HISTOIRE PI CANADA
les pays du monde; mais il est évident que cer. taines branches d'industrie auraient moins souffert en toute circonstance, si des droits plus élevés eussent empêché les Américains d’inonder le marché canadien de leurs marchandises de rebut, vendues à vil prix, si surtout elles avaient possédé lors de la crise la force et la vigueur que leur auraient données plusieurs années de protection.
Les libéraux avaient prétendu que l’imposition de droits élevés sur les marchandises anglaises seraient considérée en Augleterre comme une injustice et un manque de loyauté, et de fait quelques-uns des principaux journaux anglais ne se génèrent pas de condamner ouver. tement la nouvelle politique canadienne.
On avait pr ré de veto, de refus de sanction, mais le temps est passé où l'Angleterre pouvait empêcher les colonies britanniques de taxer ses produits comme ceux des autres pays.
Il est incontestable que le tarif de 1879 a eu pour effet de donner un puissant essor au progrès du pays, de développer les industries existantes et d’en créer de nouvelles » et ce serait une erreur de prêcher en Canada le libre-échange tant que les Etats-Unis n’abandonneront pas leur politique de protection à outrance.
Au moment où s’éleva la question Letellier, le ministère de Boucherville administrait la
province de Québec, Il était fort et puissant, car il avait une majorité de trente-cinq voix. Rien ne paraissait devoir troubler son existence paisible, et Il travaillait ardemment à mettre à exécution la politique de construction de chemins de fer inaugurée par les ministres précédents, lorsque l'orage éclata dans son ciel serein.
Lun des vétérans les plus robustes de l’ai mée libérale, Letellier de St-Just, l’homme des grandes luttes, des combats légendaires, avait été nommé lieutenant-gouverneur de la province de Québec par le ministère Mackenzie,
II avait pour premier ministre M. de Boucherville, le conservateur le plus convaincu, le chef des Programmistes et des Castors, mais, aussi, un chef digne de confiance, représentant respectable de l’une de nos vieilles et glorieuses familles canadiennes.
Deux hommes aussi opposés par le caractère
et les tendances ne pouvaient se trouver constamment en contact sans danger.
Mais le péril venait surtout de ce que M.
de Boucherville, qui était calme, avait pour Procureur-général M. Auguste-Réal Angers, un homme de talent, hardi, ardent et belliqueux.
Des malentendus, des frictions se produisirent, les relations devinrent tendues, et, un
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jour, une nouvelle dramatique fit le tour du Pays : le lieutenant-gouverneur Letellier avait renvoyé ses ministres.
Voici ce qui c'était passé :
Depuis plu..ieurs années, le principal article du programme des ministres était la construction de chemins d er sur la rive nord du Saint. Laurent, entre Quéhec et Montréal. Des compagnies surgissaient de toute part et réclamaient leur part de subventions,
En 1874, le gouvernement avait résolu d’acorder à ces compagnies 52000 par mille, et en 1875, une subvention additionnelle de 61800 par mille. Comme il arrive en pareil cas, chaque député voulait avoir son chemin de fer. Le gouvernement était aux abois.
Pendant la session de 1877, M. Angers pro- Posa ses fameuses résolutions destinées à soulever tant de mécontentements. D'abord le tracé du chemin de fer de la rive Nord était changé, au lieu d’arriver tout droit à Montréal en traversant la rivière des Prairies au Bout · del'Isle, on allongeait la ligne de plusieurs milles afin de le faire passer à Terrebonne, dans le comté représenté par M. Chapleav. Ce changement destiné à raccorder le chemin de la rive nord à celui de Montréal et Ottawa, dans le voieinage de Saint-Martin ou de Sainte-Rose, met-
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tait en péril l'établissement du terminus dans la partie Est de Montréal,
Or, c’est pour posséder le terminus en cet endroit que le Conseil de ville et la population de Montréal avaient souscrit un million pour la construction de la ligne.
La ville de Québec et les autres municipalités qui avaient souscrit n’étaient pas moins mécontentes d’un changement fait clairement dans l'intérêt de quelques hommes politiques.
