L INSURRECTION DU NORD-OUEST
Mais de toutes les questions qui agitèrent l'opinion publique et ballottèrent la barque ministérielle, la plus grave, la plus orageuse fut celle de la nouvelle insurrection du Nord-Ouest. Des fautes inexcusables d'administration, des négligences coupables avaient encore mis les armes aux mains des Métis et ramené Riel sur la scène.
Des bords de la Saskatchewan comme autrefois des rives de la rivière Rouge s'élevaient depuis longtemps des protestations et des plaintes sérieuses contre la manière dont les Métis étaient traités.
C'étaient les mêmes griefs : une nuée d'arpenteurs s'était abattue sur les champs des Métis comme en pays conquis, et jetait partout le trouble, la confusion et l'indignation. On coupait, taillait et rognait leurs terres, suivant le mode d'arpentage américain, le mode rectan-
gulaire ou par carrés, sans égard pour leb justes droits de ceux qui avaient adopté pour leurs établissements le système de division par lisières profondes ou bandes étroites de façon à être aussi près que possible les uns des autres. C'est le système en vigueur au Canada, et celui qui convient le mieux au caractère sociable de notre population, et à son besoin de relations intimes avec les parents et les voisins.
Pendant plus de cinq ans les Métis s'adressèrent au gouvernement pour le supplier de mettre fin à ces procédés injustes et vexatoires, et de leur assurer la jouissance paisible de leurs champs.
Pourtant, une loi adoptée en 1879 permettait au gouvernement d'étendre aux Métis du Nord- Ouest, les privilèges accordés aux Métis du Manitoba.
Pétitions, délégations, représentations, tout fut inutile, le gouvernement resta sourd à toutes les demandes et ses arpenteurs continuaient de bouleverser les propriétés des Métis, et ses officiers et représentants répondaient aux protestations de ces pauvres gens par des paroles pleines d'arrogance.
Quelques-uns des agents du gouvernement, et des missionnaires suppliaient les ministres d^acquiescer aux justes demandes des Métis.
En 1882, ces pauvres colons s'adressèrent eux-mêmes au gouvernement dans les termes suivants :
" Nous désirons que vous donniez des ordres pour que les terres soient arpentées le long de la Rivière en lots de 10 chaînes de large et de deux milles de long. C'est un ancien usage parmi nous de diviser ainsi les terres, et ce serait un moj-en facile de nous faire connaître les limites de nos terres respectives. "
Le département de l'Intérieur leur répondait:
" Quant à l'arpentage du territoire en question, toutes les terres dans les territoires du Nord-Ouest doivent être arpentées d'après le mode actuellement en vigueur. "
Est-il étonnant que les Métis aient perdu patience ?
M. Laurier avait raison de s'écrier en plein parlement en 1885 :
" Pouvait-il y avoir une plus grande tyrannie que d'arpenter les terres des colons et de tirer des lignes à travers leurs bâtiments tout comme si ces terres étaient inoccupées ou non colonisées ? C'était une tyrannie sans excuse. Je ne crains pas de dire que des procédés aussi injustes causeraient dans notre partie du pays un soulèvement comme celui qui a éclaté là-bas, car rien n'est plus cher à un homme que le mor-
ceau de terre qu'il a arraché au désert ou à la forêt. "
Les Métis anglais et français, voyant qu'ils ne pouvaient décider le gouvernement à les écouter, s'assemblèrent et décidèrent d'appeler à leur secours Thomme auquel les Métis de la Rivière-Rouge devaient la reconnaissance de leurs droits. Ils résolurent d'envoyer une députation auprès de Louis Riel afin de le prier de revenir au milieu d'eux pour les aider de ses conseils et de son expérience.
Louis Riel vivait alors tranquillement avec sa femme et ses enfants, aux Etats-Unis, dans le Territoire du Montana, où il gagnait sa vie en faisant l'école.
Il accueillit cordialement la députation, s'émut au récit des souffrances de ses compatriotes et consentit à retourner parmi eux. Après un voyage pénible de vingt-deux jours, il arriva à Batoche où les Métis le reçurent, les bras ouverts et les larmes aux yeux. Des assemblées eurent lieu, et les Métis vinrent de tous côtés entendre leur éloquent et courageux champion. i^^il?
Mais Riel leur parla un langage modéré et les engagea à formuler leurs griefs dans des résolutions et des pétitions qui, malheureusement, restèrent sans effet.
