HISTOIRE DU CANADA 18T
Plus de 300 milles de chemin de fer avaient dû être construits dans le roc vif en certaine endroits. Bon nombre de tunnels étaient percés dans les montagnes. Des rivières, par centaines, avaient été traversées par des ponts, dont quelques-uns mesuraient plus de mille pieds de longueur. Quatorze ruisseaux profonds durent être déviés de leurs cours au mjoyen d'une canalisation souterraine.
En dépit des subventions du gouvernement, les difficultés financières que la compagnie eut à surmonter furent certainement aussi considérables que les obstacles physiques.
Le coût total — tel qu'il ressort du rapport officiel — des 3,24:3 milles, formant le chemin de fer Canadien du Pacifique proprement dit, s'est élevé à 1150,101,923. Le montant total fourni par le gouvernement du Canada atteignit 162,604,535.
Le 7 novembre 1885, le dernier clou fut planté par Sir Donald Smith. L'immense chemin de fer reliant les deux océans, avait été complété près de six ans avant le terme fixé. Toutes les prévisions, tous les calculs avaient été déjoués.
Si l'on tient compte des trente ou quarante lignes de chemin de fer sur lesquels la Compagnie a la haute main, par contrats d'achat ou
en vertu de baux, on peut dire qu'il n'existe pas au monde d'entreprise plus colossale.
Plusieurs amendements furent faits au tarif, pendant les sessions de 1880-1881-1882, afin de le rendre encore plus protectionniste et de satisfaire certaines classes de manufacturiers. La prospérité renaissait, les nuages qui enveloppaient le monde commercial et industriel disparaissaient, on entendait partout le bruit des machines marchant jour et nuit, on voyait s'élever des usines et des ateliers qui donnaient du travail à la population affamée.
Le gouvernement et ses amis attribuaient naturellement cette renaissance financière à la protection et disaient qu'elle serait beaucoup plus considérable, si la permanence du tarif était assurée. Les capitalistes voulaient être convaincus qu'un changement de gouvernement ne viendrait } us mettre en danger leurs entreprises.
Cela voulait dire que des élections générales étaient nécessaires, et Sir John décida qu'elles auraient lieu. Pour en assurer davantage le succès, il fit adopter, à la session de 1882, un bill de franchise et de redistribution des divisions électorales de la province d'Ontario, qui souleva dans le parlement et la presse libérale les protestations les plus violentes.
Profitant du dernier recensement, qui donnait à la province d'Ontario quatre députés de plus pour lesquels il fallait trouver des comtés, il bouleversa un grand nombre de divisions électorales de cette province, de façon à empêcher les libéraux de pouvoir s'y faire élire. Dans des comtés où il suffisait d'ajouter ou de retrancher quelques voix poiu* changer le résultat du vote, il annexa un village au township libéral ou conservateur suivant le cas, et le tour était joué.
Le projet de loi ministériel enlevait aussi la confection des listes aux officiers municipaux pour la confier à des hommes choisis par le gouvernement, à des partisans par conséquent. Le résultat des élections était facile à prévoir, dans la seule province où le ministère était en danger, la province d'Ontario, le Gerryniandery bill avait démoralisé le parti libéral. Le gouvernement avait intéressé à son sort toutes les grandes compagnies, tous les capitalistes, dont la fortune dépendait du tarif.
M. Blake eut beau s'engager à respecter les faits accomplis et à ne toucher au tarif que pour le rendre plus favorable aux classes pauvres en abaissant les droits sur les choses de première nécessité, le peuple crut plus sage et plus sûr, pour garder la protection, de voter
pour ceux qui Tavaient faite. La majorité du gouvernement fut diminuée dans la province d'Ontario malgré le Gerrymandery bill, mais elle fut augmentée dans les autres provinces et surtout dans la province de Québec, où le parti libéral fut réduit à une quinzaine de députés.
Le ministère avait eu raison de lier son sort à celui de la protection.
A part les remaniements du tarif, deux questions surtout occupèrent l'attention du parlement de 1883 à 1887 : le bill du cens électoral et l'insurrection du Nord-Ouest.
Depuis longtemps, Sir John essayait d'avoir un système uniforme de cens électoral pour tout le Canada, et de confier la confection des listes électorales à des personnes nommées par le gouvernement, c'est-à-dire par lui.
Cette réforme entrait dans son programme de centralisation fédérale ; elle faisait partie de sa politique d'orientation vers l'Union Législative. Avec la loi remaniant les divisions électorales, elle fortifiait son parti et assurait ses chances de succès aux prochaines élections.
Sir John invoquait l'avantage d'avoir l'uniformité de la franchise électorale dans tout le Canada, mais comme le disait M. Laurier: "Notre constitution a pour point d'appui la diversité ; la variété est la base même de notre constitu-
tion. S'il est vrai que cette confédération se compose de sept Etats différents, il doit en découler comme conséquence logique que le droit de déterminer le suffrage doit être laissé à chacun de ces Etats séparément. Ce qui conviendra à une population peut ne pas convenir à une autre."
M. Laurier termina un discours éloquent sur cette question en disant que le bill était une violation du principe fédératif et des droits du peuple, auquel il enlevait le contrôle de ses franchises électorales et le droit de préparer les listes des électeurs, par l'entremise des officiers et des conseils municipaux. Il démontra l'importance qu'il y avait, pour la province de Québec surtout, de combattre une loi si adverse à l'autonomie provinciale. Mais Sir John était dans toute sa puissance ; il savait bien que l'esprit de parti serait plus fort que l'esprit provincial ; il n'eut pas de peine à faire adopter un projet de loi qui mettait entre les mains de ses amis la confection des listes électorales, la nomination de centaines d'officiers et d'employés et une dépense d'un demi-million de dollars. Mais l'opinion publique s'émut et le caractère centralisateur de cette loi devint une arme puissante entre les mains des libéraux contre le gouvernement.
Ajoutons que cette loi, qui abaissait considérablement le cens électoral, donnait le suffrage aux femmes non mariées et aux fils de cultivateurs.
Cette loi avait un caractère trop libéral aux yeux des conservateurs intransigeants, qui pendant longtemps avaient reproché aux libéraux d'être en faveur du suffrag^e universel. Ils regrettèrent de voir disparaître la différence qui existait autrefois entre les principes des conservateurs et ceux des libéraux. Il y avait déjà longtemps que cette différence s'effaçait graduellement, et la manière dont le ministère Mackenzie avait administré les affaires du pays en était la preuve éclatante.
LHON. L. S. HrXTlXGDOX