgés.

324. Le colonel Arnold, venu par le Kénébec, nej se sentant pas de force à attaquer une place comme i Québec avec ses troupes épuisées, prit le parti d'at-j tendre Montgomery, et remonta le fleuve jusqu'à la, Pointe-aux-Trembles. Ce fut là que les deux armées] se rencontrèrent le premier décembre (1775). Dès! lors, le siège de Québec fut résolu ; Arnold prit lesj devants, et Montgomery vint établir son quartier^ général du côté de Sainte-Foye. Mais bientôt ladisette, la petite vérole, les rigueurs de la saison etj la désertion des canadiens qui s'étaient laissé gagner,^ décimant rapidement l'armée américaine, Arnold et] Montgomery résolurent de terminer la guerre par uncouj^ (le main. Pendant la nuit tempêtuevse du 30 ; au 31 décembre, le colonel Livingston et le major Brown, avec chacun leur détachement, firent une. fausse attaque le premier à la porte Saint-Jean, et le . second vers le cap aux Diamants. En même temps,) Montgomery s'avança par le Foulon, pour enlever la barrière de Près-de-Ville, et enfiler larue Champlain.j Cette première barrière fut emportée facilement ; j mais la seconde était défendue par une batterie masquée de sept pièces de canon chargées à mitraille, et une garde de 50 hommes sous les ordres du caj)itaine Chabot. Celui-ci attendit que l'ennemi fût à quelques pas pour faire feu. Montgomery, ses deux aides de camp, plusieurs ofliciers et soldats tombèrent t^ous cette décharge meurtrière; le reste prit la fuite. Arnold, avec 450 hommes, devait venir le rejoindre au pied de la rue Lamontagne, en passant par le

Palais et lo Saut-au- Matelot. Comme il était sous ieti remparts, d'où l'on faisait un feu très-vif, il fut atteint d'une balle, qui lui fracassa la jambe. Le capitaine Morgan le remplaça, et la lutte se prolongea jusqu'f.u matin ; une poignée de canadiens défendait le terrain pied à pied ; chaque maison devenait tour à tour le théâtre d'un nouveau combat. Enfin, Carleton, assuré que les autre%s points de la ville n'étaient pas menacés, réunit ses forces au Saut-au-Matelot, et envoya le capitaine Laws prendre les ennemis en queue, |)ar la rue vSaint-Charles et la vieille rue du Saut-au- 3Iatelot ; tandis que le major Nairne et le ca^utaine Dambourgès descendaient la côte de la basse ville avec un fort détachement, pour soutenir les troupes qui faisaient tète à Tennemi. Les Américains, cernés de tous côtés, furent contraints de poser les armes.

325. Après cet échec, Arnold, à qui était dévolu le. commandement de l'armée américaine, s'éloigna un peu de Québec. La position des ennemis devenait de plus en plus difficile ; dépourvus de viv^res, décimés par la maladie, et perdant tous les jours la sympathie <les Canadiens, ils voyaient graduellement disparaître leurs dernières espérances.

32 G. Le gouverneur, qui avait alors une supériorité numérique bien décidée, persista néanmoins à rester ïsur la défensive jusqu'au printemps, en attendant l'arrivée des secours qu'il avait demandés en Angleterne ; il craignait avec raison beaucoup plus les idées q*ue les armes des Américains. Le peuple, en effet, consentait à garder une espèce de neutralité, pourvu que le parti royaliste restât tranquille. C'est ce que l'on vit, lorsque M. de Beaujeu voulut se porter au secours de Québec, avec 350 hommes qu'il avait rassemblés dans les paroisses de la rive droite du fleuve : un parti de canadiens se réunit aux ennemis, surprit son avant-garde, lui tua plusieurs hommes, et aurait massacré le reste, sans les officiers, qui les en empêchèrent. Cette manifestation populaire fit comprendre à M. de Beaujeu l'inutilité de ses efforts, et il renvoya ses gens dans leurs foyers.

327. Au général Arnold, avait succédé Wooster^ qui, au bout d'un mois, fut remplacé lui-même par le général Thomas. Celui-ci, jugeant qu'avec le peu de troupes qu'il avait, il n'était pas possible de tenir assiégée une ville où allaient arriver des convois maritimes dont on avait déjà signalé l'apparition dans le bas du fleuve, voulut du moins faire une dernière tentative pour s'emparer de la place avant l'arrivée de ces secours. Un brûlot devait commencer par mettre le feu aux vaisseaux du port, tandis qu'on donnerait l'assaut à la ville ; mais, le brûlot 8'''^tant consumé sans causer aucun dommage, le coup fut manqué ; les Américains regagnèrent leur camp, et évacuèrent leur position deux jours après. Une Bortie que fit le gouverneur, les surprit au milieu de ce mouvement, et précipita leur retraite ; ils laissèrent en arrière leurs munitions et leurs bagages, et ne s'arrêtèrent qu'à Sorel, où leur général succomba lui-même à l'épidémie.

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