Pour toute réponse, les Métis apprenaient que le gouvernement envoyait des soldats et des armes au Nord-Ouest, et que 500 hommes étaient en route. A une assemblée composée de Métis français et anglais, il fut décidé de résister à la force. Eiel fut proclamé chef politique de la nation, et Gabriel Dumont, chef militaire. Le 26 mars, les premiers coups de fusil furent tirés au Lac-au-Canardj^où Dumont, à la tête d'une trentaine de Métis, vint aux prises avec 40 volontaires de St- Albert, qui escortaient un convoi de provisions, les mit en fuite et eut ensuite à combattre un détachement de gendarmerie à cheval composé de 80 hommes commandés par Crozier.
I/e combat fut vif, acharné, mais Crozier fut oblig"é de reculer après avoir perdu une quinzaine d'hommes. Du côté des Métis, cinq hommes furent tués, Gabriel Dumont, qui avait bravement exposé sa vie, fut blessé à la tête et jeté à bas de son cheval. Pendant le combat, Riel à cheval et un crucifix à la main priait au milieu des balles et encourageait les Métis.
Il empêcha le brave Dumont de compléter sa victoire en allant s'embusquer dans un bois, où la police à cheval devait passer. " Assez de sang versé, disait-il, il faut se battre seulement pour se défendre ! "
Avant le combat du Lac-au-Canard, il avait défendu à ses hommes de tirer les premiers.
Singulière manière de faire la guerre !
Il sera le même partout : non seulement il ne se battra pas, mais il empêchera Dumont de faire la guerre d'embuscade, la seule qui pouvait réussir contre des forces supérieures.
Evidemment s'il avait le courage et l'éloquence, il n'avait pas la tête qu'il faut pour mener une insurrection. Il s'imaginait qu'à l'exemple de Moïse il n'avait qu'à lever les mains vers le ciel pour triompher. Il oubliait qu'à part certaines circonstances exceptionnelles, où Dieu juge à propos de faire sentir directement son action, la Providence est du côté des soldats qui savent se battre. Mais pourquoi demander du raisonnement et de la logique à une pauvre tête qui faiblissait rapidement ?
Pour contrecarrer l'influence des prêtres et des missionnaires qui prêchaient la paix, il prenait le nom de David, se donnait comme prophète, l'envoyé de Dieu chargé d'enseigner à ses compatriotes une religion nouvelle.
Les coups de fusil du Lac-au-Canard jetèrent l'effroi dans tout le Canada, et réveillèrent les ministres qui finirent par décider de laisser aux Métis les terres qu'ils occupaient et de leur ac-
corder des scrips ou bons représentant |160 ou |240 suivant le cas pour le titre qu'ils possédaient en qualité de descendant indien. Mais il était trop tard, le feu de la révolte soufflait dans les prairies du Nord-Ouest. Dans les districts de Battleford et d'Edmonton, les sauvages sous la conduite de Poundmaker et de Gros Ours avaient pris les armes.
Riel avait dit en 1875, que si jamais il reprenait les armes, il ne refuserait pas, comme en 1870, le secours des sauvages. Le soulèvement des sauvages ne fut pas général, plusieurs tribus attendirent le résultat des événements avant de se décider à lever la hache de guerre. Les autres furent tenues en paix par les missionnaires et en particulier par le Père Lacombe. Mais, à la nouvelle de l'engagement du Lac-au- Canard, quelques centaines de sauvages appartenant aux tribus des Cris et des Stonies, entrèrent dans le sentier de la guerre et s'avancèrent sur Battleford. Les colons de cette ville se réfugièrent dans le fort sous la protection de la gendarmerie à cheval.
Les sauvages, heureux de pouvoir piller sans danger les maisons abandonnées, s'en donnèrent à cœur joie, et se contentèrent de faire le siège de la ville en s'exposant le moins possible aux balles de la garnison.
Pendant ce temps-là, à cent-vingt milles plus loin, sur la Saskatchewan, à un endroit appelé " Lac aux Grenouilles," un drame lamentable se passait. Il y avait là une mission de sauvages sous la direction spirituelle des PP. Fa fard et Marchand, un magasin et quelques maisons occupées en grande partie par des agents et employés du gouvernement.
Le trente mars, une bande de sauvages commandée par Gros-Ours et ses deux fils s'emparait de toute la population blanche de la mission et en massacrait une partie, y compris les PP. Fafard et Marchand qui furent tués en voulant protég-er les victimes.
