I.KS CANADIENS FKAi\(j.\ is
Cependant, au dehors, l'agitation des partis allail croissant. Pendant que le e parti réformiste » se grossissait de tous les mécontents qu'avait faits l'administration anglaise, le parti anglais do son côté, donl l'immieration anglo-saxonne avait sensiblement augmente Jos rangs depuis 50 ans, formait dos associations « constitutionnelles » dont les principaux centres se trouvaient à Montréal et à Québec. Les « constitutionnels » de Montréal formèrent même un corps de carabiniers volontaires composé de 800 hommes, avec le but avoué de comprimer le parti de la réforme; le gouverneur ordonna la dissolution de cette troupe. Dans le Haut-Canada, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Ecosse, où dominait l'élément anglo-saxon, la [tresse et l'opinion appuyaient aussi toutes les mesures prises ou à prendre contre les Canadiens-Français, il fallait à tout prix, disait-on, angliciser le lias-Canada, dùtle Canada pour cela cesser d'appartenir à l'Anglelorre. On affectait de traiter les Canadiens d'origine française comme une race inférieure à qui l'on pouvait sans scrupule refuser les droits qu'ont toutes les nations civilisées de s'administrer elles-mêmes.
Le temps se passait sans amener aucune amélioration dans la situation. Loin de là, les manifestations populaires devenaient de jour en jour plus menaçantes; on invoquait les souvenirs de l'indépendance des Etats-Unis, on répandait des appels aux armes, on alla jusqu'à pendre le gouverneur en effigie.
Au mois de mars L837, le Parlement anglais fut saisi du rapport des trois commissaires du Canada. Les commissaires s'étaient inspirés, dans leur travail, de toutes les préventions et de toutes les passions de l'oli-
garchie anglaise, qui, depuis la conquête, dominai! en maîtresse au Canada. Les commissaires recommandaient d'employer les deniers publics sans l'autorisation de la Chambre; de mettre en accusation 1rs députés opposants, comme coupables de violation du sermenl qu'ils avaient prêté, ils suggéraient encore de modifier la Constitution, en taisant une nouvelle lui électorale, de manière à augmenter la représentation anglaise, eu exigeant de l'électeur français un cens double de celui de l'électeur anglais. Ils exprimaient aussi Ta vis que le Conseil législatif ne devait pas être électif, et que les Ministres ne devaient pas être responsables devant les Chambres1. La Chambre des communes et la Chambre des Lords adoptèrent ces conclusions à une forte majorité.
On imagine sans peine l'émoi et l'irritation que ce rapport et ce vote causèrent sur les deux rives du Saint- Laurent. Des meetings, où accouraient des foules nombreuses, se tinrent à Saint-Ours, à ►Saint-Laurent, à Québec, à Sainte-Scholastique et dans la plupart des comtés du Bas-Canada*. On y dénonçait, en termes violents, la rupture du lien d'obéissance de la colonie à sa métropole; on faisait publiquement appel aux sympathies et au concours du peuple américain pour secouer le joug de l'Angleterre; on s'engageait à ne plus
1 L. N. Carrier. Les événements de '1831-1838, p. 34.
2 H paraît qu'à I assemblée tenue à La Prairie, qui «Mit lieu vers le 15 septembre, assistaient M. de Pontoy, ambassadeur de France aux Etats-Unis, et M. de Saligny, attaché d'ambassade, venus là par ordre du gouvernement français, pour se renseigner sur les causes et sur les chances du soulèvement.
