HISTOIRE IX <.A.\.\K
demandant leur exclusion de la colonie. En L625, les lésuile> \iuiviit ;ï leur tour. Le duc de Montmorency avait vendu sa charge de vice-roi au duc de Ventadour. Qe dernier, forl bigol et qui même était entré dans les ordres, n'avait acheté cette charge qu'en vue de favoriser l'œuvre des missions catholiques. 11 décida donc d'envoyer des jésuites pour aider les Récollets : « il en parla au roi dont il obtint le consonlonicnl, et il lil entendre à Messieurs de la Compagnie qu'ils seraient obligés d'y concourir, de gré ou de force l. »
Il n'est pas étonnant si la Compagnie, qui comptait ejhcore dans son sein un grand nombre de protestants, se rebiffa contre ces exigences. Elle avait déjà consenti à salarier les Kécollets; qu'avait-on besoin d'autres moines, et surtout de ces jésuites qui avaient déjà porté la division et le trouble dans la colonie de l'Acadie? Un pamphlet, intitulé : ïAuti-Coiton- cl qu'on se passade main en main à Québec se lit, vers ce tempslà, l'écho de ces plaintes. Le duc de Ventadour n'en persista pas moins dans ses vues. Il lit [tasser, à ses Irais, cinq jésuites à Québec; ceux-ci trouvèrent, à leur arrivée, les esprits échauffés et toutes les portes fermées devant eux. Guillaume De Gaën, l'un des associés huguenots, qui les avait amenés sur ses vaisseaux, les engageait à s'en retourner en France, lorsque les Kécollets vinrent et leur offrirent l'hospitalité dans leur couvent de Saint-Charles3. L'année suivante (1G20), De Gaën était obligé, 'le par le roi, de prendre un com-
i | erland. Tome lpr. p. 215.
± ou sait que le P. Cotton étail le jésuite confesseur du roi.
uelques années après (1639), Ifs Récollets disparaissaient du ii.i.l.i, évincés par leurs bons amis les jésuites.
LA .NOUVELLE 1 i;am r f'»7
mandant catholique pour conduire ses vaisseaux. Le I'. Noyrot, procureur des missions de Tordre, le P. Garon, le P. de Noue, un autre encore, passèrent au Canada, avec vingt hommes engagés à leur service. En J<>:27, le P. Noyrot, rentré en France, fit fréter un autre navire pour porter de nouveaux secours à la mission. De Gaën prit ombrage de cet armement, et comme il avait à se plaindre du procureur des jésuites, il fit arrêter le vaisseau pendant qu'il était encore à l'ancre. Les jésuites poussèrent les hauts cris, firent jouer les influences qu'ils possédaient à ht cour, et exploitèrent habilement les haines qu'ils avaient su attirer contre les protestants et qui, à ce moment même, allaient se décharger dans l'expédition contre La Rochelle '.
1 Ecoutons Michelel {Hist. de France), tome XIII, p. 280 : « 11 est fort intéressant de voir l'art persévérant, ingénieux e\ varié dont ces Pères, depuis 1G10, travaillaient les protestants. M
n \ employaient plus la pointe, connue eu l'autre siècle, niais plutôt le tranchant du fer, un tranchant mal affilé qu'ils promenèrent, douze ans durant, à la gorge des victimes, voulant préalablement terrifier, démoraliser, abêtir et désespérer, mais lentement égor- ^iller, saigner d'un petit eoutelet. Et les excellents bouchers ne mirent le fer dans Le cœur que quand le patient, déjà affaibli, détaillait et tournait les yeux.
« Les protestants étaient l'objet d'une antipathie croissante. Ils taisaient tache en ce temps d'une France toute nouvelle. Ils avaient l'air d'une ombre arriérée du XYIe siècle. Ils étaient tristes et peu galants, taisant exception à la loi générale du XVIIe siècle : l'universalité de l'adultère, aux mœurs loyales où chacun se pique de tromper son intime ami.
- Autre défaut. f?euls, ils gardaient quelque esprit public, un reste d'attachement pour le gouvernement collectif, le gouvernement ,/, soi par soi (self governmcnt). La France, qui avait abdiqué, s'ennuyait de les voir encore attachés à ces vieilleries. Elle ne voulait plus qu'un bon maître.