Les sauvages profitèrent de l'occasion pour satisfaire leurs rancunes contre quelques-uns des agents du gouvernement.
Le gouvernement chargea le général Middleton d'étouffer l'insurrection. Trois corps de volontaires se dirigèrent vers les principaux centres de rébellion: Batoche, Battleford et Edmonton. Ils comptaient environ mille hommes ; on y remarquait deux bataillons canadiensfrançais, le 65ème de Montréal et le 9ème de Québec.
Il en coûta naturellement aux Canadiens- Français d'aller combattre des hommes que les mauvais traitements avaient poussés à la ré-
volte, des compatriotes luttant pour leurs foyers.
On avait dit, lors de l'établissement de la Confédération, que la province de Québec protégerait les groupes français vivant dans les autres provinces.
Mais que pouvaient faire les bataillons canadiens-français ? Que pourront-ils faire à l'avenir, lorsqu'ils seront appelés à prendre les armes même contre des compatriotes ? Toute la force armée du pays étant sous l'autorité du gouvernement fédéral, il leur faudra bien marcher ou commettre un acte de désobéissance gros de conséquences sérieuses. Beaucoup pensèrent que M. Ouimet, le colonel du 65ème, un homme indépendant de fortune, aurait dû refuser de prendre les armes contre des hommes dont la situation ressemblait beaucoup à celle des patriotes de 1837-1838.
Un pareil acte de courage et de fierté aurait été, dit-on, une leçon et un avertissement pour l'avenir ; mais il faut encore, cette fois comme souvent, comme toujours, se demander si cet acte de courage eût été sage, opportun et utile aux Canadiens-Français.
Trois cents cinquante Métis, dont deux cents avaient des armes, étaient retranchés à Batoche sur les bords de la Saskatchewan et se
préparaient à lutter contre un ennemi beaucoup plus nombreux et surtout mieux armé.
La lutte était inégale.
Dumont voulut aller au-devant des volontaires qui s'avançaient à marches forcées sur Batoche, afin de les harceler, pendant la nuit surtout, et de les décimer sur la route.
Il disait avec raison que c'était le seul moyen de les empêcher de se rendre à Batoche, mais Riel s'y opposait, il croyait, dans sa folie, que Batoche était l'endroit choisi par Dieu pour exterminer les ennemis des Métis. Cependant il finit, mais trop tard, par céder aux instances de Dumont qui se rendit, à la tête de 200 hommes, à l'Anse-au-Poisson pour y attendre les volontaires. Le général Middleton qui avait divisé en deux sa colonne, arriva à la tête d'un détachement de 400 hommes à l'endroit où Dumont l'attendait, et le combat commença.
Ce combat fut acharné et dura toute la journée.
Les volontaires eurent dix hommes tués, et une quarantaine de blessés. Dumont prétend que quatre Métis seulement furent tués, et une dizaine blessés. Il affirme aussi qu'il n'a eu autour de lui pour tenir en échec, pendant toute une journée, un corps d'armée aussi considérable, que 150 hommes dont une trentaine
étaient des sauvages, et même il a déclaré maintes fois qu'on devait en réalité réduire ce chiffre à 50, si on ne tient compte que de ceux qui prirent part au combat. Ne recevant pas les secours qu'il attendait, Dumont se replia sur Batoche que les troupes canadiennes attaquèrent bientôt après.
La lutte dura 3 jours.
Les Métis se battirent avec courage et Dumont leur donna l'exemple de la bravoure, mais que pouvait faire cette poignée d'hommes contre des forces numériquement supérieures sur un champ de bataille ouvert à la mitraille ? Les pauvres Métis n'avaient pour les protéger que des tranchées (rifle pits) qu'ils avaient pratiquées en différents endroits. Une seule chose étonne, c'est qu'ils aient pu résister si longtemps.
Ils eurent, pendant près de 3 jours de combat, une quarantaine d'hommes tués, et plus de cent blessés.
Du côté des volontaires les rapports officiels constatèrent 8 hommes tués et 46 blessés.
Dumont partit pour les Etats-Unis, et Riel, après avoir erré dans les bois autour de Batoche, pendant 3 jours, commit la folie de se rendre, et le général Middleton l'assura qu'il pouvait compter sur sa protection.