Elles menaçaient de refuser de payer leurs souscriptions. Mais on avait prévu leur mauvaise humeur, les résolutions décrétaient que dans le cas où les municipalités refuseraient de fournir au gouvernement les débentures promises, un syndic nommé par le gouvernement aurait le pouvoir de les signer après un avis de quinze jours et si l'intérêt sur ces débentures n'était pas payé, le shérif pourrait prélever le montant dû avec intérêt et frais sur les biens mobiliers et immobiliers des contribuables. Cette substitution du pouvoir exécutif à l’autorité judiciaire constituait un empiétement dan gereux, un précédent redoutable.
M. Angers, irrité par les clameurs publique:
qui s’élevaient de toutes parts, s’écria qu’il fallait prendre les municipalités à la gorge.
Des assemblées publiques eurent lieu pour
protester contre la politique du gouvernement, et, un soir, la population de Québec promena par les rues un mannequin représentant M. An. gers qu’elle alla brûler en face du parlement au milieu d’une tempête de cris ét de sifflets.
Le ministère effrayé fit appel à la troupe et à la police pour se protéger. Ce n’est pas tout. Les malheureuses résolutions étaient à peine proposées que le ministère, afin d’équilibrer son budget, proposait d’imposer une taxe nouvelle sous formes de timbres sur les documents judiciaires. Quelques jours après, M. Angers proposait d’autres résolutions accordant encore des subventions à d’astres Compagnies de chemin de fer.
C’est à propos de ces résolutions et de ces projets de taxe que les difficultés éclatèrent entre le lieutenant-gouverneur et le premier ministre. f
M. Letellier prétendit qu'on avait soumis à la Chambre ces projets de loi, entre autres celui qui concernait le che:nin de fer de la rive Nord, sans avoir obtenu son assentiment préalable ; que cette négligence constituait une violation des prérogatives de la Couronne ; et qu'il avait vainement appelé l’attention du premier ministre sur les dangers et sur l’inopportunité de certaines mesures du gouvernement.
M. de Boucherville répondit qu’il avait déposé les résolutions concernant ce chemin devant la Chambre, le 29 janvier, après avoir reçu, par télégramme de la Rivière Ouelle où se trouvait le gouverneur, l’autorisation de présenter des résolutions concernant finances ; Que pendant un mois ces résolutions avaient été discutées par la Chambre ; et que, le 19 février, il en parla à M. Letellier qui le quitta convaincu que le lieutenant-gouverneur l’autorisait à procéder.
Après des explications réciproques, le lieutenant-gouverneur exposa ses griefs dans un mé. moire qui se terminait par ces mots :
“Le lieutenant-gouverneur, après avoir mûre.
ment délibéré, ne peut accepter l’avis de M. le premier ministre au sujet de la sanction à donner au bill du chemin de fer intitulé “ Acte concernant le chemin de fer de Québec, Montréal, Ottawa et Occidental.”
M. de Boucherville croyant que les paroles du lieutenant-gouverneur équivalaient à un renvoi, donna sa démission. Le lieutenant-gouverneur ne s'attendait pas, dit-on, à une interprétation aussi rigoureuse de ses paroles, mais il accepta la démission des ministres et chargea M. Joly, chef de l’opposition, de former un ministère.
Le renvoi de M. de Boucherville créa une pro-
fonde sensation dans tout le pays et remplit d’indignation le parti conservateur,
Il est certain qu’en principe les lieutenantsgouverneurs ont le droit, comme le roi lui-mé- ‘me, de renvoyer leurs ministres, mais, à notre époque, avec les idées modernes, il faut des raisons bien graves pour justifier l'exercice de cette prérogative. Or les raisons, dans le cas en question, étaient-elles suffisantes ?
Il n’y a pas de doute que M. de Boucherville avait commis des irrégularités assez sérieuses, mais il était de bonne foi, il se croyait autorisé, et M. Letellier l’avait laissé sous l'empire de cette conviction, et avait attendu un long mois avant de se plaindre et de sévir.
On peut supposer qu’il se serait contenté de protester contre ces irrégularités, si l’irritation générale causée par la politique du gouvernement ne l’eût pas gagné.
Cette politique violente et contraire aux principes qu’il avait toujours prêchés, réveilla le vieux lutteur un peu endormi, et le convainquit, trop facilement peut-être, que son devoir était de protéger les droits du peuple en refusant de sanctionner cette politique. Ensuite, M. de Boucherville lui avait admis que les subventions accordées aux compagnies de chemin de fer étaient trop considérables, mais que le minis-