CHAPITRE XV
ORGANISATION POLITIQUE DES TERRITOIRES DU NORD-OUEST — DÉSAVEU DR& LOIS PROVIN- CIALES — LA SITUATION FINANCIÈRE DU PAYS.
C’est pendant la session de 1875, que les
vastes territoires du Nord-Ouest, qui s'étendent des frontières du Manitoba jusqu’au pied des montagnes Rocheuses, reçurent une constitution politique et furent soumis à un gouvernement composé d’un lieutenant-gouverneur et de cinq conseillers, dont trois devaient administrer la justice comme magistrats stipendiaires. C’est aussi pendant cette session, que M. Blake fit adopter des résolutions importantes, au point de vue de l’interprétation de la constitution du Canada en ce qui concerne le désaveu des lois provinciales.
Le Gouverneur-Généra] pouvait- il exercer le droit de désaveu indépendamment de l'avis de ses ministres ? :
Des opinions contradictoires avaient été émises à cet égard, en Angleterre, et en 1878 le secrétaire des colonies, répondant à Lord Dufterin, déclarait que le Gouverneur-Général devait se conformer à l'avis de ses ministres responsables,
Il est assez intéressant de savoir que, si Lord Dufferin avait demandé des instructions au gouvernement impérial, c’est parce que le ministère Macdonald aurait bien aimé lui faire porter la responsabilité du désaveu des lois scolaires du Nouveau-Brunswick.
L'intérêt de son parti poussait Sir John Macdonald à prendre des positions adverses à des principes dont il aurait, dans des circonstances différentes, proclamé le caractère sacré.
M. Blake fit déclarer unanimement par la Chambre, que le désaveu des lois provinciales ne pouvait être exercé que par le Gouverneuren-Conseil.
La discussion de la situation financière du Pays, et de la fameuse question de protection provoqua de vifs débats au cours des deux dernières sessions du parlement.
La crise industrielle et commerciale sévissait de toute part; la banqueroute faisait
partout des ravages terribles ; les maisons les plus solides étaient ébranlées sinon détruites ; les usines chômaient, des milliers d’ouvriers
sans travail battaient le pavé des grandes villes, demandant du pain ; à Montréal, on or. ganisait des soup kitchens, des distributions de soupe et de viande ; les importations diminualent, les droits de douane tombaient de trois à quatre millions, et le gouvernement, malgré es efforts pnur réduir: "-# dépenses, ne pouvait équilibrer son budget.
chefs conservateurs étaient trop habilés et. trop désireux e revenir au pouvoir pour ne pas prôfiter des circonstances. Pendant les sessions de 1876, 77, 78, ils reprochèrent au gouvernement de ne rien faire pour alléger la détresse publique, et reniant leurs doctrines d’autrefois, ils préchèrent la protection comme remède aux maux du peuple, comme moyen pratique d’augmenter les revenus, de faire face aux déficits, et d' empecher les manufacturiers américains d’inonder notre marché de leurs produits au détriment des manufacturiers canadiens. C'était la manière de voir des libéraux modérés et des conservateurs indépendants, qui avaient soutenu la candidature de M. Jetté contre Sir Georges-Etienne Cartier, dans Ja division Est de Montréal, avec le Bien Public pour organe. Mais les chefs libéraux se contentèrent de dénoncer les contradictions de leurs adversaires à ce sujet et de proclamer hautement que, pour garder le pouvoir, ils ne
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trahiraient jamais les principes qu'ils avaient prêchés toute leur vie. Les Tupper et les Macdonald mis en face de leurs déclarations passées, toutes adverses à la protection, invoquaient la névessité, l’opportunité, les besoins du temps, et ils proposaient des amendements que la majorité de la Chambre repoussait, mais que le peuple applaudissait.
Certains changements ministériels contribuaient aussi à affaiblir le parti libéral. :
Dorion était ministre de la justice depuis quelques mois seulement, lorsque ses amis l’engagèrent à accepter la place de juge en chef de la Cour du banc de la Reine de la province de Québec.
Certes, personne dans cette province ne possédait à un plus haut degré toutes les qualités requises pour cette haute position. Mais, de tous les anciens libéraux faisant partie du cabinet, c'était le plus respecté, le moins attaquable à tous les points de vue : personne ne pouvait le remplacer.
Ses amis savaient bien, M. Mackenzie, le premier, que le gouvernement et le parti libéral subiraient une grosse perte en le laissant par · tir, mais trente années de luttes et de sacrifices Pour son parti ne l’avaient pas enrichi. Il était pauvre, endetté, il ne pouvait refuser d’occuper la première place dans la magistrature qu’il ho-
nora par sa science et sa probité. Il employa la moitié des émoluments attachés à sa charge, à payer les dettes qu’il avait contractées dans la politique.
Il n’eut pas toujours les qualités requises chez un chef politique : il manqua souvent de tact, de flair et d’énergie dans la conduite d’un parti qui, à une certaine époque, ne sut pas toujours tenir compte des sentiments de la population et des exigences de la société. Mais il a été l’un des hommes les plus respectables et les plus estimés de notre population, l’une des gloires les plus pures du barreau canadien. Il fut remplacé par M. Fournier, jurisconsulte distingué, qui avait été battu six fois, avant de réussir à se faire élire. Il avait été pendant bien des années, avec son ami Plamondon, l’âme du parti libéral dans le district de Québee, à une époque où il fallait avoir du dévouement pour être libéral. Il accepta bientôt la position de juge de la Cour Supérieure. M.
