‹ Histoire du Canada depuis la Confédération, 1867-1887Chapitre 28 sur 37 · HISTOIRE DU CANADA 21T · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU CANADA 21T

réprobation de tous les citoyens de cette province.

3° Que, dans ces circonstances, il est du devoir des électeurs de chaque comté de signer une requête à leur représentant dans la Chambre des Communes pour renverser le gouvernement de Sir John-A. Macdonald par tous les moyens constitutionnels à leur disposition.

Résolu : De plus, que tous les conseils de comté et conseils municipaux de la province «oient invités, par la presse, à saisir la première occasion pour exprimer l'opinion que l'exécution de Louis Riel est de la part du gouvernement de Sir John-A. Macdonald un acte odieux de cruauté, et constitue aussi, de la part de Sir Hector Langevin, Sir A.-P. Caron et l'hon. J.-A. Chapleau, une trahison, à passer des résolutions à cet effet, et à les transmettre à leurs sénateurs.

Bien peu, parmi les orateurs et députés conservateurs, gardèrent l'engagement solennel qu'ils avaient pris de combattre jusqu'à la mort les membres du gouvernement.

Triste précédent ! Exemple funeste !

Lorsque le parlement se réunit en 1886, M. Landry, député conservateur, proposa une résolution exprimant le regret que la sentence de

mort prononcée contre Riel eût été mise à exécution.

La discussion fut brillante et les discours éloquents. Des anglais, MM. Blake, Cameron et Casey, reprochèrent en termes éloquents aux ministres d'avoir couronné leur politique injuste et cruelle envers les Métis, en envoyant à réchafaud leur infortuné et courageux chef, lorsque la recommandation du jury, la condition mentale de l'accusé et leurs propres fautes, leur imposaient la miséricorde,

M. Blake prononça un plaidoyer bourré de faits incontestables, d'arguments irréfutables, pour établir que la justice doit être la même partout, sur les bords de la Saskatchewan comme sur ceux de la Rivière-Rouge.

Le plus éloquent des orateurs qui prirent la parole dans ce débat mémorable, fut Laurier dont le magistral discours est digne de figurer parmi les chefs-d'œuvre des maîtres de l'éloquence.

Il fit en termes émouvants le récit des griefs, des plaintes et des supplications des pauvres Métis, et des refus obstinés du gouvernement de leur rendre justice ; il dénonça les contradictions du secrétaire d'Etat Chapleau qui disait, en 1874, que l'exécution de Scott était une offense politique, et qui maintenant la traitait

de cî'ime atroce. Il fit voir les injustices de la procédure suivie dans le procès de Riel et termina sa véhémente pliilippique j)ar une péroraison qui produisit une profonde sensation.

Cinquante-deux députés votèrent pour la motion de M. Landry, cent-quarante-six votèrent contre. Parmi les premiers se trouvaient tous les députés libéraux et dix-sept conservateurs canadiens-français et vingt-huit libéraux anglais. Tous les ministres, tous les députés conservateurs anglais, et vingt-deux conservateurs canadiens-français votèrent avec MM. Langevin, Chapleau et Caron contre la motion de censure.

Les conservateurs qui avaient eu le courage de voter pour la motion Landry, ceux même qui avaient juré de ne plus jamais donner un vote à Sir John, retournèrent au bercail peu de temps après.

Les journaux anglais avaient dit que l'excitation produite par l'exécution de Riel serait un feu de paille qui s'éteindrait promptement.

C'était l'opinion de Sir John qui redoutait beaucoup moins la colère passagère des Canadiens-Français que la vengeance des loges orangistes. Néanmoins, c'est grâce à la douloureuse émotion produite par l'exécution de Riel, que Mercier put remporter le triomphe dans la province de Québec, à la suite de la campagne

légendaire qu'il entreprit pour renverser le parti conservateur.

•Les élections de 1886 furent néanmoins favorables au ministère Macdonald, en dépit de l'éloquence et de l'énergie déployées par Blake et Laurier pour le démolir. La protection, l'orangisme et les grands intérêts industriels et financiers du pays entouraient le gouvernement d'un cercle de fer difficile à briser. Ce que l'exécution de Riel lui avait fait perdre d'un côté, avait été compensé par ce qu'elle lui avait fait gagner de l'autre. Et puis, il faut le dire, la politique du parti libéral sur la question du tarif n'était ni claire, ni populaire. Les uns se prononçaient en faveur d'une Union Douanière avec les Etats-Unis, les autres, en plus grand nombre, vantaient les avantages que procurerait au pays un traité de réciprocité qui nous assurerait le marcli<^ américain.

La politique du parti conservateur relativement aux chemins de fer, à l'industrie, au commerce, à toutes les grandes questions de p""ogrès et d'intérêt matériels semblait plus large, plus libérale, plus favorable à la prospérité du pays.

Blake était démoralisé. La citadelle ministérielle avait résisté à ses assauts formidables. Il avait soulevé contre lui-même la colère des

loges orangistes en s'opposant à ce que l'Etat les reconnût et les constituât en corporation, en les dénonçant même comme un danger pour la paix publique, en reprochant au gouvernement, comme un crime national, l'exécution de Riel, en plaidant maintes fois la cause de la justice, de la bonté, de la tolérance. Et cependant, la province de Québec ne lui avait guère été plus favorable que la province d'Ontario. Il crut qu'il ne devait plus continuer de faire une lutte ingrate pour lui et pour son parti et qu'il devait remettre à un chef plus heureux le commandement des forces libérales. Il donna sa démission.