Pendant ce temps-là, les deux autres divisions de volontaires sous le commandement du colonel Otter et du colonel Strange battaient les sauvages, la première, à l'Anse-au-Couteau dans le voisinage de Battlefopd, et l'autre à la Butte-aux-Français, après des combats opiniâtres.
Poundmaker s< rendit, à la suggestion d'un missionnaire oblal, qui lui démontra qu'il devait se soumettre, afin d'empêcher le sang de couler inutilement, et de mériter la faveur de Dieu et des hommes. Gros-Ours, après avoir longtemps dépisté les colonnes lancées à sa poursuite, fut fait prisonnier.
L'insurrection avait été étouffée à son début, grâce â la rapidité des opérations militaires qui avait empêché le travail de coalition et d'organisation des Métis et des sauvages.
Les volontaires déployèrent des qualités d'endurance et de solidité qui leur firent le plus grand honneur.
Les Canadiens-Français se distinguèrent par leur courage et leur gaîté communicative, au milieu des circonstances les plus critiques. Ils furent heureux de n'avoir à combattre que contre les sauvages ; un bon nombre auraient hésité à partir si on leur eût dit qu'ils auraient à se battre contre les Métis. C'était un sentiment bien naturel.
L'agitation de l'opinion publique ne finit pas avec l'insurrection ; il fallait décider du sort de Riel et des chefs de l'insurrection, emprisonnés et accusés du crime de haute trahison.
En vertu d'un statut adopté en 1880, Riel fut appelé à subir son procès devant un magistrat stipendiaire assisté de six jurés, dont un seul portait un nom français.
Le 16 juillet 1885, le sénateur Trudel, qui a déployé tant de zèle et de talent pour la cause des Métis, demanda que cette loi fût amendée de façon à assurer aux prisonniers métis le droit sacré que possède tout sujet anglais d'être jugé par 12 de ses pairs. Le ministère refusa d'acquiescer à cette demande et le procès de Riel fut fixé au 20 juillet.
Les écrits publiés dans les journaux anglais et la façon dont on préparait le procès émurent l'opinion publique dans la province de Québec, et firent naître la conviction que la condamnation de Riel était arrêtée d'avance. Un comité choisi indistinctement dans les deux partis politiques, et dont l'auteur de ce livre létait le président, fut formé, à Montréal, pour recueillir des souscriptions et organiser l'œuvre de la défense.
On remarquait parmi ses membres :
MM. Chs de Lorimier (conservateur), H.-P.
St-Pierre (libéral), R. Préfontaine (libéral), Cbs Champagne (conservateur), A.-E. Poirier (libéral), Georges Duhamel (conservateur), Adolphe Ouimet (conservateur), Jérémie Perrault (libéral), J.-O. Dupuis (conservateur), etc.
Les membres de ce comité déployèrent une grande activité, ils convoquèrent des assemblées, en différents endroits de la province, et réussirent à prélever les fonds nécessaires, pour envoyer à Régina, défendre Riel, deux avocats de talent, dont le premier est aujourd'hui juge en chef de la Cour Suprême et l'autre, juge de la Cour Supérieure du district de Québec : MM, Fitzpatrick et Lemieux. M. Grenshields, avocat brillant de Montréal, inspiré uniquement par l'amour de la Justice, voulut bien prêter le secours de son talent à ces deux champions du droit.
Le 20 juillet, Riel comparut devant ses juges, et après des objections préliminaires qui furent renvoyées instantcr par le juge Richardson, les avocats de Riel demandèrent de suspendre le procès, pendant un mois, afin de se procurer des témoins essentiels à la défense.
Parmi les affldavits produits à l'appui de cette demande, on en trouve un signé par MM. Fitzpatrick et Lemieux, et qui se lit comme suit: *• Qu'ils désirent prouver les faits suivants:
" que le prévenu a été fou pendant plusieurs années et qu'il a été enfermé dans un asile d'aliénés de la province de Québec ; qu'il était sujet à des dérangements d'esprit ; qu'il a quitté son domicile, dans le Montana, en 1884, pour venir dans ce pays à la sollicitation de ses amis ; que le prévenu n'avait en vue qu'une agitation constitutionnelle et paisible ; qu'il avait eu l'intention de retourner dans le Montana ; que la dite rébellion fut commencée et dirigée par un conseil de quatorze personnes, dont l'accusé ne faisait pas partie et qu'il n'a pris part à aucun acte manifeste de trahison; que ces faits peuvent être prouvés par Gabriel Dumont, Michel Dumas, Napoléon Nault, le Dr Roy, le Dr Vallée de Québec et le Dr Clarke de Toronto dont la présence devant ce tribunal peut être assurée si un délai suffisant est accordé à la défense dans ce but."