Blake consentit à le remplacer, aux applaudissements du pays tout entier: mais après avoir rempli pendant quelques mois avec éclat les devoirs de cette charge importante, il donna sa démission, et M. Rodolphe Laflamme fut appelé à lui succéder.
M. Laflamme était un homme de talent, une des étoiles du vieux parti libéral ; mais, com-
me M. Fournier, il arrivait un peu tard pour briller dans la politique. On ne devient pas homme d'Etat sans une longue préparation, sans un apprentissage laborieux et des études spéciales.
En 1876, M. Pelletier avait remplacé, comme ministre de l’agriculture, M. Letellier de st- Just, nommé lieutenant-gouverneur de Québec.
Au ministère du revenu de l’intérieur, on avait vu passer successivement MM. Fournier, Geoffrion, Cauchon, Laflamme et Laurier.
Félix Geoffrion sortait d’une vieille famille libérale remarquable par le talent et le caractère. Il ne fut pas longtemps ministre, la maladie le força it se retirer du ministère, et il fut remplacé par !: célèbre Cauchon, dont l'entrée dans le gouvernement praduieit beaucoup de mécontentemert parmi les libérau: et souleva des tempêtes de colère das le parti conservateur. M. Cauebon tendait encore une fois sa voile aux vents propices du pouvoir.
Sa plume et son expérience avaient toujours une grande valeur; c'était une force avec laquelle il fallait compter, et on crut que sa nomination serait agréable au clergé, dont Phostilité menaçait de plus en plus le ministère.
En 1877, il acceptait la place de lieutenaatgouverneur du Manitoba et mourait dans la pauvreté, après avoir occupé les positions les
plus élevées, après avoir joui largement des faveurs de la fortune et du pouvoir,
Ces changements avaient affaibli le ministère et permettaient aux conservateurs de dire que les libéraux n’étaient arrivés au pouvoir, que prur se placer et vivre heureux, pendant que le peuple souffrait.
L'entrée de M. Laurier dans le gouvernement ne produisit pas l'effet qu'on attendait, et sa défaite dans Arthabaska, où il fut obligé de se porter candidat, après avoir accepté un portefeuille, fut considérée par plusieurs comme un indice alarmant du résultat probable des prochaines élections générales, Si le plus sympathique, le plus populaire des ministres et des députés était traité de cette façon, quel serait Je sort des autres ?
Telle était la question que l’on se posait dans les cercles politiques.
Cependant le premier ministre Mackenzie et ses collègues, au milieu des tracas qui les accablaient, travaillaient rudement, inscrivaient aux statuts du pays des lois utiles, et faisaient reconnaître, par le gouvernement impérial, certains ; rincipes constitutionnels de la plus haute importance. Le pays leur doit en effet des lois sur la tempérance, sur la vérification des comptes publics, laquelle était, de ee fait, soustraite à l’influence ministérielle, sur la
pétition de droit, la milice ete., etc. C’est à eux que l’on doit aussi la reconnaissance du principe, que le Gouverneur-Général en Conseil et le parlement canadien occupent à l'égard du peuple du Canada, la même position que le Roi et ses ministres, ainsi que le parlement d’Angleterre occupent vis-à-vis du peuple anglais, et que les gouverneurs ne pouvaient pas différer d’opinion avec leurs ministres, en matière d’administration intime. Le résultat de leurs efforts dans ce sens fut de faire modifier les instructions données par le Bureau Colonial à nos gouverneurs et d’en faire disparaître les mots qui leur donnaient le droit de dissentiment. Lord Dufferin, qui avait l’esprit aussi large que brillant, les aida à obtenir cette réforme.
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quatre de ces questions ont oc-
cupé attention publique pendant plusieurs années, Nous croyons devoir en faire un his- Les autorités religieuses et la Fabrique de Montréal avaient refusé la sépulture ecclésias- Hque à un peuvre imprimeur du nom de Joseph
Guibord parce que, à sa mort, il faisait partie de l’Institut Canadien ” condamné et excommunié par l’autorité ecel“ ziastique.
“ L'Institut Canadien ” avait été fondé par la bouillante et fougueuse jeunesse de 1848, pour se préparer par la lecture et la discussion aux luttes de l’avenir. C’est là que les Dorion, les Pepin, les Laflamme, les Doutre, les Laberge, les Labrèche-Vige:;, les Fabre, les Morin et plusieurs autres s'étaient formés, avaient appris Part si difficile et si charmant de la parole publique, c’est là aussi que toutes les semaines ils proclamaient des principes et des opinions d’un libéralisme souvent avancé et compromettant.
“L/Institut Canadien” et “L’Avenir” tze complétaient, c’étaient deux foyers de chaleur et de vie intellectuelles et nationales, qui laissaient parfois échapper quelques étincelles de libre-pensée.
“L'Institut Canadien ” avait une bibliothèque où l’on offrait au public des livres dont l’orthodoxie et le caractère moral laissaient à désirer.