«Troisième défaut. Les protestants avaient le tort de voir clair.
ti8 U1ST0IRE DU CANADA
Futaie expédition qui, eu détruisant le dernier boulevard de la Réforme, saigna lu France à Mata el lui enleva le plus clair de sa substance, au point de vue <lc ^<m commerce, de sa richesse el <lo sa suprématie maiitime, comme au point de vue des i<l<;es d'indépendance ou, comme nous dirions aujourd'hui, d'autonomie municipale, provinciale! La Rochelle anéantie, i-Vsi la dernière ville libre, la dernière commune de France <[ui disparait. La digue de Richelieu ferme le plus actif, Je plus riche de nos ports de commerce, le
île voir que l'Espagne gouvernail la France, que Marie, Conciui, Luynes, notaient qu'une cérémonie. Ils distinguaient hé> bien, derrière ces ombres changeantes, un petil nombre d'étrangers, de vieux ligueurs el de jésuites; pour àmc, le confesseur du roi.
• Le joui' de l;i morl d'Henri IV. chacun croyail qu'il j aurait massacre à Paris. LTn jésuite même, en chaire, le conseilla, <"t regretta qu'il n'eût pas eu lieu. Dès l'année suivante (16H), un commença à organiser dan- les villes catholiques du Poitou et du Limousin el aussi à Saintes, à Orléans, à Chartres, de vives paniques, eu (liant : <■ Voilà les huguenots qui arment et <jni vont vous « massacrer! •• Furieux de peur, les catholiques armaient el voulaienl tuer tout. Toujours le même moyen qui avail réussi dans toutes les Saint-Barthélemj du X.VI" siècle !
Les protestants auraient été tous s'ils n'avaient pas pris des précautions. Us u'avaienl nulle précaution à attendre d'un gouvernement dominé par l'Espagnol qui eût voulu le massacre. Ils recoururent à eux-mêmes, rétablirent les institutions de défense qui seules le-- avaient sauvés autrefois. . . Cette organisation de défense, quoique fort mal exécutée, imposa au parti massacreur. Mais elle lui donna une bien belle occasion de calomnier les protestants et <le les faire prendre en haine. Usvoulaieul une république, ils faisaient un Etat iimis l'Eini, etc., etc. C'est ce qu'on répète encore, sins aucune réflexion -ni la nécessite terrible qui fit el exigea cela. Chose monstrueuse, en effet, coupable horriblement coupable! II- voulaient vivre, il- voulaient sauver leurs femmes el leur- enfants ! •<
Il faut lire toul ce chapitre de Michelet, sur une des époques où les opinions de convention ont le plus dénaturé la vérité htetoi ique.
LA NOUVELLE FRAN6E fi'l
plus ouvert aux souffles dos lointaines entreprises roloniales. C'est le commencement du déclin maritime de la France. « La richesse, en effet, la subsistance même, iront toujours diminuant en ce siècle. La Franco, sous Richelieu, maigrira de sa gloire, et n'engraissera pas sous Golbert. En 1709, je la cherche, et no vois plus qu'un os rongé. » (Michelet.)
A. la faute qu'il faisait en abattant la Rochelle, le cardinal de Richelieu, — qui pourtant entrevit si bien la force du bras protestant dans sa lutte contre l'Autriche et l'Espagne, — en ajouta une autre non moins grave, en fermant aux huguenots la porte dos colonies françaises, dans le temps mémo où il leur rendait lo séjour en Franco presque impossible. C'était aller directement contre les vues do Henri IV, qui avait positivement assigné la Nouvelle-France aux huguenots comme refuge contre la tempête qu'il prévoyait pour eux dans un avenir plus ou moins éloigné.
