MGR CONROY
Les libéraux dénoncés, humiliés, écrasés sous le poids des accusations, protestaient et réclamaient le droit de préférer un parti à l'autre.
Ils souffraient dans leur âme et conscience d'être ainsi dénoncés par leurs prêtres, par des hommes qu'ils aiment et vénèrent, il leur était crutl de se trouver dans l'obligatiou de leur déplaire afin de rester fidèles à leurs convictions politiques, car ils sont rares parmi les Canadiens-Français ceux qui n'apprécient pas avec enthousiasme les vertus, le dévouement et le patriotisme de leur clergé.
Ils affirmaient que, depuis trente ans, ils n'avaient rien fait pour mériter les accusations dont ils étaient victimes, et que rien ne justifiait le peuple de redouter un parti plutôt que l'autre, au point de vue religieux. Ils disaient que,
loin d'être les ennemis du clergé, ils étaient ses amis les plus fermes, les plus dévoués. Mais plus ils se plaignaient et protestaient, plus on les anathématisait, et les journaux qui se faisaient les interprètes de leurs plaintes et de leurs griefs, étaient ostraeisés. Enfin les chefs libéraux résolurent de se protéger, et de revendiquer leurs droits de citoyens en s'adressant aux tribunaux.
Une élection avait eu lieu en 1876, dans le comté de Charlevoix, entre un ancien ministre, l'hon. M. Langevin, et un député, M. Tremblay, un brave homme, un bon catholique, un député modèle qui, à Québec comme à Ottawa, avait noblement et courageusement fait son devoir. Malgré sa popularité, Tremblay fut écrasé par l'intervention active des prêtres du comté dan« la lutte.
Il y avait, à Québec, un avocat de talent et de caractère, l'un des professeurs les plus estimés de l'Université Laval. Au risque de perdre sa chaire et d'encourir des colères formidables, il entreprit de faire annuler l'élection de M. Langevin, pour influence indue et intimidation spirituelle. Il réussit à prouver d'une façon irréfutable et à établir clairement que partout, dans toutes les paroisses du comté de Charlevoix, les curés avaient proclamé que voter pour
pour le candidat libéral, était un péché grave et un grand danger pour la religion.
Le juge Routhier avait eu la faiblesse de décider que les tribunaux civils n'avaient pas juridiction en pareille matière et que la cause relevait uniquement de l'autorité religieuse.
iMais la cause fut portée devant la Cour Suprême et le juge Taschereau, frère de l'archevêque de Québec, rendit, au nom de cette cour, un jugement conçu en termes énergiques qui annulait l'élection de M. Langevin pour influence indue et proclamait énergiquement que les faits établis constituaient une violation flagrante de la constitution et des lois du pays, en ce qu'ils empêchaient les électeurs d'exercer librement leurs droits de citoyens. Eien de plus vrai. Qui va prétendre sérieusement que l'électeur menacé du refus des sacrements ou des vengeances du ciel est libre de voter suivant son jugement et sa conscience ?
Cela veut-il dire que le clergé n'a pas le droit de dénoncer les doctrines pernicieuses, les attaques contre la religion, la morale et l'ordre social, lors même qu'un parti devrait en souffrir ?
Non, non, le clergé a le droit, et même le devoir de défendre les intérêts sacrés confiés à sa garde. Mais de là à dénoncer, à condamner tout un parti pour des doctrines qu'il répudie.
pour des opinions personnelles exprimées par quelques-uns de ses membres, il y a une distance considérable. Il y a une différence énorme entre le prêtre agissant ou parlant comme citoyen, exerçant ses droits d'électeur et le ministre de Dieu officiant à la chaire ou au confessional. Mais les décisions de Rome ont posé assez clairement les principes qui doivent êti'^ suivis en cette matière, il est inutile d'y rien ajouter.
La cour de revision de Québec annulait presqu'en même temps pour des raisons semblables l'élection de M. Beaucbesne, dans le comté de Bonaventure.
On se rua alors sur les juges, sur les avocats, sur tous ceux qui avaient contribué à faire triompher un principe si juste, si équitable : on alla jusqu'à demander leur excommunication, un évêque osa même affirmer qu'ils étaient excommuniés ipso facto. Les juges Casault et McGuire s'adressèrent à Rome et menacèrent de sévir contre l'évêque qui avait dénoncé spécialement le juge McGuire. Rome leur rend.'t justice.
La fameuse question des immunités du clergé fut soulevée avec passion, les prétentions les pins dangereuses furent énoncées, les doctrines les plus impraticables proclamées. On ne crai-
SIR OLIVER MOWAT
gnit pas d'affirmer que poursuivre les prêtres devant les tribunaux civils, même pour les faire condamner à payer une dette légitime, était une faute grave, qu'ils n'étaient justiciables que des tribunaux ecclésiastiques. Il fallait s'adresser à l'officialité ; mais comme l'officialité n'était nulle part organisée en vue de rendre justice et de forcer les parties à exécuter ses sentences, on peut se faire une idée des protestations que ces prétentions exagérées firent surgir parmi les gens raisonnables et indépendants.