Les avocats de Riel demandaient aussi la production de teus les documents pouvant établir les griefs des Métis et les causes de l'insurrection.
La couronne consentit à faire venir les docteurs Roy et Clarke, mais toutes les autres demandes furent repoussées, et les avocats reçurent instruction d'être prêts dans huit jours.
Ce fut un procès douloureux pour tous ceux
qui étaient convaincus que l'homme auquel on s'acharnait avec tant de malice était un homme de cœur et de talent, victime de son patriotisme et dont le surmenage et la persécution avaient fortement ébranlé les facultés mentales.
Malgré le talent de ses défenseurs, il fut trouvé coupable, mais recommandé à la clémence de la Gour, ce qui n'empêcha pas le juge de le condamner à être pen-du, et de lui dire qu'il ne devait pas s'attendre à échapper à son châtiment. Le juge Richardson avait écarté le plaidoyer de folie en disant que Eiel savait discerner le bien du mal.
Il faut dire que Riel protesta pendant son procès toutes les fois que ses avocats voulurent établir qu'il n'était pas compos mentis. Et lorsqu'après les plaidoiries de ses avocats il lui fut permis de prendre la parole, après avoir parlé pendant deux heures des griefs des Métis et de sa mission, il s'appliqua à démontrer qu'il avait la jouissance complète de son esprit. Il termina son discours rempli de divagations et de puérilités par les paroles suivantes :
" Ce me serait une tâche facile aujourd'hui de simuler la folie, à cause de l'excitation dans laquelle le procès m'a naturellement jeté. L'excitation serait bien propre à m'enlever mn i calme, mais j'espère rester calme, avec l'aid i de Dieu.
I/HOX. HO-XORK MEKCIKK
" Les jurés voient par les journaux que je suis enclin à la religion, mais j'espère que me? acteg religieux ne seront pas interprétés comme étant des actes de folie.
Puis levant de nouveau les yeux vers le ciel et croisant fréquemment ses mains sur sa poitrine : " O mon Dieu, secourez-moi par l'intercession, la grâce et les mérites de Jésus-Christ. O mon Dieu, bénissez-moi; bénissez cette honorable cour ; bénissez cet honorable jury ; bénissez mes bons avocats qui sont venus de sept cents lieues pour essayer de me sauver la vie ; bénissez les avocats de la couronne parce que ce qu'ils ont fait, j'en suis sûr, ils pensaient que c'était leur devoir de le faire. Ils ont agi avec une loyauté à laquelle je ne m'attendais pas de leur part. O mon Dieu, bénissez ceux qui m'entourent par la grâce de Jésus-Christ, Notre Sauveur. Changez la curiosité de ces gens qui m'entourent en un calme intérêt. Ainsi soitil."
Il remercia le général Middleton, le capitaine Young et les avocats de la Couronne d'avoir réduit à néant le témoignage du Dr Roy, qui avait essayé de le faire passer pour fou.
Même s'il est condamné et pendu, il aura, dit-il, la satisfaction de savoir que le monde ne le croira pas fou.
Lorsqu'avant de prononcer la sentence de mort, le juge lui demanda suivant Fusage s'il avait des remarques à faire, il refit l'histoire des deux insurrections des Métis et de leurs griefs et dit :
" S'il faut que je meure, ce sera une consolation pour ma femme et mes enfants de savoir que je ne suis pas mort en vain. Dans les années à venir le peuple canadien jettera les yeux vers le Manitoba et dira que Riel a aidé aux habitants de ces plaines fertiles à obtenir les bienfaits dont ils jouissent maintenant. Il serait facile pour moi de faire un discours incendiaire, mais non. Dieu m'a donné une mission à remplir, et s'il faut que les souffrances fassent partie de cette mission, je me résigne â la volonté divine, et je suis prêt à me charger de cette mission, même si la mort doit m'attendre à la fin.
" Comme David j'ai souffert, mais il me reste encore deux ans à souffrir comme David a souffert.
" En 1S69. les Métis avaient soutenu leurs droits par les armes, et aujourd'hui, la population du Manitoba jouit des résultats de cette révolte.