Le principal historien du Canada, Garneau, quoique catholique, s'est très bien rendu compte de la maladresse de cotte politique. « Le XVIIe siècle, rernarquo-t-il, fut pour la Franco l'époque la plus favorable pour coloniser, à cause des luttes religieuses du royaume et du sort des vaincus, assez triste pour leur faire désirer d'abandonner une patrie qui ne leur présentait plus que l'image d'une persécution finissant souvent par l'échafaud ou par lo bûcher. Los colonies anglaises ne se sont pas formées autrement. Ce sont les républicains vaincus, les catholiques persécutés, les dissidents foulés et méprisés qui ont passé les mers, recevant comme une faveur do passer dans le Massaehussetsel lu Virginie, où le gouvernement de ht
7<» msTOinE nr CANADA
métropole s'empressait, par politique, de laisser écou-
ler ces éléments qui l'embarrassaient... Richelieu fit ilonr une grande faute lorsqu'il consentit à exclure les protestants des colonies, car, s'il fallait absolument éliminer une des deux religions pour avoir la paix, l'intérêt delà colonisation demandait que cette élimination tombât sur les catholiques qui émigraient peu ou point du tout, plutôt que sur les protestants qui no demandaient qu'à sortir du royaume. »
Mais, chez Richelieu, le controversiste catholique, l'évêque de Lucon, chargé de la pourpre romaine, (il tort souvent au jugemenl de l'homme d'Etat. ï)ea 1625, à ^instigation des jésuites, Richelieu avait accueilli le projel d'une dissolution de l'ancienne Compagnie, en majorité composée de protestants, et de la formation d'une Compagnie nouvelle, où l'on n'accueillerait que des catholiques. Ko 1(>27, cette Compagnie nouvelle se constitua, au capital de 300,000 livres, et prit le nom de Comjxtgrtie des cent associés. Le cardinal de Richelieu, « grand-maître, chei et surintendant général de la navigation et du commerce de France », figurait lui-même à sa tète, avec le marquis d'Effial, surintendant des finances, le commandeur de Razilly, l'abbé de la Madeleine, etc. Champlain, ainsi que plusieurs marchands fie Paris, de Rouen, de Dieppe et de Bordeaux, avaient élé admis à figurer parmi ses membres. Toutes les anciennes concessions de charges et de terres furent révoquées. La nouvelle Compagnie recevait, sous la seule réserve de la foi et hommage au roi, la pleine souveraineté sur « tout le pays de la Nouvelle-France, y conquis la Floride, que les rois prédécesseurs de Sa Majesté avôieni fait habiter, et
tout le cours des rivières qui pussent dans la mer Douce et se déchargent dans le grand tleuve Saint- Laurent, et aussi de celles qui se jettent dans la mer, les mines, ports, havres, fleuves, îles, etc. *. » La Compagnie avait le droit de fortifier et régir à son gré tous ces domaines, de faire la paix et la guerre. La charte octroyée par Richelieu établissait encore — ce qui était une grave erreur au point de vue économique — le monopole du commerce au profit de la Compagnie, et le droit exclusif, et à perpétuité, à la traite du castor, des cuirs et pelleteries. Potir encourager l'essor de l'industrie dans la colonie, on décida l'entrée franche dans la métropole de tous les produits qui seraient manufacturés au Canada. Les ouvriers qui y auraient pratiqué un métier quelconque pendant six ans seraient libres de l'exercer à leur retour en France, sans avoir besoin d'autres lettres de maîtrise. \ln autre article de cette charte, qui prouve que l'esprit de la Déclaration des droits de l'homme couvait en France bien avant 1 780, est celui qui assimile aux Français regnicoles, pour tous les droits utiles ou honorifiques, non seulement les Français qui s'établiront au Canada et leur postérité, mais encore les sauvages qui embrasseront le christianisme. « Le génie Vraiment chrétien et philosophique de la France, écrit Henri Martin 2, brille de son plus vif éclat dans cette solennelle abjuration des préjugea de la race et de la couleur. » Ft l'on a facilement, par là, la raison de la préférence que donneront généralement les
1 Voir le Mercure de France de 1028, t. XIV, p. 230, où se trouve tout au long la charte de la nouvelle Compagnie. - Histoire d France.
11 HISTOIRE DlT CANAÏ1A
« Poaux-Piouges » aux Français sur los Anglais, si durs envers les races inférieures.
