CHAPITRE XIX
LES ÉLECTIONS DE 1878 — RETOUR DU PARTI CONSERVATEUR AU POUVOIR — LE REMA- - NIEMENT D TARIF — LA QUESTION LETELLIER — LE C. DE r. CANA- DIEN DU PACIFIQUE — LES LISTES ÉLECTORALES.
Lorsque les élections de 1878 eurent lieu, le peuple qui souffrait se rangea naturellement du côté de ceux qui lui promettaient du pain. Saus doute, il était injuste de prétendre que le tarif adopté par le ministère Mackenzie était la cause de la crise financière qui ravageait indistinctement les pays de protection ou de libre-échange. En élevant les droits de 15 à 173, le gouvernement libéral avait amélioré le tarif de ses prédécesseurs et l’avait rendu de 23% plus protecteur qu'il ne l’était sous les conservateurs. Si la crise était le résultat du tarif, les chefs conservateurs qui, jusqu’en 1875, avaient refusé de le modifier, en étaient respon-
sables. Ce n’est pas en remaniant le tarif pen · dant la crise que le ministère Mackenzie aurait ramené soudain la prospérité dans le pays.
Mais les partisans de la protection disaient que si les conservateurs avaient eu tort de méconnaître les avantages du système protectionniste, les libéraux avaient eu encore plus tort de le repousser lorsque le peuple le demandait à grands cris.
Les libéraux furent logiques en restant fidèles à leurs principes, et les conservateurs furent pratiques, en faisant bon marché des leurs ; ils accomplirent par nécessité et pour arriver au pouvoir ce qui était nécessaire depuis longtemps pour développer l’industrie naissante du pays, surtout depuis l’abrogation du traité de rétiprocité entre les Etats-Unis et le Canada. Que l’Angleterre, comme nous avons déjà dit, après être parvenue, grâce à un tarif prohibitif, à produire à plus bas prix que les autres nations, ait ouvert les portes de son marché afin d’écouler ses produits et d'importer, dans les meilleures conditions possibles, les céréales dont elle avait besoin Pour nourrir sa population, c’est naturel et pratique, Qu’un jeune pays comme le Canada consente, afin d’obtenir le marché immense des Etats-Unis, et d’attirer leurs capitaux, à subir la concurrence de leurs produits mauufacturés sur son propre marché,
c’est encore naturel, ou c’est du moins une question discutable. On peut prétendre avec raison que les capitalistes américains seraient les premiers à venir exploiter les trésors d'industrie que renferme le Canada, et que le tort causé d’abord à quelques-unes de nos industries serait plus que compensé par le développement gigantesque de la richesse du pays. Mais que ce jeune pays, privé du riche marché de ses voisins, admette de partager le sien avec eux et reçoive à bras ouverts leurs produits vendus souvent à sacrifice: c’est difficile à comprendre.
Les libre-échangistes ressemblent un peu à ceux qui, dans un pays dont les voisins sont armés jusqu'aux dents, prêchent le désarmement. Ils devraient commencer au Canada par décider les Américains à nous ouvrir leur marché avant de leur livrer le nôtre.
Les libéraux avaient beau dire que protéger l’industrie, comme le demandaient les conservateurs, c'était enlever à la masse du peuple plusieurs millions de dollars, au profit de quelques individus, que c’était accroître le prix des marchandises et de tous les articles de consommation, les conservateurs répondaient qu’il valait mieux payer un peu plus cher et avoir l’ar. gent pour acheter les choses nécessaires à la vie que d’être dans l’impossibilité de se les proeurer, même à bon marché.
Ceux parmi les libéraux qui avaient demandé d'établir la protection étaient disparus ou se taisaient. M. Jetté avait cru prudent de se faire nommer juge et le Bien Public, organe des libéraux modérés et protectionnistes, dont l’auteur de ce livre était l’un des propriétaires, avait cessé de paraître plutôt que d’amener son drapeau.
Le résultat des élections de 1878 fut un désastre pour le parti libéral ; il fut écrasé dans toutes les provinces, ,
M. Mackenzie donna sa démission et Sir John-A. Macdonald fut de nouveau appelé au pouvoir.
Le nouveau ministère se composait de Sir John-A. Macdonald et de MM. Tilley, Campbell, Langevin, Tupper, Pope, Masson, Bowell, Baby, Thompson, et plus tard MM. Chapleau, Caron et Mousseau en firent partie,
La session fédérele de 1879 fut remarquable par le remaniement du tarif et la destitution de M. Letellier de St - Just comme lieutenantgouverneur de la province de Québec.
Le ministère, fidèle à ses promesses, arbora hardiment le drapeau protectionniste et fit adopter un tarif qui élevait de cinq à quinze pour cent les droits sur toutes marchandises importées.
Ce fut un curieux spectacle de voir les chefs conservateurs renier leurs doctrines passées pour faire pénétrer dans le tarif ce que M. Tupper avait appelé le fin tranchant de la hache protectionniste. La hache était devenue une vraie mascotte, un bienfait des dieux: Sir John oublia de dire que les conservateurs de la province de Québec lui avaient mis le couteau sur la gorge, pour le forcer à accepter la nouvelle politique.
Il eut raison toutefois, non seulement pour son parti mais dans l'intérêt du pays, de se rendre aux vœux de la population. Le nouveau tarif fut salué par les acclamations de toutes les classes, et surtout des manufacturiers et des ouvriers, qui y voyaient un gage de la résurrection financière et le glas de la misère politique.
Sans doute, comme on devait le prévoir, les effets ne s’en firent pas sentir immédiatement, et la crise continua de sévir encore pendant près de deux ans, ce qui permit à M. Mackenzie et à ses amis de parler avec complaisance des espérances déçues qu'avait fait naître ce qu’on appelait la Politique Nationale.
Le remaniement d’un tarif ne transforme pas du jour au lendemain la situation économique d’un pays, surtout lorsque cette situation est le résultat d’un état de choses dont souffrent tous