" La population de la Saskatchewan n'a fait qu'imiter cet exemple, et j'espère qu'il produira les mêmes résultats.
Il parle ensuite longuement du rôle de Sir John A. Macdouald, de Sir Georges Cartier et de l'archevêque Taché, dans la révolte de la Rivière-Rouge.
" La perfection de la constitution anglaise, dit-il, est un bienfait, et en désirant attirer ici les différentes nationalités je voulais donner aux peuples de l'ancien continent l'occasion de jouir des privilèges que Dieu a accordés à l'Angleterre. Dieu a accordé beaucoup de gloire à l'Angleterre, mais elle doit travailler iV la mériter, sinon elle la perdra.
" L'empire romain a été quatre cents ans à la tête des nations, puis il est tombé ; mais avant que l'Angleterre disparaisse, une autre Angleterre plus grande et plus considérable aura été établie dans cet immense pays.
" Tant que mon cœur battra, je n'abandonnerai pas l'idée d'avoir une nouvelle Irlande, une nouvelle Allemagne, une nouvelle France ici, et les gens de ces pays jouiront de libert-és sous la constitution anglaise dont ils ne jouissaient pas chez eux. S'il faut que je meure pour mes principes, s'il faut que mes braves compagnons meurent, eux aussi, j'espère que les Canadiens- Français viendront nous enlever à l'échafaud ".
Afin de prouver qu'il n'est pas fou, il montre ses plans, et les résultats qu'il a obtenus et qui prouvent que loin d'être fou, comme le disent certains témoins, il est parfaitement sain d'esprit et de corps.
Il prétendit être le prophète du Nouveau- Monde et avoir prophétisé ce matin-là que le jury le trouverait coupable, et il avait aussi prophétisé que la charge du juge lui serait défavorable.
" Avec tout le respect que je dois à la cour, dit-il, je lui demanderai si cette prophétie n'est pas exacte. L'esprit avait dit cela la nuit dernière.
" Je ne veux pas, dit-il, en terminant, que le public croie que je simule la folie.
" Que les médecins m'examinent, qu'ils écoutent ce que je dis, qu'ils étudient mes projets, et ils verront que ces proiets eont ceux d'un homme sain d'esprit et animé d'intentions droites ; c'est la, Vos Honneurs, tout ce que j'ai à dire".
Les Canadiens-Français n'avaient jamais espéré que Riel ne serait pas condamné, mais ils croyaient fermement que la sentence fatale serait commuée, pour les raisons suivantes :
1° Kiel au lieu de fuir, comme il aurait pu le faire, s'était rendu, comptant sur la protection et la générosités des autorités ;
2° Son offense était celle de tout un peuple que l'injustice et les mauvais traitements avaient exaspéré ;
3" Il avait été jugé par six jurés anglais protestants en vertu d'une loi contraire au prin-
cipe fondamental du droit anglais, qui veut que tout homme accusé d'un crime soit jugé par douze de ses pairs ;
4° La commission médicale nommée par le gouvernement pour examiner l'état mental du prisonnier déclara qu'il était fou dans les matières politiques et religieuses ; or c'était à des événements politiques qu'il avait pris part ;
5° Le jury tenant compte, sans doute, des raisons qui précèdent, l'avait recommandé à la clémence du tribunal.
" Où, dans quel pays, disaient les gens raisonnables, enverrait-on aujourd'hui à l'échafaud un homme condamné dans de pareilles conditions ? "
Mais les loges orangistes étaient en mouvement, elles demandaient à grands cris à Sir John Macdonald la tête de Riel, elles l'exigeaient en menaçant de l'abandonner s'il n'acquiesçait pas à leur demande. Et pour soulever le fanatisme des masses protestantes, elles évoquaient la mémoire de Scott et criaient vengeance. C'était odieux, car Riel avait subi sa peine pour l'exécution de ce malheureux, il avait été condamné à l'exil pendant cinq ans.
Mais les loges orangistes étaient le pilier de la fortune politique de Sir John qui avait été l'un de leurs chefs, elles constituaient la force
principale du parti conservateur dans la province d'Ontario.
Leurs menaces insolentes, leurs appels sanguinaires eurent plus d'effet que les prières et les larmes de la province de Québec. Sir John craignit moins la colère des Canadiens-Français que la fureur des orangistes, ses frères. Il savait qu'il pouvait compter sur la fidélité de ses trois ministres canadiens-français, MM. Langevin, Caron et Chapleau. Sans doute les hommes politiques devront, aussi longtemps que durera la Confédération, faire des sacrifices pour éviter des conflits funestes, mais jusqu'où faut-il aller dans la voie des concessions ?