En retour des grands avantages qui lui étaient laits, la Compagnie <l<' la Nouvelle-France s'engageait à faire passer, au Canada, dans l'espace de quinze ans, quatre mille Français « catholiques », à les y nourrir chacun trois ans durant, après lequel temps elle leur délivrerait des terres tout ensemencées ; elle s'obligeail aussi à entretenir à ses Irais trois prêtres par iliaque « habitation », ainsi que les religieux chargés de la conversion des sauvages. Le duc de Ventadour était indemnisé et relevé de sa charge de vice-roi. Champlain était maintenu dans ses fonctions.
Les lettres patentes qui ratifiaient la constitution de cette Compagnie lurent signées par le roi Louis XIII devant les murs de la Rochelle assiégée (en mai 1628), Mais déjà, et avant tout commencement d'exécution, ]a nouvelle société voyait ses projets entravés. On se rappelle comment tes Anglais, inquiets de l'importance croissante de nos établissements d'Acadie, avaient, en 1613, réclamé ce territoire et avaient, en pleine paix, attaqué et brûlé Port-Royal. Maintenant que la France el l'Angleterre étaient en guerre, l'occasion leur était bonne pour recommencer leurs agressions, d'autant que du mémo coup ils servaient les intérêts de leur pays et vengeaient les injures du protestantisme. Les premiers navires que l'association expédia au Canada lurent capturés par les Anglais, lue « cache », chargée de blés qui appartenaient aux PP. Jésuites, futjaussi saisie el, dès 1628, une croi-
ère anglaise, commandée par un réfugié dieppois,
David Kertk1, entrai! dans le Saint-Laurent et, de Tadoussac, adressait à Champlain sommation de se rendre. Champlain réédita la réponse classique de Thémistocle. A qui lui demandait ses armes, il répondu : « Viens les prendre », et, pendant que la disette était déjà dans la petite colonie, il fit faire chère lie aux envoyés de Kertk, si bien que celui-ci, s'imaginant avoir affaire à une garnison bien approvisionnée el bien munie, rebroussa chemin el ne poussa pas jusqu'à Québec. Mais l'année suivante (1629), l'amiral Kertk qui, dans l'intervalle avait capturé les vaisseaux de la Compagnie française, envoya contre Québec une flottille commandée par ses deux frères, Louis el Thomas Kertk. Comme la récolte avait été mauvaise et que les secours attendus d'Europe avaient été' interceptés, la famine s'était déclarée dans « l'habitation » el avait réduit ses défenseurs à la plus misérable condition. Le vieux Champlain, commandant d'une garnison qui ne comptait guère qu'une cinquantaine d'hommes valides , n'eut d'autre alternative que de signer une capitulation honorable (19 juillet 1629).
Champlain se loue, dans son récit, du traitement qu'il recul de Kertk, « Il étoit courtois, écrit-il, tenant toujours du naturel françois et aimant la nation. Bien que fils d'un Ecossois qui s'étoit marié à Dieppe, il désiroit obliger, en tant qu'il pouvoit, ces familles et autres François à demeurer, ayrnant mieux leur con-
* Les Kertk étaient nés à Dieppe de père écossais el de mère française. Les persécutions pour eauso do religion les contraignirent à abandonner la France et à mettre au service de l'Angleterre îles talents et une énergie qui. en d'autres temps; eussenl heureusement profité à notre patrie,
74 utstotre pu CANADA
ttion e1 entretien que celle des taglois, à laquelle son humeur montroit répugner. »
Rassurés pur ces dispositions bienveillantes <|<> Kertk, la pluparl des colons, attachés déjà à ce sol arrosé depuis seize ans de leurs sueurs, se décidèrent à rester dans le pays et à continuer d'y cultiver leurs champs. Champlain les y encouragea lui-même, leur promettant que la France lâcherait fie recouvrer la possession de ces lieux. Puis, « les jours lui semblant des mois » depuis la capitulation, il se hâta de repartir avec les siens sur Un vaisseau que le capitaine anglais mit à sa disposition.
A la hauteur de l'île d'Orléans, ce vaisseau que commandait Thomas Kertk, rencontra un navire français, sous les ordres d'Emery De Caën, neveu de Guillaume, qui venait à Québec pour y chercher les pelleteries appartenant à l'ancienne compagnie et qui apportait en même temps des approvisionnements à la colonie. A-près un combat opiniâtre, mais trop disproportionné, Kmery De Caën dut se rendre à Thomas Kertk, qui promit de le bien traiter lui et ses hommes.