Les chefs de l’Eglise et de l’Etat redoutaient, tout à la fois, pour des motifs différents, linfluence de la tribune et de la bibliothèque de “)’Institut Canadien. ”
Les membres de l’Institut avaient adopté des
résolutions déclarant que leur bibliothèque ue contenait pas de mauvais livres, et qu’ils avaient d’ailleurs la compétence voulu : pour faire le choix de leurs lectures.
Mgr Bourget protesta contre ces résolutions et mit les membres de l’Institut en demeure de les retirer ; il affirma que leur bibliothèque contenait des livres à l’Index qu'ils ne pouvaient lire sans encourir l’excommunication.
Un certain nombre de jeunes gens prirent fait et cause pour l’évêque et demandèrent des réformes. Une lutte violente éclata au sein de “l'Institut Canadien.” Après des séances orageuses où les deux partis luttèrent, pendant des nuits entières, les partisans de l’autorité religieuse furent vaincus et s’en allèrent, sous la conduite des Labrèche-Viger et des Fabre, fonder une autre institution qu’ils appelèrent “Institut Canadien-Français.”
Ce fut une malheureuse division : au lieu de quitter le champ de bataille, la minorité qui était presqu’aussi considérable que la majorité aurait dû continuer la lutte, elle aurait obtenu les réformes nécessaires, empêché des rancunes, des colères et des conflits funestes, et préservé une institution qui méritait de vivre.
La lutte continua entre l’évêque de Montréal et Jes représentants de “l’Institut Canadien.” En 1868 un comité composé de L.-A. Dessaulles,
116 HISTOYRE DU CANADA
Joseph Doutre, J.-E. Coderre et Wilfrid Laurier fut nommé pour se rendre auprès de l’évéque, et chercher à mettre fin à des difficultés qui troublaient les consciences et menaçaient la paix des familles.
Les membres du comité mirent le catalogue tie des livres de l’Institut entre les mains de PE. I | vêque et lui demandèrent de leur indiquer les PE livres dangereux, qui devaient être enlevés de la bibliothèque ou mis sous clef, de façon à ce que personne ne püût les lire sans une permission spéciale de l’autorité ecclésiastique.
Mgr Bourget garda le catalogue pendant six mois et le renvoya sans aucune indication ; il exigeait une soumission absolue et sans condition.
Un certain nombre de membres de l’Institut, après avoir encore essayé vainement d’induire PEvêque à indiquer les livres dangereux de leur bibliothèque, résolurent de s’adresser à Rome. Des années s’écoulèrent et Rome restait muette. Malheureusement, l’Annuaire de l’Institut de 1868 contenait une conférence de M. Dessaulles et un discours de Horace Greely qui exprimaient sur la tolérance religieuse des opinions que les autorités romaines condamnèrent.
En 1869, Mgr Bourget envoya de Rome une lettre pastorale annongant que le Pape avait
condamné l’Institut, et défendant, sous peine de refus des sucrements, d’être membre de cette institution et de lire ou de garder en sa possession l’Annuaire de 1868. Les membres de l’Institut se plaignirent amèrement d’être condamnés pour des faits postérieurs à leur appel, ils se réunirent cependant et adoptèrent une résolution dans laquelle ils déclaraient se soumettre purement et simplement au décret de Rome. Mais leur soumission n’eut pas l'effet de les soustraire aux conséquences des condamnations portées contre eux.
En 1869, un nommé Joseph Guibord, imprimeur et membre de l’Institut, tomba malade et mourut sans avoir reçu les sacrements. Quelques mois auparavant, il avait fait venir un prêtre qui avait refusé de lui donner l’absolution à moins qu’il ne renonçât à l’Institut: Guibord n’avait pas voulu se soumettre à cette condition. Les autorités religieuses s’opposèrent à ce que son corps fût mis en terre sainte, et la veuve Guibord s’adressa à la Justice pour les y forcer. Un procès émouvant s'engagea et passionna l’opinion publique. MM. Joseph Doutre et Rodolphe Laſlamme représentaient la veuve Guibord, et MM. L.-A. Jetté, F.-X.
Trudel et F. Cassidy plaidaient pour la Fabrique et les autorités religieuses.
Joseph Doutre était une des fortes têtes du
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parti libéral, un avocat habile, un citoyen estimé. Il s'était fait remarquer dans sa jeunesse par des écrits fortement pensés, par des discours qui dénotaient un esprit vigoureux et un caractère indépendant de toute autorité.
II fut l’un des chefs libéraux qui contribuèrent le plus à effrayer le clergé et à le jeter dans les bras du parti conservateur. Lorsque. la lutte entre les autorités religieuses et le parti libéral éclata, il fut au premier rang des combattants. Mais c'était la lutte du pot de terre contre le pot de fer. Dans un pays où la foi est si vive et le respect du prêtre si grand, il aurait fallu que les libéraux fussent irréprochables comme catholiques pour soutenir un pareil conflit. Joseph Doutre ressentit vivement les coups mortels que le clergé porta au parti libéral et il en garda jusqu’à la mort un ressentiment profond. Il eut tort. II avait contribué plus que tout autre à effrayer le clergé, à lui inspirer la peur du parti libéra!, et puis en quoi l'intervention même exagérée et violente du clergé dans la politique diminueraitelle la valeur de la foi catholique ?
Rodolphe Laflamme avait bel air et bonne mine, aristocrate d' apparence et d'esprit, mal · g 6 des sentiments démocratiques, excellent avocat, orateur agréable, il possédait une riche clientèle et menait la vie à grandes guides.