Y eut-il jamais un cas où des ministres canadiens-français devaient se croire tenus à plus d'énergie et de patriotisme afin d'empêcher leur nationalité d'être humiliée dans le sang d'un homme, dont le crime était avant tout d'être français et catholique ?
Jusqu'au dernier moment on espéra ; on savait que Chapleau, qui avait demandé la condamnation de Riel, voulait que la sentence fût commuée, et même on disait qu'il donnerait sa démission plutôt que de porter la responsabilité d'un acte si injuste. Le matin même de l'exécution, à quatre heures, la population française attendait un télégramme qui devait an-
noncer la commutation ou la démission des ministres canadiens-français, de Chapleau au moins. Le télégramme vint, mais il disait simplement et brutalement que la justice suivrait son cours.
Chapleau s'en était, comme Pilate, lavé les mains.
Le IG novembre 1885, à huit heures du matin, Riel montait sur Téchafaud et mourait en chrétien et en patriote.
Il avait passé la nuit à prier et à converser avec le P. André à qui il avait dit :
" Ne craignez pas, je ne ferai pas honte à mes amis, et je ne réjouirai pas mes ennemis et les ennemis de la religion en mourant en lâche. . . J'aime mes parents, ma femme, mes enfants, mes compatriotes, je voudrais vivre pour eux et avec eux, mais la pensée de passer ma vie dans un pénitencier, mêlé à l'écume de la société et obligé de subir tous les affronts, me remplit d'horreur. Je remercie Dieu de m'avoir épargné cette épreuve et j'accepte la mort avec joie et reconnaissance. Un nouveau sursis, vu les dispositions d'esprit dans lesquelles je suis, m'affligerait profondément. "
Il y avait dans cet homme à l'intelligence exaltée et vaillante, une âme noble, sympathique, que la flamme du dévouement illuminait.
La mort lui mit au front l'auréole des martyrs politiques.
Des protestations éclatèrent partout, elles s'élevèrent de toutes les parties de la province de Québec; des services funèbres furent célébrés, et des résolutions énergiques adoptées. Conservateurs et libéraux réunis par le même sentiment d'indignation et de douleur, vouaient aux gémonies les loges orangistes qui avaient exigé la mort de Kiel, et les ministres qui avaient cédé à leur pression sanglante.
Une assemblée monstre eut lieu sur le Cliamp-de-Mars de Montréal, le 23 novembre, cinquante mille personnes venues de partout y étaient réunies, trente comtés y étaient représentés par leurs députés, trois estrades avaient été dressées pour permettre aux orateurs de se faire entendre. On voyait réunis les chefs des deux partis, les adversaires politiques les plus acharnés : les Mercier, les Laurier, les Beaubien, les Coursol, les Bergeron, les Desjardins, les Trudel, les Bellerose, etc., etc. Ils venaient, sous l'empire du même sentiment d'humiliation, proclamer hautement qu'un homme venait d'être sacrifié à la haine et au fanatisme des loges orangistes, ils venaient jurer d'en demander un compte rigoureux aux membres du gouvernement.
Les discours furent éloquents, les applaudissements chaleureux et les résolutions suivantes furent adoptées au milieu de la plus grande excitation.
" Considérant qu'il est évident que le gouvernement a fait de cette exécution une simple affaire de calcul d'élection, qu'il a froidement compté combien il gagnerait de sièges en exécutant Eiel et combien il en perdrait par une politique de clémence et de justice ; que finalement, pour se rendre à ses calculs, il a sacrifié Riel à la haine des fanatiques, donnant ainsi occasion aux races différentes qui vivent ensemble dans ce pays sous la protection du drapeau britannique de se jeter les unes contre les autres ;
Résolu :
1° Qu'en exécutant Louis Riel, le 16 novembre 1885, le gouvernement de Sir John-A, Macdonald a commis un acte d'inhumanité et de cruauté indigne d'une nation civilisée, et mérite la condamnation de tous les amis du droit et de la justice, sans distinction de race ni de religion.
2° Que le consentement donné par Sir Hector Langevin, Sir A.-P. Caron et Fhon. J.-A. Chapleau à cette odieuse exécution, constitue un attentat à leur foi et mérite spécialement la