Antérieurement à cette rencontre, Emery De Caën avait été séparé par une tempête, sur les bancs de Terre-Neuve , d'un vaisseau qui lui faisait escorte et que commandait un capitaine de Dieppe , nommé Daniel. Le contre-temps de cette séparation, qui fut sans doute pour quelque chose dans la reddition du vaisseau d'Emery De Caën, eut d'autre part, comme on va le voir, et par compensation, de très heureuses conséquences. Pendant qu'il cinglait dans les parages du cap Breton, en cherchant à rallier son compagnon, I laniel apprit en route d'un capitaine de Bordeaux, que
Jacques Stuarl «. rnilord écossois » l s'était établi, avec un certain nombre d'hommes, dans l'île du Cap Breton, prétendant que cette île appartenait à la Grande- Bretagne, et qu'il avait construit un fort sous le pavillon britannique au port des Baleines. A cette nouvelle, le capitaine Daniel résolut de s'emparer surle-champ du fort de Stuart, et de remettre l'île sous l'autorité de la France. Il débarqua donc, une partie de ses gens et à leur tète attaqua le fort, qui fut emporté d'assaut. Il fit prisonnier le lord écossais et ses hommes, substitua le drapeau de la France à l'étendard britannique, et laissa dans le fort, pour le garder, une quarantaine de ses compagnons. Il repartit ensuite avec s. -s navires pour porter secours à Québec; mais la tempête repoussa ses bâtiments et priva la Nouvelle- France de ce secours, au moment où il lui eût été le plus nécessaire.
Tandis que les Anglais, maîtres de Québec et du Saint-Laurent, étaient ainsi chassés de l'île du Cap- Bretou, que devenait l'Acadie?
Nous avons vu que les frontières entre les possessions françaises et les possessions anglaises dans l'Amérique du Nord étaient fort mal assignées ; car, tandis que les Français réclamaient, comme le dit encore la charte de la Compagnie des cent associés, toutes les eûtes, « depuis la Floride... jusqu'au cercle Arctique », comme partie intégrante de la Nouvelle-France, les Anglais n'étaient pas éloignés d'attribuer la même étendue aux cotes de la «. Nouvelle-Angleterre ». En
1 Mémoire de ChamplaiO, à la fin de l'édition de 1632 de ses Voyages.
76 HISTOIRE THJ CANADA
1021, le roi Jacques Ier octroyai! à sir AÏexander, comte de Stirling, un territoire qui, sous le nom de a Nouvelle-Ecosse », devail comprendre toute la péninsule d'Acadie, plus le territoire actuej dp Nouveau- Brunswick, la Gaspésje, les îles Saint-Jean cl du Cap- Breton. Une première entreprise que lit sir Alexandor en 1622, pour entrer en possession de cel immense domaine, échoua complètement ; les colons qu'il yavail envoyés ne trouvant pas d'endroit propre pour s'y cl;iblir, mi peut-être effrayés par l'attitude des sauvages, iilliés des rares Français qui s'y trouvaient encore depuis J;i morl <le Poutrincourt , rebroussèrent chemin et revinrent en Angleterre sur le même navire qui les avail amenés. Biencourt, le fils de Poutrincourt, étanl décédé à peu près en ce temps (1624), son ami, Charles Delatour, à qui il avait, confié, on mourant, son héritage, son autorité et tous ses droits, s'attacha à continuer l'œuvre de ses prédécesseurs; seigneur, hélas! sauvage et aventurier, qui comptai! parmi sos vassaux plus d'Indiens peut-être que de Français «ceux-ci n'étaient probablement qu'une vingtaine), et dont le manoir finit par devenir un campement mobile sous les voûtes de la forêt1.
Inquiète par les démonstrations <\o^ Anglais dans son voisinage, Charles Delatour résolut de taire un grand effort pour renouer les relations brisées entre l'Acadie et la mcre-palrie. 11 envoya, à cet effet, son père, Claude Delatour, en le chargeant d'une supplique pour le roi de France, dont le texte s'est conservé -. Nous ignorons quel accueil la courfitàcette supplique ;
1 Rameau. Une colonie féodale, p. 35.
" Lettre du sieur de la Tour an roi. Collection de M- P« Marçry
LA NOUVELLE FHANCE 77
car Délateur ne put rejoindre son fils. Le bâtiment sur lequel il s'était rembarqué en 1628 lui, en effet, capturé par une croisière anglaise que commandait Kertk.