M. Jetté était, comme il a été dit déjà plus haut, un libéral modéré, croyant et pratiquant, sage, instruit, jouissant de l’estime et de la confiance publiques.
M. Trudel était un avocat disert, un jour.
naliste fécond et vigoureux, un catholique sincère et belliqueux, un croisé d'autrefois qui n'aurait pas hésité à escalader les murs de Jérusalem comme Godefroy de Bouillon, pour conquérir le tombeau du Sauveur.
Francis Cassidy, petit irlandais, arrivé presque nu-pieds à Montréal, garçon de cœur et d'esprit, avait réussi, à force de travail et de talent, à atteindre les sommets du barreau.
Une parole facile, une intelligence vive et perspicace, un jugement droit et un Caractère bienveillant l’avaient rendu si populaire qu’il devint maire de Montréal presque sans le vouloir.
Le président du tribunal était le juge Charles Mondelet dont la vivacité, la pétulance originale et l’indépendance d'esprit et de caractère purent se donner un libre cours. Jamais homme ne fut plus heureux d’être mêlé à une pareille cause où son esprit curieux et frondeur se complaisait.
Le procès fut long, les plaidoiries savantes. Toutes les lois ecclésiastiques et civiles, le droit public et le vieux droit gallican furent passés au crible de la discussion.
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D'un côté on prétendait que la sépulture de Guibord dans le cimetière catholique, était un droit civil que personne ne pouvait lui ravir, et que s’il pouvait en être privé en vertu des lois de l’Eglise, l’excommunication majeure pouvait seule avoir cet effet funeste.
De l’autre côté on disait que l’autorité ecclésiastique a le droit de refuser la sépulture ecclésiastique à ceux qui meurent en révolte contre les lois de l’Eglise, contre des lois auxquelles ils doivent être soumis comme membres de cette Eglise, et qu’en offrant d’enterrer les restes de Guibord dans la partie du cimetière réservée aux enfants morts sans baptême et aux pécheurs publics, elle avait fait tout ce qu’on pouvait exiger d’elle ; que la sépulture ecclésiastique comme le refus des sacrements était un acte religieux qui ne relevait en aucune manière de l’autorité civile.
Le juge Mondelet condamna le curé et la Fabrique de Notre-Dame, à enterrer le défunt dans le cimetière de la Côte des Neiges. II fut très sévère à l'égard de l’évêque de Montréal, déclara que de tout temps depuis l’établissement du pays, les tribunaux avaient exercé le droit de demander compte à l'autorité ecclésiastique des motifs de sa conduite, lorsque, dans l'exercice de ses fonctions religieuses, elle enfreignait un droit civil, que d’ailleurs,
d’après même les lois ecclésiastiques, la lettre de l’administrateur du diocèse, que le curé de Notre-Dame invoquait, et les condamnations portées contre “l’Institut Canadien ” n’autorisaient pas le curé et la fabrique de Notre. Dame, à imposer à Guibord une sépulture qui était une flétrissure.
La cause fut portée devant la Cour de Revision composée de trois juges et le jugement du juge Mondelet fut infirmé, mais plutôt sur des questions de forme que sur le fond même de la question. Les avocats de la veuve Guibord portèrent la cause en appel devant la Cour du Banc de la Reine.
C’est alors que se produisit un incident qui ne fut pas le moins émouvant, parmi tous les faits qui marquèrent ce procès dramatique.
M. Doutre demanda aux juges de ce tribunal de déclarer que dans une cause où il fallait décider entre la loi civile et les lois ecclésiastiques, les juges catholiques ne pouvaient rendre justice. La cour rejeta les prétentions de M. Doutre qui demanda la permission de porter la cause devant le Conseil Privé. Les juges de ce haut tribunal décidèrent que l'autorité religieuse n'avait pas établi que les règles prescrites dans les cas d’excommunication et de refus de sépulture ecclésiastique, avaient été observées ; que Guibord, lors de sa mort, n’était
sous le coup d’aucune peine ou censure ecclé. siastique validement portée ; et que, par conséquent, il avait droit à la sépulture ordinaire des catholiques.
Ce jugement blessa profondément les autorités religieuses et tous ceux qui sont d'opinion que la cession du Canada à l'Angleterre, a eu pour effet de soustraire l’exercice de la religion dans ce pays au vieux droit gallican comme à toute autre autorité, sauf celle de Rome.
Dans le mois de septembre 1875, afin de donner effet au jugement du Conseil Privé, la dé:pouille mortelle de Guibord fut transportée, du cimetière protestant où elle avait été déposée, dans le cimetière catholique. Le corbillard surmonté d’une croix et couvert du drapeau anglais était suivi d’un bon nombre de personnes, à la tête desquelles marchait l'avocat principal de Guibond, Joseph Doutre. Le corbillard avait à peine franchi la porte du cimetière de la Côte des Neiges, que trois ou quatre cents personnes, réunies en cet endroit, l’accueillaient par des cris, des huées et une pluie de cailloux. M. Doutre et ses amis crurent prudent de revenir sur leurs pas afin d'éviter une rixe funeste, et de reprendre la route du cimetière protestant pour y remettre le corps de Guibord. Les turbulents contents de leur victoire comblèrent la fosse qui avait été creusée
dans le cimetière en. holique pour y recevoir les restes de Guibord.