consommer les articles manufacturés ou autres importés d'Angleterre; on tondait une caisse nationale pour la libération du Canada, sous le nom de « tribut Papineau », à l'imitation du tribut O'Connell qui avait contribué à la libération de l'Irlande. On organisait des processions et on y promenait des bannières où l'on pouvait lire des inscriptions comme les suivantes : « Fuyez tyrans, le peuple se réveille !» — « L'union du peuple, terreur des grands ! » — « Plutôt une lutte sanglante que l'oppression d'un pouvoir corrompu ! » Un drapeau blanc arboré en souvenir de l'ancienne France, portait, dessiné dans ses plis, l'aigle américain entouré d'étoiles, avec la devise : Libre comme l'air! et de l'autre cùté un aigle canadien portant dans son bec une branche d'érable. Au-dessus une seule étoile avec cette inscription significative : « Notre avenir1. » Sur un pavillon noir portant une tète de mort, avec des os en croix, on lisait les noms des derniers gouverneurs anglais : « Craie, Dalhousie, Avlnier, Cîosford ! »
La plus imposante et la plus célèbre de ces assemblées populaires se tint à Saint-Charles, le ^l'o octobre 1837 ; six comtés, ceux de Richelieu, de Saint-Hyacinthe, de Ruuville, de Vercbères et de l'Acadie, y avaient envoyé leurs représentants. On y adopta une série de résolutions toutes marquées au coin de la passion et de la violence, et on y rédigea une sorte d'appel au peuple, qui fut ensuite distribué à profusion dans les comtés français. — « Il est évident, écrivait lord Goslbrd au ministre des colonies (2 septembre 1837), que la faction de Papineau ne sera [tas satisfaite, tant qu'elle
* L.-N. Carrier, [>. 49.
n'aura pas mis à exécution ses projets, qui sont la séparation de ce pays d'avec l'Angleterre, et l'établissement d'un gouvernement sous la l'orme républicaine. »
\)r> paroles, lus Canadiens français ne tardèrent pas à passer aux actes. Un mandemenl de Mgr Lartigue, évêque de Montréal, qui rappelait les principes de l'Eglise Sur les rapports des sujets et «les souverains, ne calma guère que ceux des Canadiens qui étaient déjà résolus âne pas bouger. Les autres — si bons catholiques qu'ils pussent être — passèrent outre.
Le 7 novembre au matin, un groupe de jeunes gens du parti de la réforme, qui s'appelaient eux-mêmes les « fils de la liberté », se rencontrèrent dans la rue Saint- Jacques à Montréal, avec quelques « constitutionnels» ou o loyalists ». Il y eut rixe, coups de pierres et même coujis de pistolets, qui heureusement ne tuèrent personne. Une sortie en amies dv^ membres du <( loyalists' club » suffit pour refouler les manifestants, et les soldats du régiment royal, appelés sous les armes, n'eurent qu'à parader dans les rues. Les loyalists lancèrent des pierres contre la maison de M. Papineau et mirent ses fenêtres en pièces. Ils envahirent les bureaux d'une feuille « patriote » le Vindicator, brisèrentles presses et jetèrent à la rue le matériel de l'imprimerie; Montréal lut soumis à une sorte d'étal de siège : pendant toute la nuit, des patrouilles armées parcoururent les quartiers de la ville.
A la suite de celle échauffourée, le gouvernement lança des mandats d'arrestation contre les principaux meneurs du parti canadien, notamment contre MM. Papineau, Neilson, O'Callaghan et Morin; mais ceux-ci
purent se dérober aux poursuites et trouvèrent asile chez des particuliers. Parmi les personnes arrêtées s*1 trouvaient deux respectables citoyens de Saint-.leand'Ibèrville, M. Desmarais et le docteur Davignon. In détachement de cavalerie tout entier avait été envoyé pour opérer eï protéger celle capture. Mais voici que, connue tes cavaliers ramenaient leurs prisonniers à Montréal, ils furent assaillis, en passant près de Longueil, par un parti nombreux d'habitants delà paroisse qui s'était organisé pour délivrer les prisonniers. Les cavaliers sommés de les rendre et entendant siffler les halles à leurs oreilles, jugèrent à propos de prendre la fuite à travers champs et abandonnèrent la voilure qui contenait les prisonniers.
