‹ Histoire du Canada depuis la Confédération, 1867-1887 [microforme]Chapitre 18 sur 35 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

APPELS DU PARTI LIBÊRAL AUX TRIBUNAUX CIVILS ET A ROME — MISSION DE MGR CONROY.

Les libéraux dénoncés, humiliés, écrasés sous le poids des accusations, protestaient ei réclamaient le droit de préférer un parti à l’autre.

Ils souffraient dans leur âme et conscience d’être ainsi dénoncés par leurs prêtres, par des hommes qu’ils aiment et vénèrent, II leur était cruel de se trouver dans Pobligation de leur déplaire afin de rester fidèles à leurs convictions politiques, car ils sont rares parmi les Canadiens-Français ceux qui n’apprécient pas avec enthousiasme les vertus, le dévouement et le patriotisme de leur clergé.

Ils affirmaient que, depuis trente ans, ils n’avaient rien fait pour mériter les accusations dont ils étaient victimes, et que rien ne justifiait le peuple de redouter un parti plutôt que Pautre, au point de vue religieux. Ils disaient que,

loin d’être les ennemis du clergé, ils étaient ses amis les plus fermes, les plus dévoués. Mais plus ils se plaignaient et protestaient, plus on les anathématisait, et les journaux qui se faisaient les interprètes de leurs plaintes et de leurs griefs, étaient ostracisés. Enfin les chefs libéraux résolurent de se protéger, et de revendiquer leurs droits de citoyens en s’adressant aux tribunaux.

Une élection avait eu lieu en 1876, dans le comté de Charlevoix, entre un ancien ministre, l’hon. M. Langevin, et un député, M. Tremblay, un brave homme, un bon éatholique, un député modèle qui, à Québec comme à Ottawa, avait noblement et courageusement fait son devoir.

Malgré sa popularité, Tremblay fut écrasé par l'intervention active des prêtres du comté dans la lutte,

Il y avait, à Québec, un avocat de talent et de caractère, l’un des professeurs les plus estimés de l’Université Laval. Au risque de perdre sa chaire et d’encourir des colères formidables, Il entreprit de faire annuler l’élection de M. Langevin, pour influence indue et intimidation spirituelle. Il réussit à prouver d’une façon irréfutable et à établir clairement que partout, dans toutes les paroisses du comté de Charlevoix, les curés avaient proclamé que voter pour

pour le candidat libéral, était un péché grave et un grand danger pour la religion.

Le juge Routhier avait eu la faiblesse de décider que les tribunaux civils n’avaient pas juridiction en pareille matière et que la cause relevait uniquement de l’autorité religieuse,

Mais la cause fut portée devant la Cour Suprême et le juge Taschereau, frère de l’archevêque de Québec, rendit, au nom de cette cour, un jugement conçu en termes énergiques qui annulait l’élection de M. Langevin pour influence indue et proclamait énergiquement que les faits établis constituaient une violation flagrante de la constitution et des lois du pays, en ce qu'ils empechaient les électeurs d'exercer librement leurs droits de citoyens. Rien de plus vrai. Qui va prétendre sérieusement que l’électeur menacé du refus des sacrements ou des vengeances du ciel est libre de voter suivant son jugement et sa conscience ?

Cela veut · il dire que le clergé n’a pas le droit de dénoncer les doctrines pernicieuses, les attaques contre la religion, la morale et l’ondre social, lors même qu’un parti devrait en souffrir ?

Non, non, le clergé a le droit, et même le de. voir de défendre les intérêts sacrés confiés à sa garde. Mais de Id à dénoncer, à condamner tout un parti pour des doctrines qu’il répudie,

pour des opinions personnelles exprimées par quelques-uns de ses membres, il y a une distance considérable. Il y a une différence énorme entre le prêtre agissant ou parlant comme citoyen, exerçant ses droits d’électeur et le ministre de Dieu officiant à la chaire où au confessional. Mais les décisions de Rome ont posé assez clairement les principes qui doivent être suivis en cette matière, il est inutile d’y rien ajouter.

La cour de revision de Québec annulait presqu’en même temps pour des raisons ‘emblables l'élection de M. Beauchesrie, dans le comté de Bonaventure.

On se rua alors sur les juges, sur les avocats, sur tous ceux qui avaient contribué à faire triompher un principe si juste, si équitable : on alla jusqu'à demander leur excommunication, un évêque osa même affirmer qu’ils étaient excommuniés ipso facto. Les juges Casault et MeGuire s’adressèrent à Rome et menacèrent de sévir contre l’évêque qui avait dénoncé spécialement le juge McGuire. Rome leur rendit justice.