Mais il fallait bien que la majesté de la loi fût respectée et que l’obéissance à l’autorité fot solennellement reconnue.
Le 16 novembre 1875, les avocats et amis du défunt, accompagnés d’un corps de troupes assez considérable, entreprirent encore une fois de transporter le corps de Guibord du cimetière protestant dans le cimetière catholique, et, cette fois, ils réussirent à le mettre dans la fosse qui depuis si longtemps l’attendait. Un énorme bloc de pierre pris dans le ciment dont la fosse est remplie indique l’endroit où repose enfin dans la paix un homme qui ne s’attendait pas à faire tant de bruit après sa mort.
La conclusion logique de cet épisode émouvant de l’histoire des troubles religieux du Canada est que dans les questions mixtes où le civil et le religieux sont mêélés, où l'Eglise et VPEtat ont tous deux des droits, de pareils conflits sont regrettables,
Depuis longtemps un bon nombre de libéraux sincèrement catholiques regrettaient de ne pouvoir condamner la politique du parti conservateur sans s’exposer à passer pour des catholiques suspects. Les jeunes gens surtout gémissaient d’être ostracisés pour des opinions, des doctrines qu’ils ne professaient point, que
souvent ils connaissaient à peine. Trouvant, en 1871, les circonstances favorables pour briser le joug du parti conservateur et voulant faire disparaître la principale cause de l’impopularité du parti libéral, ils résolurent d'offrir à la population des chefs moins compromis sous le rapport religieux et un programme plus populaire.
Le recensement de 1871 avait causé un grand désappointement dans la province de Québec, jeté l’alarme dans les esprits les plus calmes. La province d’Ontario avait 1,620,842 âmes, la province de Québec 1,190,508, la Nouvelle- Ecosse 384,800, le Nouveau-Brunswick 286,777. La province de Québec, au lieu de s’accroître d’environ 800,000 âmes, dans les dernières dix années, suivant les lois de sa progression naturelle, ne s'était accrue que de 70,000 âmes. Dans la revue déennale des forces de la nation, deux cent mille âmes canadiennes-françaises manquaie.. à Pappel. Où étaient-elles ? Qu'étaient-elles devenues ? Le flot funeste de l’émigration les avait éparpillées un peu partout dans toutes les parties du Canada et surtout aux Etats-Unis.
Les conséquences étaient graves.
La province d’Ontario qui était entrée dans la Confédération avec dix-sept députés à la Chambre des Communes, de plus que la pro-
vince de Québec, en &agnait encore six. On se demandait avec effroi ce que la province de Québec allait devenir si elle ne irouvait pas le moyen de garder sa population, et des voix 66. levaient de toute part demandant aux deux gouvernements, et même aux chefs des deux partis de s'entendre pour enrayer le mal qui dévorait le pays.
On disait que les Canadiens-Français s’expatriaient pour trouver du travail dans les usines de la Nouvelle-Angleterre, et que conséquemment ils resteraient au pays, s'ils y trouvaient le même avantage; qu’il fallait donc créer bindustrie à tout prix, et encourager la colonisation. C'était le programme de Opinion Publique, journal illustré, à grande circulation, rédigé par des jeunes gens appartenant aux deux partis.
On différait un peu sur les moyens à prendre pour donner de l’essor à l’industrie; les uns pré. chaient le régime protectionniste, d’autres propaient l’indépendance du pays, sinon l’indépendance totale, du moins l’indépendance commerciale, c’est-à-dire le droit pour le Canada de conclure librement ses traités de commerce aux conditions les plus avantageuses, et de taxer les produits de l’Angleterre comme ceux des autres pays.
La plupart s’accordaient à dire que si nous
ne pouvions pas obtenir par la réciprocité la jouissance du marché des Etats-Unis, nous devions alors protéger le nôtre en imposant sur les marchandises américaines les mêmes droits qu’ils imposaient sur nos produits,
C’est sous l’empire de ces idées et de ces gentiments que les fondateurs du parti national se réunirent et formulèrent un programme dont les principaux articles étaient : la réforme des lois électorales et de l’administration de la justice, l’abolition du double mandat, l'établissement du scrutin secret, la contestation des élections devant les tribunaux, la création d'écoles spéciales des arts et métiers, l’encouragement de la colonisation par la concession gratuite de terres, l’abolition du Conseil Législatif, l'élection des sénateurs par le peuple ou par les législat e, provinciales, l'opposition à la construction du chemin de fer Canadien du Pacifique, tant que le Nord-Ouest ne serait pas suffisamment colonisé, et enfin l’obtention du droit absolu pour le Canada de régler à son gré ses relations commerciales avec les autres pays.
Comme on le voit, il n’était question ni de tarif protectionniste ni de réciprocité ; on croyait qu'il fallait avant tout obtenir le droit de conclure des traités de commerce sans tenis compte des intérêts de l’Angleterre. On pensait que c'était la seule manière pratique de faire
disparaître i’objecion de ceux qui disaient que les Etats-Unis ne consentiraient jamais à ouvrir leur marché à nos produits si nous n’adoptions Pas un tarif équivalent au leur contre les produits de l’Angleterre et des autres pays.