L'excitation des esprits était générale ; mais elle était particulièrement vive dans les comtés situés au sud de Montréal, sur les bords de la rivière Richelieu. Lapinpart des habitants de Saint-Charles, de Saint-Denis et des villages environnants avaient pris les armes et le mouvement insurrectionnel s'étendait de proche en proche dans toute la contrée.
Le commandant général des forces anglaises au Canada, sir John Colborne, chargé de soumettre « les rebelles », partagea ses Iroupes en deux colonnes : Time commandée par le lieutenant-colonel Witherall, l'autre placée sous les ordres du lieutenant-colonel Gore : cette dernière comprenait quatre bataillons d'inl'anlerie, une compagnie d'artillerie avec une pièce de campagne et un piquet de cavalerie. Parties de Montréal le Lï~l novembre, les troupes que commandait le lieutenant-colonel Gore arrivèrent le lendemain matin, vers neuf heures, à Saint-Denis, après une marche
de nuit raite par une pluie battante el des chemina affreux.
Les insurgés les attendaient; ils avaient été prévenus de leur arrivée par un courrier envoyé par le curé de Sorel. Aussitôt qu'on vit apparaître les soldats, on sonna le tocsin et sept ou huit cents « patriotes » se trouvèrent réunis; ils étaient mal armés, n'ayant guère qu'une centaine de fusils, el pour le surplus, n'étant munis que de sabres ou de faulx. Papineau se trouvait là, caché dans la maison du docteur Nelson. On lui conseilla de ne pas exposer sa vie : « Ce n'est pas en combattant, lui dit-on, que vous serez le plus utile; nous aurons besoin de vous plus lard. « Papineau se laissa convaincre et chercha sou salut dans une tuile qui lui fut, plus tard, durement reprochée.
Les insurgés commencèrent le l'eu par une décharge de mousqueterie sur Pavant-garde des troupes qui se trouvaient dans un vallon ; celle-ci essuya le feu sans perte; puis toutes les troupes donnèrent de l'avant et s'emparèrent d'une grange et de quelques maisons attenantes. Elles ouvrirent un feu de mousqueterie el d'artillerie sur les insurgés qui s'étaient retranchés, pour la plupart, dans une grande et solide maison appartenant aune dame Saint-Germain; un boulet lancé contre cette maison lit une trouée dans le mur et tua du coup trois des plus braves combattants. Néanmoins, voyant que sa canonnade et sa mousqueterie produisaient peu d'effet,le colonel dore ordonna au capitaine Markham d'aller s'emparer d'une distillerie appartenant à MM. Nelson et Marchesseau, où une vin-laine d'insurgés s'étaient abrités cl d'où ils faisaient beaucoup de mal à ses troupes; mais ce fut en vain qu'on
essaya de les déloger, un feu l>ion nourri décima la compagnie et blessa mortellement le capitaine Markiiam; l'assaut dut être abandonné.
Sur ces entrefaites, «les gens de Saint-Roch, de Contrecœur et de Saint-Ours arrivèrent un peu après midi pour se joindre aux insurgés. Encouragés par ce renfort, ceux-ci prirent l'offensive et attaquèrent les soldats qui se trouvaient dans la grange et en arrière avec tant de furia, qu'ils parvinrent à les déloger, en leur faisant subir des pertes considérables; les autres détachements furent aussi vivement houspillés et, après un combat de six heures, le colonel Gore fut forcé de battre en retraite, abandonnant la victoire aux insurgés, qui restèrent maîtres de sa pièce de canon, firent quelques prisonniers et poursuivirent l'ennemi jusqu'à l'entrée de Saint-Ours. D'après un témoin oculaire, le nombre des soldats tués, tant pendant l'action que pendant la poursuite, aurait été de trente. Les patriotes avaient perdu, de leur côté, sept morts, parmi lesquels un membre du Parlement, M. Ovide Perreault1.