C'était un rude coup, un événement pénible pour le parti libéral. Comment remplacer un homme dont le talent et le caractère faisaient l'admiration générale du pays ? Obéissant toujours à des sentiments nobles, à des pensées généreuses, Blake suggéra pour lui succéder le nom de Wilfrid Laurier. Il voulut que sa dernière volonté, son dernier acte fût un hommage au talent, à la vertu, à la tolérance nationale. Quelques libéraux, Laurier le premier, furent effrayés à la pensée de donner à un parti, dont les trois quarts étaient anglais et protestants, un chef canadien-français et catholique. Mais les députés des provinces anglaises ratifièrent unanimement le choix de

Blake, et proclamèrent Laurier chef du parti libéral. Cet acte de justice et de libéralité contribua beaucoup à adoucir l'amertume des luttes religieuses et nationales, à répandre des idées de paix et de conciliation, à faire naître des sentiments de fraternité nationale.

Pendant que les grandes lumières qui avaient éclairé la marche triomphale du parti conservateur s'éteignaient, l'étoile qui devait diriger le parti libéral vers les sommets du pouvoir montait à l'horizon. L'homme qui devait tirer profit des fautes commises et des éléments délétères qui minaient le parti conservateur, arrivait avec l'auréole brillante que son éloquence et sa sagesse lui avaient mise au front.

La Confédération avait atteint sa vingtième année après une jeunesse orageuse et féconde, après avoir accompli un travail gigantesque. Malgré les éléments de faiblesse et de froissement qu'elle renferme elle avait démontré sa puissance pour le progrès et la prospérité du Canada.

En élargissant les horizons politiques et la sphère d'action de nos hommes publics, elle avait élevé le niveau de leurs conceptions et de leurs discussions. Outre les questions intéressantes déjà mentionnées dans ce livre, celles de l'impérialisme, de l'autonomie provinciale,

de nos relations commerciales avec l'Empire et avec les autres pays avaient ouvert à leur intelligence des voies nouvelles dans le domaine politique et provoqué des études sérieuses.

L'aigle de l'impérialisme nous avait ouvert ses larges ailes, mais avant de se laisser prendre dans ses serres, la population voulait savoir jusqu'où il la conduirait. Le Canada, après avoir conquis définitivement le gouvernement constitutionnel, avait évolué graduellement mais sûrement vers Findépendance commerciale et politique. Il avait réclamé et obtenu le droit d'être représenté dans la négociation des traités de commerce et de consulter avant tout son intérêt dans la confection de son tarif douanier. Un groupe de jeunes gens de talent avaient même fondé à Toronto une revue dans le but de répandre ces idées nationales.

Le nom de ce journal " The Nation " et sa devise " Canaida First " étaient suggestifs et disaient assez clairement le but que ces jeunes gens poursuivaient.

Plus le pays se développait et avançait à pas rapides dans la voie de ses destinées, plus le désir de devenir une nation se développait aussi dans l'esprit des Canadiens, plus ils cherchaient à concilier leur loyauté à l'Angleterre avec ces aspirations, ces désirs légitimes. C'est

un problème dont la solution occupera de plus en plus les esprits dirigeants de l'Angleterre et du Canada. L'indépendance a été le rêve de tous les jeunes peuples doués d'énergie et d'activité, elle a inspiré, dans tous les âges, des sacrifices, des héroïsmes que l'Histoire et la poésie célèbrent à l'envie. Mais les temps sont bien changés, la condition des colonies est bien différente de ce qu'elle était : le joug de la Métropole, de la mère-patrie est doux et léger, à notre époque. Il faut bien avouer que le lien colonial qui unit le Canada à l'Angleterre est devenu presque inperceptible, et il n'est pas étonnant que des hommes publics se demandent si la rupture de ce lien ne serait pas plus nuisible que réellement utile au Canada, du moins jusqu'au jour où nous serons en état de protéger notre propre indépendance. Nous observerons, dans un prochain volume, la marche intéressante de cette question.

Quant à l'autonomie provinciale elle a, de son côté, soulevé devant nos parlements et nos tribunaux des débats importants, et l'étude de cette question a donné lieu à de savantes interprétations de notre constitution.

La pensée de ceux qui auraient voulu remplacer l'union fédérale des provinces par une union législative, a continué d'inspirer un cer-

SIK WILFRII) LAURIER

tain nombre de nos hommes publics et de les pousser à se permettre des accrocs répétés au manteau de l'autonomie provinciale, à réduire autant que possible la juridiction et le cercle des attributions des législatures locales.

La lutte entre les partisans de la centralisation et les champions de l'indépendance provinciale a été vive parfois, acharnée même. C'est une question grosse de tempêtes et d'orages dont les hommes publics de la province de Québec ne semblent pas avoir toujours apprécié les dangers. Que deviendraient les législatures provinciales, le jour où, dépouillées de leurs principales attributions, elles ne seraient plus, suivant les prévisions de certains adversaires de la Confédération, que des machines à taxer, des rouages inutiles f

Nous ne faisons, pour le moment, que poser la question.

Les froissements, les complications, les difficultés les plus épineuses n'ont pas manqué à ceux qui ont entrepris de faire fonctionner la nouvelle constitution et de maîtriser les éléments dangereux qu'elle renferme. Ils sont heureux de proclamer que les résultats obtenus sont de nature à les satisfaire et justifient leur confiance et leurs espérances. Mais beaucoup prétendent que la minorité a payé trop cher parfois

les bienfaits de la paix et de la prospérité, et qu'elle a fait une trop large part des concessions nécessaires pour faire fonctionner le nouveau régime. Et puis, on pourrait dire de la Confédération canadienne ce que M. de Tocqueville disait des Etats-Unis : " Laissons grandir Tenfant avant de le juger."

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