On verra, plus tard, que conservateurs et libéraux finirent par arriver à la conclusion que le seul moyen pratique d’encourager l’établisse. ment des manufactures dans le pays était d’avoir un tarif assez élevé pour empêcher les Américains d’inonder notre marché de leurs produits,
C'était la seule solution praticable et raisonnable, la seule politique vraiment nationale, car on aura beau vanter les théories des savants champions du libre-échange, il n’en est pas moins vrai qu’un jeune pays où tout est à créer ne peut, sans se ruiner, lutter contre un vieux pays où l’industrie a atteint son apogée.
Les vieux libéraux, comme les chefs conservateurs d’ailleurs, avaient des idées erronées sur cette question. Ils étaient tous plus ou moins imprégnés des théories libre-échangistes des Cobden, des Bright et des Mills; ils oubliaient que l’Angleterre ne devint libre-échangiste que le jour où son industrie manufacturière fut devenue, grâce à un tarif prohibitif, capable de lutter contre les produits du monde entier. Ils oubliaient que Mills lui-même, après
avoir écrit des centaines de pages en faveur da libre-échange, termine son ouvrage en avouant que la protection peut être bonne pour aider un jeune pays à développer son industrie.
Pour donner confiance au clergé et dissiper les craintes des conservateurs et des libéraux modérés, on choisit pour chef du nouveau parti, M. L.-A. Jetté. C'était un choix judicieux. M. Jetté était reconnu pour un catholique sincère, croyant et pratiquant, moral, honnête et instruit. II venait de plaider pour l'autorité ecclésiastique dans la fameuse affaire Guibord, et avait prononcé un plaidoyer remarquable sous le rapport du fond et de la forme,
C'était un homme froid, conciliant, pondéré, doué d’un jugement sain, droit et pratique, d’un esprit cultivé, d’un caractère où la douceur était unie à la fermeté,
II était l’un des chefs de la jeunesse qui s'était séparée de l’Institut Canadien pour fonder l’Institut Canadien-français, et il avait eu souvent le courage de condamner les doctrines trop libérales de quelques-uns des chefs du parti libéral.
Aussi le programme national fut-il salué avec joie, surtout, par un grand nombre de vieux libéraux des campagnes à qui leurs curés faisaient la vie dure, et accueilli avec respect par beaucoup de conservateurs mécontents de la
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conduite du gouvernement relativement aux : écoles du Nouveau-Brunswick, aux troubles du Nord-Ouest, et au traité de Washington.
Mais le plus grand, le seul succès même du parti national fut l'élection de son chef, M. Jetté, contre Sir Georges-Etienne Cartier. Ce triomphe éclatant n’eut pas l'effet d'ouvrir les portes du Cabinet à Jetté, qui se laissa d'ail. leurs assez facilement ignorer et joua dans la Chambre un rôle modeste. Lorsque les élections de 1878 arrivèrent, il comprit qu’il ne pouvait retourner devant les électeurs sans s’exposer à une défaite humiliante. Il accepta la place de juge que le gouvernement lui cf'rait, et qui convenait si bien à son caractère et à son intelligence.
Le parti national avait cessé de vivre.
On le verra reparaître plus tard, sous une autre forme, pour disparaître encore après avoir fasciné un moment l'esprit de la population. Dans un pays jeune comme le nôtre, où les hommes qui se livrent à la politique sont peu nombreux et n’ont pas de fortune, un troisième parti, — qu’il s'appelle national ou indé. pendant, — n'a pas la chance de vivre longtemps. C’est un vase d argile entre deux pots de fer, il est fatalement écrasé. Mais il peut, à cer. taines heures, avant d’être absorbé, opérer une diversion dans opinion publique et faire pen-
cher la balance d’un côté ou de l’autre. La constitution de 1867, ne pouvant fonctionner que grâce à un système de concessions mutuelles, II sera toujours facile à un homme de talent de jeter l’alarme dans les esprits en faisant croire à tort ou à raison que les droits, les intérêts ou les sentiments d’une province ou d’une nationalité ont été sacrifiés ou froissés. Son rôle pourra être utile, mais souvent aussi dangereux.
En même temps que le parti libéral subissait une évolution désirée par'tous les hommes modérés et disposés à donner au clergé des gages d’orthodoxie, un travail sérieux de désagrégation s’opérait au sein du parti conservateur et donnait naissance au programme catholique.
Les démélés de Mgr Bourget avec l’Institut Canadien, le fameux procès Guibond, la division de la paroisse de Notre-Dame et la création d'nne université indépendante, à Montréal, avaient profondément remué les esprits et créé l'impression, dans le monde ecclésiastique, que les hommes publics de ce pays étaient imbus de doctrines libérales et gallicanes réprouvéer par l'Eglise. Une croisade fut organisée pour combattre ces doctrines et enseigner aux hommes publics les vérités qui devaient guider leur conduite. Les deux chefs principaux de la guerre sainte étaient Mgr Bourget de Montréal
et Mgr Lafièche des Trois-Rivières, deux Ev.
ques renommés pour l’ardeur de leur foi, la sincérité de leurs convictions et la sainteté de leur vie, mais tous deux également inflexibles et d’une rigueur implacable dans l’accomplissement de leurs devoirs,
Ils avaient pour les seconder plusieurs journaux dont les principaux étaient le Nouveau- Monde, plus tard le Monde de Montréal et ie Journal des Trois-Rivières. L'abbé Lamarche, un prêtre de talent, avait été chargé de la direction du Nouveau-Monde ; plus tard, il fut remplacé par M. F.-X. Trudel, avocat et journaliste d’une grande valeur.