Vainqueurs dans le combat de Saint-Denis, les insurgés furent moins heureux du côté de Saint-Charles. Le colonel Witherall qui devait opérer de ce côté avait sous ses ordres sept compagnies d'infanterie et deux pièces d'artillerie, outre un piquet de cavalerie. Le 25 novembre, cette colonne arriva, après avoir reçu sur sa route quelques coups de fusil, devant les retranchements des insurgés au camp de Saint-Charles. Derrière ces retranchements, formés de troncs d'arbres recouverts de terre et appuyés à une grande maison
1 L. N. Carrier, p. 77.
seigneuriale, laquelle avail été convertie en forteresse el percée de meurtrières, se trouvaient réunis <lc quatre à cinq cents hommes, lapluparl sans armes, comme ceux «I»1 Saint-Denis; ils obéissaient ;m\ ordres d'un nommé Brown : mais celui-ci s'étanl dérobé par la fuite dès le commencement de l'attaque, Al. Marchesseau prità sa place le commandement. Deux canons, que les insurgés avaient avec eux, ne leur furent d'aucun secours. Le colonel Wïtherall, disposant de forces très supérieures en nombre, tourna les retranchements, prit possession de la colline sur laquelle il plaça son artillerie et enveloppa les deux côtés de la fortification de manière à ne laisser aux « rebelles » d'autre issue que par la rivière ; alors il donna l'ordre d'attaquer les retranchements, et une décharge générale de mousqueterie précéda l'assaut. Les insurges répondirent par une Fusillade bien nourrie qui jeta, pendant un moment, la confusion parmi les assaillants; mais ceux-ci se reformèrent bientôt et soutenus par les coups répétés de l'artillerie, dont les boulets eurent bientôt renversé les minces retranchements dont s»1 couvraient leurs adversaires, ils reprirent vigoureusement l'offensive. Les insurgés lâchèrenl pied et, comme ils s'enfuyaient dans la direction de la rivière, le colonel Witherall ordonna de charger à la bayonnette. Ce fut le signal d'un massacre effroyable : cent vingt-cinq hommes environ parmi « les patriotes o fcombèrenl ^\\v le champ de bataille; il y eut une quarantaine de Uos^és et autant de prisonniers. Witherall lil brûler le camp cl tout ce qu'il contenait '.
i L. N. Carrier, \>. SI.
Les troupes anglaises retournèrent a Montréal après cette affaire; elles furent, un instant, arrêtées à la Pointe-Olivier par un parti de patriotes qui essayaient de leur couper la route; mais elles eurenl facilement raison de celle résistance el purent venir à Montréal recueillir les lauriers de leur facile triomphe.
Si la victoire de Saint-Denis avait exalté, pour un moment, au plus haut degré l'enthousiasme des a (ils de la liberté », Le fatal dénouement du combat de Saint- Gharles vint les rappeler bien vite à la triste réalité, en leur montrant la disproportion entre les forces de l'insurrection cl celles du gouvernement ; l'une, comptant seulement quelques volontaires mal aguerris, presque entièrement dépourvus d'aunes et de munitions, l'autre s'appuyanl sur des soldats depuis longtemps exercés à la discipline et abondamment pourvus de tout ce qui manquait si complètement aux insurgés. Aussi ne pouvait-il y avoir de doute sur le résultat de celle campagne. Le colonel Gore, qui avait éprouvé l'échec de Saint-Denis, recul de nouveaux et considérables renforts : deux pièces de canon, cinq compagnies d'infanterie et un escadron de cavalerie. Avec ce corps d'armée le colonel Gore reprit l'offensive contre les insurgés de Saint-Denis; mais ceux-ci, sentant l'impossibilité de soutenir une lutte si inégale, quittèrent ce bourg et se dispersèrent de divers celés. Les soldats en arrivant trouvèrent donc le village désert : tous, hommes, femmes et enfants avaient abandonné leurs demeures el s'étaient réfugiés soil dans les bois, soit dans les paroisses situées de l'autre côté de la rivière. Suivant les instructions qu'ils avaient reçues, les soldais mirent le village au pillage. Ils saccagèrent et incendièrent une
cinquantaine de maisons, outre celles du docteur Nelson, des capitaines Jalaberl et Chamart, el de quelques autres notables insurgés.