« Ici se place, dit M. Hameau l, une des légendes les plus répandues dans l'Amérique du Nord, bien que son authenticité soit très contestable. Claude de Latour, conduit en Angleterre, aurait été séduit par sir Alexander, qui lui aurait promis un titre de baronnet avec un lie!' pour lui et pour son lils, s'il décidait ce dernier à reconnaître sa suzeraineté et à lui remettre les posles qu'il occui»ail dans PAcadie. Claude de Latour, mis à la tête d'une expédition, aurait échoué vis-à-vis de la magnanime résistance de son lils, qui l'aurait laissé à l;t [>oi1c de son fort, en refusant de l'écouter, même par les meurtrières. Sur ce texte, dont nous abrégeons les détails, ont été publiés en Amérique un nombre prodigieux de romans, de drames et même des tragédies en vers. En réalité, les seuls faits qui nous soient connus d'une manière sérieuse sont : la lettre de Chai 1rs de Latour au roi de France, l'envoi de sou père eu France, la prise de celui-ci par Kertk, et l'inscription le leurs noms sur le rôle des baronnets de William Âlexander. »
Quoi qu'il en soit de celte tentative, le comte de Stirling en lit une autre, moins aléatoire, en envoyant, en 1629, dans « son » territoire de « Nouvelle-Ecosse » un convoi monté par un certain nombre de familles écossaises (en tout, une centaine d'individus, y compris les femmes et les enfants), qui furent débarquées en face de Port-Royal , sur l'autre blanche de la baie
i Opère cilato, y. Ù7»
si qui y bâtirent un petit fort. En 1(330, un nouveau convoi apporta de nouveaux renforts à cStte colonie; mais cet étabiissemeni ne fui point prospère. Les maladies el les privations décimèrent ces familles; 'd'autres furent massacrées par les Indiens ; quelques-unes trou» vèrent un refuge parmi les Puritains du Massachussets; d'autres enfin retournèrent en Angleterre. Une seule famille se maintint dans le pays, et se fondit plus tard avec les Français1.
Revenons maintenant en Europe pour y suivre les événements qui vont décider du suit de nus colonies, tanl du Canada que de i'Acadie.
Trois mois ayant la reddition de Québec aux mains • les Anglais, Richelieu, que ses rancunes d'évêque et de controversiste catholique avaient armé contre La Rochelle, mais que le sentiment très vit' des intérêts de la France inclinait toujours plus aux alliances protes tantes pour abattre l'Espagne et la maison d'Autriche, Richelieu avail saisi la première occasion de conclure la paix avec l'Angleterre; elle avait été signée à Suse, le 24 avril 10'JO, entre les deux rois Louis XIII et Charles Ier.
« !e fut la première nouvelle qu'apprit Champlain en débarquant en Angleterre sur le vaisseau de Thomas Kertk, et sa première pensée l'ut aussitôt d'obtenir la restitution «lu Canada, surfais et conquis alors que la paix était déjà rétablie entre les deux couronnes. La réclamation était trop légitime pour ne pas s'imposer à l'équité des vainqueurs. Aussi, sur les premières
1 archives de l.i marine. Mémoire de La Molhe-Cadillac sur i'Acadie, janvier 17ljn.