Le programme catholique, sous l'égiñe d'hommes si éminents, fit de rapides progrès et souleva des tempêtes formidables. Les chefs du parti conservateur, plus habitués à la flatterie qu'à la critique, se révoltèrent à l’idée qu’on pouvait, qu’on osait soupçonner leur orthodoxie et donnèrent l’ordre à leurs amis de foudroyer les mécréants.
Sommés de définir leurs griefs et leur but, les insurgés répondirent à cette sommation en formulant leurs vues sous la forme d’un programme que tous les fidèles, candidats, députés
+ ministres devaient signer et par lequel ils s'engageaient à se conduire toujours conformément aux doctrines de l'Eglise, et à faire tout
ce que les évêques exigeraient pour corriger les lois du pays et les mettre d’accord avec les doctrines exprimées.
Les électeurs étaient invités à n’accorder leurs suffrages qu aux candidats qui accepteraient le programme catholique. Voici quelle était la conclusion de ce Syllabus politique:
“1° Si la lutte se fait entre deux conservateurs, il va sans dire que nous appuierons celui qui acceptera le Programme,
“2° Si, au contraire, elle se trouve engagée entre un conservateur d’une nuance quelconque, et un adepte de l’école libérale, nos sympathies actives seront pour le premier.
“3° Si les seuls candidats qui s'offrent à nos suffrages dans un comté sont tous libéraux ou oppositionnistes, nous devons choisir celui qui souscrira à nos conditions.
“4° Enfin, dans le cas où la contestation serait engagée entre un conservateur rejetant notre programme, et un oppositionniste l’acceptant, la position serait plus Aélicate.
“5° Voter pour le premier serait nous mettre en contradiction avec la doctrine que nous venons d'exposer. Voter pour le second serait mettre en péril ce parti conservateur que nous voudrions voir puissant. Quel parti prendre entre ces deux dangers? Nous conseillons alors l’abstention des électeurs catholiques. ”
HISTOIRH DU CANADA 158
Les hommes publics des deux partis ne trouvalent rien dans ce programme qu’un catholique ne pût accepter, mais ils redoutaient les exagérations auxquelles son interprétation donnerait lieu, les passions et les colères, les discussions violentes et les résistances dangereuses qui en seraient le résultat. Ils disaient que le groupement des catholiques en parti distinct amènerait le groupement des protestants, Punion des provinces anglaises dans la politique fédérale et la perte des avantages et de la protection que nous devons à la division des partis sur le terrain politique. Les conservateurs ajoutaient que la création d’un troisième parti aurait pour effet de les affaiblir au profit des libéraux et de semer la division et la discorde au sein même de l’Eglise.
C’est en effet ce qui arriva.
On voyait, d’un côté, les évêques de Montréal et des Trois-Rivières, et de l’autre, l’archevé. que de Québec, Mgr Taschereau, Mgr Langevin de Rimouski et le Séminaire de Montréal.
Les Messieurs de St-&ulpice étaient entrés en lutte avec Mgr Bourget, à propos de la division de la paroisse de Notre-Dame, à laquelle ils s’opposaient en réclamant les droits et privilèges qui leur avaient été accordés par les rois de France. L’évêque de Montréal affirmait, de Par son autorité épiscopale, la nécessité, dans
l'intérêt de la religion, de diviser la paroisse de Montréal qui devenait trop vaste et de créer de nouvelles paroisses soumises à son autorité et administrées par des curés qu’il nommerait.
Le Séminaire répondait que la loi lui donnait la cure de l’ancienne paroisse de Montréal et qu’il voulait la garder, qu’il ne refusait pas de créer de nouvelles paroisses et de construire des églises, lorsque c’était nécessaire, mais qu'il ne pouvait renoncer au privilège de les administrer. Ses avocats étaient MM. Cartier, Pomininville et Bétournay, et sa cause était soutenue énergiquement par la Minerve, organe du parti conservateur,
Ces messieurs disaient que la loi ne reconnais sait que la paroisse civile dont le curé seul pouvait et devait tenir les registres de l’état civil, que les curés de paroisses simplement canoniques ne pourraient pas légalement tenir ces registres.
Mgr Bourget et ses partisans reprochaient à M. Cartier et à ses amis de s’opposer aux vues de leur évêque et d’invoquer, pour justifier leur position, des lois qu’ils avaient le pouvoir et le devoir de changer.
L’évêque finit par triompher. II divisa la paroisse Notre-Dame, nomma les curés des nouvelles paroisses et la loi amendée leur permit de tenir les registres de l’état civil. Les querelles engendrées par la question de la division
de la paroisse de Notre-Dame et de la tenue des registres d’état civil, furent insignifiantes comparées à celles que souleva la question de l’établissement à Montréal d’une université catholique indépendante de celle de Québec. Le champ de bataille fut beaucoup plus étendu, la lutte plus ardente, les combattants plus nombreux.