Quelques jours après les combats de Saint-Denis el de Saint-Charles, le 5 décembre (1837) la loi martiale fut proclamée dans toute retondue du district de Montréal. En môme temps le gouverneur général, lord Grosford, promettait mille louis de récompense à qui livrerait M. Papineau; la capture de plusieurs autres hommes marquants appartenant au parti patriote était également mise à prix. Déjà quarante-cinq détenus politiques se trouvaient dans la prison de Montréal, el onze d:ms celle de Québec.
Ces mesures rigoureuses, jointes aux appels que le clergé ne cessait de faire entendre dois le sens de la soumission aux autorités, jointes surtout au sentiment généralemenl répandu que le mouvement, en dehors du secours des Etats-Unis, (lesquels ne manifestaient alors aucune velléité d'intervenir dans les affaires de leurs voisins), n'avait aucune chance de succès : ces mesures, disons-nous, eurent pour effet de réduire de beaucoup le nombre des insurgés. Les gens d'humeur pacifique envoyèrent des protestations de fidélité à la couronne britannique, tout en déclarant qu'ils maintenaient leurs droits et réclamaient le redressement de leurs justes griefs; ils demandaient aussi la convocation des Chambres, que lord Gosford n'accorda pas. Le gros du peuple canadien s'en est tenu dès lors à ces démonstrations platoniques. Il ne resta plus dans les rangs des « rebelles », qu'un millier à peine d'exaltés, et dans ce nombre même, quelques hommes qui ne cherchaient dans l'insurrection que des occasions de
désordre ou de rapine. Le gros de ces insurgés était alors à Saint-Eustache, au nord de Montréal; ils
s'étaient retranchés dans L'église et dans le presbytère, et s'étaient procuré des armes en enlevant aux Indiens des Deux-Montagnes leurs fusils et deux canons. Sir John Colborne dérida de marcher de sa personne pour réduire ce dernier asile de l'insurrection : il n'emmenait pas moins de 8,000 hommes au dire d'un historien l. Il traînait aussi huit pièces de campagne à sa suite. A l'annonce de l'arrivée de ces forces imposantes,. le camp de Saint-Eustache se réduisit encore par la défection et la fuite de plusieurs des insurgés, en sorte qu'il ne resta guère, autour du chef, le docteur Ghénier, que 250 combattants déterminés. Sommés de se rendre, avec la promesse d'avoir la vie sauve, s'ils consentaient à livrer leurs chefs, ces hommes répondirent en commençant la fusillade. Le feu de l'artillerie assiégeante s'ouvrit alors contre l'église où les insurgés s'étaient barricadés. Les assiégés répondaient par des décharges de mousqueterie. Mais bientôt le feu prit à l'édifice, qui, déjà ébranlé par le canon, menaçait de s'écrouler sur ceux qui l'occupaient. Plusieurs des assiégés tentèrent une sortie désespérée, mais ils furent tués — et parmi eux leur chef, le docteur Ghénier, — dans le cimetière qui avoisine l'église. Ceux qui demeuraient partagèrent leur sort, les clochers de l'église s'effondrèrent et bon nombre de ces malheureux fuient ensevelis sous les décombres. A peu près 410 morts et 105 prisonniers, tel fut le bilan de cette journée du côté des insurgés, tandis que les troupes n'eu-
* L.-N. Carrier. — Garneau parle seulement de 2,000 hommes.
rent que sepl hommes tués et une dizaine de blessés.