La fameuse question des immunités du clergé fut soulevée avec passion, les prétentions les plus dangereuses furent énoncées, les doctrines les plus impraticables proclamées. On ne crai-

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gnit pas d’affirmer que poursuivre les prêtres devant les tribunaux civils, même pour les faire condamner à Payer une dette légitime, était une faute grave, qu'ils n’étaient justiciables que des tribunaux ecclésiastiques. II fal.

lait s’adresser à lofficialité ; mais comme l’of.

ficialité n’était nulle part organisée en vue de

rendre justice et de forcer les parties à exécuter

ses sentences, on peut se faire une idée des pro-

testations que ces prétentions exagérées firent surgir parmi les gens raisonnables et indépendants.

mettaient sérieusement en danger l'avenir du catholicisme au Canada, et menaçaient de ruiner complètement l'influence spirituelle du clergé et de détruire le respect et la confiance dont il doit jouir Pour accomplir dans ce pays son œuvre bienfaisante.

M. Cauchon Prépara un mémoire qui, après avoir été revu et corrigé, fut envoyé à Rome, et le Souverain Pontife, justement alarmé, char. gea un prélet distingué, Mgr Conroy, de venir au Canada faire une enquête sur les faits allé. Sués dans le mémoire libéral.

Mgr Conroy arriva à Québec, en 1876. C'était un * d'une grande distinction intellec-

tuelle et physique, d’un caractère élevé et conciliant.

I parcourut le pays, reçut partout les ovations les plus enthousiastes, et ne mit pas de temps à se convaincre que, pour le moment, il n’y avait pas de raison d’ostraciser un parti plutôt que l’autre, au point de vue religieux.

Emerveillé de trouver dans un pays en grande majorité protestant un peuple si profondément catholique, il comprit la nécessité de mettre fin à des querelles et à des abus qui finiraient par produire ici comme ailleurs des résultats désastreux. Il comprit qu'il'était dangereux de laisser croire et dire que dans ce pays où règne la liberté politique, les catholiques ne pouvaient comme les protestants exercer librement leurs droits de citoyens,

Après une enquête minutieuse il engagea les évêques de la province de Québec, à lancer un décret qui se terminait par les lignes suivantes:

“ Malheureusement et contre notre intention, quelques-uns ont cru voir dans ce document (une lettre pastorale antérieure) un abandon de la région des principes pour descendre sur le terrain des personnes et des partis politiques. Nous avons voulu vous exposer la vraie doctrine sur la constitution et les droits de l' Eli se, sur les droits et les devoirs du clergé dans

la société, sur les obligations de la presse catho- -

lique et sur la sainteté du serment ; tel a été notre unique but, telle est encore notre intention. En cela, nous suivons l’exemple du Saint. Siège qui, en condamnant les erreurs du libéralisme catholique, s’est abstenu de signaler les Personnes ou les partis politiques. IU n'existe, en effet, aucun acte pontifical condamnant un parti politique quelconque,

Cette lettre pastorale, venant après les discours dans lesquels

la portion de la po galse du pays qui

Les libéraux se félicitèrent d’avoir eu la bonne pensée de s’adresser à Rome, pour obte-

— tétnensen siens caen

— entire

nir la paix de leur conscience et le respect de

leurs droits politiques, Bon nombre d’entre eux crurent avec raison qu’ils avaient rendu un grand service, non seulement à leur parti, mais à l'Eglise canadienne et à leur nationalité, en provoquant la sage et puissante intervention du Saint-Siège pour faire cesser des abus et des griefs qui mettaient en danger l'influence salutaire que le clergé exerce dans l'intérêt

moral, religieux et national des Canadiens- —

Mgr Conroy partit, laissant un souvenir beureux et salutaire de son passage dans ce pays et la preuve éclatante de la compatibilité de la religion catholique bien comprise avec le libre exercice des droits des citoyens dans un pays démocratique. Il partit au milieu des souhaits de bonheur de la population qu'il avait édifiée par ses paroles de paix et de charité et par des conseils pleins de sagesse.

U était à peine parti, que le télégraphe annonçait sa mort presque soudaine à Terreneuve. Nulle part, on ne regretta plus qu’en Canada la fin prématurée d’une carrière si noble, si utile à l’Eglise, si pleine de promesses et d’espérances.

Les enseignements contenus dans la lettre des évêques de la province calmèrent un peu les

eaux agitées de notre monde religieux et politique, mais ce calme ne dura pas Ceux que la sagesse du délégué

mencèrent bientôt la croisade religieuse.

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