Mgr Bourget entouré d’un état-major nombreux, et puissamment aidé par l'Ecole de Médecine de Montréal, entreprit contre l’Université Laval de Québec, que soutenait Mgr Taschereau, une lutte épique
Leveque de Montréal et ses amis réclamaient avec énergie, pour Montréal, l'avantage d’avoir une université indépendante. L’archevêque Taschereau et les partisans de l’Université Laval prétendaient, avec non moins d'énergie, que la création d’une université indépendante, à Montréal, tuerait celle de Québec. Ils faisaient valoir les sacrifices faits par les fondateurs de Laval, pour créer l’enseignement universitaire dans le pays, et invoquaient à l’appui de leur opinion les bulles papales et les lois de l'Etat. Rome était inondée de pétitions, de protêts et de plaintes, envahie par des députations qui demandaient justice avec une ardeur et une violence extrêmes.
A ces éléments de discorde s’ajoutait la question toujours brûlante de l'intervention du clergé dans la politique et les élections.
Rome écoutait, avec une certaine stupéfaction, les accusations dont les deux partis en lutte s’accablaient, et se renseignait ; elle envoyait même au Canada des délégués apostoliques dont les conseils et les décisions, il faut l'avouer, avaient peu d’effet et suscitaient de nouvelles discussions. a
A voir les combattants, à les entendre se condamner, s’ostraciser réciproquement au nom de l’Eglise, on se demandait s’il restait encore au Canada, parmi les membres du clergé comme parmi les laïques, des catholiques orthodoxes,
Les hommes de l’époque actuelle ne peuvent pas se faire une idée de la légèreté avec laquelle on mettait alors en doute l’orthodoxie des évêques, des prêtres et des citoyens les plus vénérables, de l’acharnement qu’on déployait à poursuivre tout ce qui était libéral, tout ce qui paraissait l’être. Le nom même de libéral fut proscrit, au point qu’il ne fut plus permis de se dire libéral-conservateur. II fallait etre conservateur purement et simplement,
Les chefs libéraux depuis si longtemps dénoncés comme des catholiques compromis, ne
voyaient pas, sans un certain plaisir, leurs ad · versaires se déchirer avec tant d’acharnement ; ils étaient heureux de se trouver en si bonne <ompagnie et se disaient avec raison que ces abus, ces exagérations serviraient leur cause, que le peuple finirait par avoir des doutes sur la valeur de toutes ces inculpations lancées sans discernement à droite et à gauche. Ils comprirent qu’ils ne pouvaient manquer de bens. ficier de P'agitation qui se faisait au sein des deux partis et, comme les conservateurs, ils eurent, un moment, la faiblesse de sacrifier leur nom et de consentir à s’appeler le parti national. Ils savaient bien que le sacrifice ne durerait pas plus longtemps que l’union précaire des nationaux et des programmistes,
Cette union s'était affirmée surtout dans l'élection de la division Est de Montréal, où elle contribua, dans une grande mesure, à faire élire le chef du parti national, M. L.-A. Jett, contre Sir Georges - Etienne Cartier.
La défaite du chef, de l’homme le plus populaire et le plus puissant du parti conservateur, dans la province de Québec, envenima les querelles, et les dissensions intestines qui divisaient ce parti et l’affaiblissaient gravement.
Lorsque les programmistes virent arriver au pouvoir les vieux libéraux, lorsqu'ils consta. tèrent que leurs efforts pour faire élire Jetté
contre Cartier, n'avaient eu d autre résultat que d'assurer le triomphe des hommes qu’ils redoutaient, des représentants légitimes du libéralisme qu’ils combattaient avec tant dacharnement, ils éprouvèrent un sentiment d’inquiétude et résolurent de faire payer cher au parti libéral, l’aide qu’ils lui avaient donnée.
Dans les élections partielles qui eurent lieu pour le parlement fédéral, comme aux élec.
tions provinciales de 1875, ils marchèrent, bannières déployées, à la tête des conservateurs, et préchèrent la guerre sainte,
ral dans les collèges, les universités, jusque sur les marches des trônes épiscopaux. C'était le règne de la terreur religieuse.
Cette terreur menaçait de détruire toute conviction, toute indépendance, de saper à sa base le fondement de nos institutions politiques.
Plutôt que de passer pour libéral, on excu-
sait tout, on justifiait toutes les erreurs, tous les abus. Quelques hommes avaient le courage de rester debout et de réclamer le respect de leurs droits politiques et de leurs con- Aences, mais beaucoup n’osaient Pas entreprendre une lutte funeste à leurs intérêts personnels et à leur tranquillité.
D'était un état de choses alarmant pour les esprits sages et clairvoyants, L'un des chefs les plus ardents et les plus habiles de la croisade religieuse fut Israël Tarte qui plus tard ne se gêna pas, en changeant de parti, de changer d’attitude et de se joindre aux libéraux pour dénoncer les mêmes abus, les mêmes exagérations.
I y avait beaucoup de bonne foi et de sincérité chez les combattants, mais l’esprit de parti Vemportait ches un bon nombre sur le sèle religieux.
La position de l’évêque ou du prêtre qui a charge d’âmes et se croit obligé pour faire son devoir de condamner certaines opinions ou doctrines mérite le respect. Mais attitude du citoyen qui réclame le libre exercice de ses droits politiques dans les matières laissées aux disputes des hommes, est aussi digne de sympathie.
La question d’empiétement sur les droits réciproques des uns et des autres est toujours une question difficile à résoudre. Mais Rome a démontré que l’on peut s’adresser avec confiance à sa sagesse, à sa prudence.
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