(l'est ainsi que « l'ordre» lui rétabli à Saint-Eustaelie. Le lendemain, les « vainqueurs » parcoururent l.i contrée environnante. A Saint-Benoil où les insurgés avaient, quelques jours auparavant, recruté quelques hommes, les habitants envoyèrent au devanl du général Colborne îles parlementaires chargés de protester de leurs sentiments pacifiques. Mais le général Colborne ne voulu! rien entendre el donna l'ordre ;'i ses troupes de marcher sur le village qu'on trouva désert. Malgré la soumission îles habitants, toutes les maisons Furent mises au pillage par la soldatesque, el le feu lui allumé sur plusieurs points : en quelques heures toul le village n'était plus qu'un décombre fumant.
Cette fois, on pouvait croire que « l'ordre » était tout à fait « restauré » et que la « société sauvée » en avait lini avec les « rebelles f>. Les évoques romains de Montréal el île Québec invitèrent les fidèles à un service d'actions île grâces !
Ce no l'ut pas encore la tin cependant, et les l rouilles recommencèrent encore au mois de mars de l'année suivante (4838). Dans l'intervalle, un nouveau gouverneur, lord Durham, était venu prendre la place de lord Gosford, qui avait demandé et obtenu son rappel. Le nouveau gouverneur arrivait avec de pleins pouvoirs, car le Parlemenl anglais venait d'adopter, à une faible majorité il est vrai, uni» loi qui suspendait la constitution de 1794 et avec elle les dernières garanties que les Canadiens français tenaienl d'un régime représentatif, si bâtard qu'il fût. Lord Durham lii son entrée dans Québec, le wJ 1 mai, avec un faste vraiment royal, an bruil des salves d'artillerie, au milieu d'une double
liaie de soldats. Il s'empara sans facondes bâtiments du Parlemenl pour y loger sa maison ; quant au Parlement lui-même, il le remplaça par un conseil de sept personnes, composé de gens de sa suite el donl quelques-uns avaient été condamnées autrefois, pour 'les faits peu moraux : îles sept membres qui composaient ce conseil, un seul étail originaire du Canada.
Les prisons étaienl encombrées partout de détenus politiques, des mandats d'arrêt avaient été lancés contre une quantité de Fugitifs et ce n'était pas l'un des moindres embarras de la situation de savoir que faire de eette foule de prisonniers et de contumaces. Lord Durham imagina de proclamer une amnistie, mesure qui fut accueillie avec allégresse dans tout le Canada, niais il excepta de cette amnistie huit (\v^ prisonniers U:<. plus compromis, dont il ordonna, dé sou chet, la déportation aux Bermudes; en même temps qu'il prononçai! la peine du bannissement contre quatorze contumaces, (}ui avaient cherché un refuge aux Etats- Unis el parmi lesquels se trouvait Papineau.
Cette façon cavalière de se substituer aux juges, el en même temps d'user du droit régalien de grâce ou d'amnistie fut tort mal prise en Angleterre et le Parlement de Londres infligea un desaveu au gouverneur du Canada. Lord Durham donna aussitôt sa démission et repartit pour l'Angleterre (le 13 novembre 1838) laissant le gouvernement aux mains de sir John Colborne.
La nouvelle prise d'armes de l'insurrection coïncida avec ce départ. Déjà au commencement de mars une troupe de quelques centaines d'insurgés, partis de l'Etat
de Vermônt (Etats-Unis) avaient fail une tentative sur le territoire canadien. Ces insurgés avaient pour chef Roberl Nelson, frère du Nelson qui commandai! à Saint-Denis. Robert Nelson, qui s'intitulait lui-même « Président du gouvernement provisoire de la République canadienne », avait lancé une sorte <le déclaration d'indépendance, aux termes de laquelle « le Lîas Canada était relevé de son allégeance envers l'Angleterre, la République était proclamée, l'Eglise séparée de l'Etat, la tenure seigneuriale abolie, etc. » La tentative du mois <lo mars échoua, mais pour être reprise, sur une plus large échelle, au mois de novembre. A ce moment d'ailleurs, le Haut-Canada, peuplé presque exclusivement comme on sait de colons d'origine anglaise, n'était pas moins agité que le Bas-Canada, où dominait l'élément français. M. Mackenzie s'était mis à la tète d'un parti de mécontents et d'insurgés qui, renlbrcé par un certain nombre d'Américains, inquiétait constamment les postes anglais sur la frontière. Les mouvements insurrectionnels se produisirent donc dans les deux Canadas en même temps.