Les députés libéraux de la province de Québec résolurent alors de s'adresser à Rome, pour lui demander de mettre fin à des désordres qui mettaient sérieusement en danger l'avenir du catholicisme au Canada, et menaçaient de ruiner complètement l'influence spirituelle du clergé et de détruire le respect et la confiance dont il doit jouir pour accomplir dans ce pays son œuvre bienfaisante.
M. Cauchon prépara un mémoire qui, après avoir été revu et corrigé, fut envoyé à Rome, et le Souverain Pontife, justement alarmé, chargea un prélat distingué, Mgr Conroy, de venir au Canada faire une enquête sur les faits allégués dans le mémoire libéral.
Mgr Conroy arriva à Québec, en 1876. C'était un homme d'une grande distinction intellec-
tuelle et physique, d'un caractère élevé et conciliant.
Il parcourut le pays, reçut partout les ovations les plus enthousiastes, et ne mit pas de temps à se convaincre que, pour le moment, il n'y avait pas de raison d'ostraciser un parti plutôt que l'autre, au point de vue religieux.
Emerveillé de trouver dans un pays en grande majorité protestant un peuple si profondément catholique, il comprit la nécessité de mettre fin à des querelles et à des abus qui finiraient par produire ici comme ailleurs des résultats désastreux. Il comprit qu'il était dangereux de laisser croire et dire que dans ce pays où règne la liberté politique, les catholiques ne pouvaient comme les protestants exercer librement leurs droits de citoyens.
Après une enquête minutieuse il engagea les évoques de la province de Québec, à lancer un décret qui se terminait par les lignes suivantes:
" Malheureusement et contre notre intention, quelques-uns ont cru voir dans ce document (une lettre pastorale antérieure) un abandon de la région des principes pour descendre sur le terrain des personnes et des partis politiques. Nous avons voulu vous exposer la vraie doctrine sur la constitution et les droits de l'Eglise, sur les droits et les devoirs du clergé dans la société, sur les obligations de la presse catho-
lique et sur la sainteté du serment ; tel a été notre unique but, telle est encore notre intention. En cela, nous suivons l'exemple du Saint- Siège qui, en condamnant les erreurs du libéralisme catholique, s'est abstenu de signaler les personnes ou les partis politiques. Il n'existe, en effet, aucun acte pontifical condamnant un parti politique quelconque.
"A l'exemple du Souverain Pontife, nous laissons à la conscience de chacun, de juger, sous le regard de Dieu, quels sont les hommes que ces condamnations peuvent atteindre, quel que soit d'ailleurs le parti politique auquel ils appartiennent."
t E.-A., archevêque de Québec.
t L.-F., archevêque des Trois-Rivières.
t Jean, évêque de St-Germain de Rimouski.
t Edouard-Charles, évêque de Montréal.
t Antoine, évêque de Sherbrooke.
t J.-Thomas, évêque d'Ottawa.
t L.-Z., évêque de St-Hyacinthe.
Cette lettre pastorale, venant après les discours dans lesquels Mgr Conroy avait exprimé les mêmes sentiments, fut saluée avec joie par la portion de la population catholique et française du pays qui était libérale.
Les libéraux se fiélicitèrent d'avoir eu la bonne pensée de s'adresser à Rome, pour obte-
nir la paix de leur conscience et le respect de leurs droits politiques. Bon nombre d'entre eux crurent avec raison qu'ils avaient rendu un grand service, non seulement à leur parti, mais à l'Eglise canadienne et à leur nationalité, en provoquant la sage et puissante intervention du Saint-Siège pour faire cesser des abus et des griefs qui mettaient en danger l'influence salutaire que le clergé exerce dans l'intérêt moral, religieux et national des Canadiens- Français.
Mgr Conroy partit, laissant un souvenir heureux et salutaire de son passage dans ce pays et la preuve éclatante de la compatibilité de la religion catholique bien comprise avec le libre exercice des droits des citoyens dans un pays démocratique. Il partit au milieu des souhaits de bonheur de la population qu'il avait édifiée par ses paroles de paix et de charité et par des conseils pleins de sagesse.
Il était à peine parti, que le télégraphe annonçait sa mort presque soudaine à Terreneuve. Nulle part, on ne regretta plus qu'en Canada la fin prématurée d'une carrière si noble, si utile à l'Eglise, si pleine de promesses et d'espérances.
Les enseignements contenus dans la lettre des évêques de la province calmèrent un peu les
eaux agitées de notre monde religieux et politique, mais ce calme ne dura pas longtemps. Ceux que la sagesse du délégué apostolique avait déconcertés mais non désarmés, recommencèrent bientôt la croisade religieuse.