J)ans le Haut-Canada les insurgés, débarqués près de Prescott, furent bientôt cernés par des forces considérables et obligés de se rendre. Quelques autres partis inquiétèrent la frontière tout l'hiver, attaquèrent Windsor, Détroit et quelques autres points1; mais toujours talonnés par les colonels Mac Nabb et Prime ils finirent par s'évanouir sans avoir obtenu de résultat sérieux.
Dans le Bas-Canada, l'action commença le ii no-
1 Laverdière. — Ilist. du Canada, p. 221.
vembre, sur le canal Beauharnais, pat la prise d'un navire marchand, le Henry Brôugkam, et par le pillage de quelques maisons appartenant à des Anglais. Après avoir coupé le chemin de Laprairié à Saint-Jean et arrêté le courrier qui faisait le service de Québec au Bout-de-1'Isle, cette bande se porta vers les villages de Saint-Denis, Saint-Charles et Saint-Ours où elle pensait trouver des armes et des munitions; mais ne trouvant rien de ce qu'ils cherchaient, les insurgés se dispersèrent. Un autre parti de rebelles s'était formé, vers le même temps, à Châteauguay et, comme eux aussi manquaient d'armes, ils essayèrent de s'emparer par surprise de celles des Indiens Caughuawaga, et choisirent, pour exécuter leur projet, le moment où ces sauvages étaient rassemblés à la messe Mais une femme de la tribu, demeurée aux champs, les avait aperçus et elle donna l'éveil assez, a temps pour (pie les sauvages, courant à leurs armes, se missent en mesure de repousser cette agression, lis poussèrent leur cri de guerre, chargèrent les agresseurs, les mirent en fuite, et tirent Oi prisonniers, qu'ils emmenèrent triomphalement à Montréal.
Les débris de ces deux bandes vinrent se réunir autour de Robert Nelson, qui avait établi son quartiergénéral à Napierville, tout près de la frontière américaine. Son armée de volontaires comptait alors audessus de 2,000 hommes, mais il y avait dans ce nombre beaucoup de non-valeurs, et d'ailleurs au même moment sir John Colborne réunissait sous ses ordres une armée de six mille hommes de troupes régulières, sans parler de 500 volontaires et de 100 sauvages. Nelson, sentant qu'il ne pourrait se maintenir à Na-
pierville où d'ailleurs lu retraite menaçai! d'être coupée, se dirigea vers Odelltown el il cuira dans cette place, le 9 Qovembre, à la lête de 800 hommes armés ; mais le lieutenant-colonel Taylor le rejoignit et à la tête des troupes qu'il avait sous la main, lui livra un tombal meurtrier: les insurgés furenl défaits el Nelson gagna la frontière avec ceux qui purent Je suivre. Les troupes anglaises liront plusieurs prisonniers, entre autres un jeune français, nommé A.ndelain, arrivé récemment dans Je pays et qui s'était engagé dans les rangs «les insurgés.
Quelques autres rassemblements d'insurgés, à Beauharnais, à Terrebonne, à Montarville, près de la rivière Chambly furenl également dispersés. L'insurrection était finie, et si les insurgés, au début de cette seconde campagne surtout, avaient en plusieurs occasions compromis leur cause par des violences contre les personnes et Jes propriétés, ces violences purent paraître légères à coté des brutalités de la répression. Au'dire de Garneau, sir John Golborne promena partoul la torche incendiaire et ne laissa que ruines et que cendres sur son passage.
De retour à Montréal où le parti « loyalist » lui lit un accueil enthousiaste, Golborne établit dos vo\[i< martiales pour juger les prisonniers qu'il ramenait avec lui <ii toutes les personnes suspectes qui avaient été déjà arrêtées précédemment. Sommaire lut la procédure devant ces conseils de guerre. Quatre-vii aeuf accusés furent condamnés à mort, quarante^sept à la déportation, les biens <\c* condamnés furenl confisr qu-és* An milieu de ces exécutions sommaires, le Herald île Montréal trouvait moyen de plaisanter :
" Nous avons vu, éciivail ce journal, la nouvelle potence faite par Al. Brondson, el nous croyons qu'elle vu être aujourd'hui élevée en l'ace de la nouvelle prison, de sorte que les rebelles qui y sont enfermés, pourront jouir d'une perspective qui ne saurait manquer de leur procurer un sommeil profond et des songes agréables. Six ou sept pourront s'y tenir à l'aise, mais dans un ras pressé, on pourra y en loger un plus grand nombre. »
Il convient d'ajouter que la plupart des condamnas ;'i mort virent leur sentence commuée; mais douze d'entr'eux gravirent cependant les escaliers de l'échafaud. Voici les noms de ces malheureux : Joseph Cardinal, Dueuet, Decoisme, Robert, les deux frères Sanguinet, Hamelin, Andelain, Norbonne, Nicolas, Donais et Chevalier de Lorimier. Plusieurs de ces condamnés étaienl honorablement connus et appartenaient à la bonne bourgeoisie. Cardinal (Hait notaire, et Duguet lui était attaché comme clerc. Andelain était le jeune Français dont nous avons fait connaissance et qui s'était engagé comme volontaire pour servir la cause de l'indépendance canadienne. Chevalier de Lorimier a écrit, avant de marcher au supplice, quelques pages touchantes, qui portent la marque d'un noble ''-prit et d'un grand cœur.
Et maintenant, s'il nous Fallait juger cette insurrection, nous dirions qu'elle lui sans doute imprudemment soulevée et inconsidérément conduite ; mais, si les insurgés eurent de graves torts, le gouvernement, lui, sembla prendre à tâche de justifier, par la violence el la barbarie de ses moyens de répression, cette ac-
cusation de tyrannie qui seule pouvait excuser, et, dans une certaine mesure, rendre légitime La révolte de ses sujets. Au point de vue des résultats, eetle insurrection, condamnée d'avance à l'échec,
sembla compromettre, pour un temps, la cause de la liberté el du « self-government » qu'elle voulait servir. Et cependant, si les Canadiens français obtinrent plus tard les garanties parlementaires qu'ils avaient vainement revendiquées depuis la conquête anglaise, s'ils parvinrent à asseoir leur gouvernement sur la base d'une représentation exacte de leur nombre et de leurs intérêts, s'ils sont aujourd'hui, vis-à-vis de l'Angleterre, sur un pied d'égalité complète avec leurs eo-sujets de race anglo-saxonne, et si enfin le lien même de la colonie avec la métropole s'est aujourd'hui relâché au poinl que le Canada est à proprement parler une «c puissance » indépendante, et que les Canadiens français peuvent, sans cesser d'être « loyaux », acclamer la France dans leurs assemblées el même arborer son drapeau dans leurs jours de fête, — qui dira que la cause n'en remonte pas à cette insurrection de 1837-1838, et que l'honneur n'en revient pas à ces exaltés, à ces Tous, <jui, sans trop calculer les conséquences de leur révolte, sentirent bouillonner leur sang quand la coupe d'oppression et d'opprobre fut pleine jusqu'au bord, s'armèrent *U^ premières armes qu'ils rencontrèrent et versèrent leur sang généreux, sur les champs de bataille ou sur l'échafaud, pour celle cause sacrée de l'indépendance de leur terre natale.'