observations du cabinet français, le roi d'Angleterre ne lit-il aucune difficulté de convenir que Québec et son territoire devaient en effet revenir à la France. Néanmoins, les mois se passèrent, deux années même s'écoulèrent sans que cette reconnaissance platonique aboutît à une restitution. Les Anglais n'ont jamais lâché volontiers ce qu'ils ont une fois tenu. La cour de France, d'ailleurs, mettait une certaine mollesse dans ses revendications. Les ministres mêmes étaient partagés sur les avantages de cette possession lointaine. Le Canada valait-il la peine qu'on fit de nouveaux efforts pour s'y établir? Ainsi raisonnaient les partisans de l'abandon. En fait, à ne considérer que sa situation d'alors, il est bien certain que la « Nouvelle-France », malgré son étendue territoriale, ne donnait pas l'idée d'un puissant empire. Rappelons le tableau qu'en trace, en quelques traits, le P. Gharlevoix:
« Un petit établissement dans l'île Royale- (île du Cap-Breton) ; le fort de Québec environné de quelques méchantes maisons et de quelques baraques ; deux ou trois cabanes dans l'île de Montréal, autant peut-être à ïadoussac et en quelques autres endroits sur le fleuve Saint-Laurent, pour la commodité de la pêche et de la traite ; un commencement d'habitation aux Trois- Rivières, et, en Acadie, les ruines de Port-Royal, voilà, dit tristement le narrateur, en quoi consistoit la Nouvelle-France, et tout le fruit des découvertes de Verazzani, de Jacques Cartier, de M. de Roberval, de Champlain, des grandes dépenses du marquis de La Roche et de M. de Mons et de l'industrie d'un grand nombre de François qui auroient pu y faire un grand établissement s'ils eussent été bien conduits. »
8(J ÈISTOIHE D1 CANADA
Mais parce que lu France n'avait pas su tirer tout le parti possible de cette vaste étendue de territoire, ce n'était pas une raison pour qu'on se désintéressât de son avenir ni pour qu'on abandonnât à l'ambitieuse Angleterre le bénéfice de lanl de travaux et de tant de découvertes qui avaient, honoré le nom français. Les pêcheries de Terre-Neuve, <ln Cap-Breton et de l'Acadie occupaient déjà de mille à douze cents navires français. »Si le Canada n'avait jusqu'à présent presque rien rapporté à la métropole, n'y avail-il pas dans les vastes prairies de son soi vierge, dans les mines qu'on avait déjà reconnues, dans ses immenses forêts, si propres à Ja construction <\<"* vaisseaux, «les trésors et des res? sources à l'infini qui u'attendaient, pour donner tous leurs résultats, qu'une colonisation mieux suivie et une exploitation plus active"?
Richelieu lu comprit el décida le conseil du roi dans son sens, on invoquant sans doute, outre les raisons qne nous venons d'exposer, des considérations tirées de l'honneur de nos armes et des intérêts de la religion catholique. Gomme les négociations avec l'Angleterre trainaienl en longueur, malgré la justice reconnue de noire cause, le cardinal ministre appuya les raisons de la diplomatie d'arguments plus décisifs; il lit armer en guerre six grands vaisseaux et quatre petits et les mit sous les ordres du commandeur de Kazilly, avec le mandat de les conduire à Québec. Avant que cette flotte eût levé l'amure, l'Angleterre qui, d'ailleurs, était à la veille de sa grande crise intérieure et en sentait déjà les premiers tressaillements ', était
i Les persécutions contre les Puritains commencèrent en 1630. Les presbytériens d'Ecosse signèrent leur Covcnunl en lGîJT.
entrée en composition ; le traite de Saint-Germaïn-en-» Laye, signé le 29 mars 1032, rendit et restitua « à Sa Majesté très chrétienne tous les lieux occupés par les Anglais en la Nouvelle-France, l'Acadie et le Canada », enjoignant à tous ceux qui commandaient à Port-Royal, au fort de Québec et au Cap-Breton de remettre ces lieux, huit jours après notification, aux officiers nommés par le roi de France, et de Taire réparer les dommages causés au sieur De Caën et aux autres individus qui avaient • les intérêts à Québec, lorsque Kertk s'en était emparé.
Ce fut Emery De Caën qui fut chargé, quoique « religionnaire », d'aller reprendre possession, au nom de la France, de Québec et du Canada. Le roi, pour compenser les pertes que sa famille avait subies tant du fait des Anglais que de la résiliation du traité de l'ancienne Compagnie, lui accorda la jouissance des revenus du pays pendant une année; après quoi, Champlain devait reprendre son ancienne charge. Quant à l'Acadie, Richelieu, tout en confirmant Charles Delatour dans le commandement qu'il exerçait de fait depuis la mort de Diencourt, confia au commandeur de Razilly une commission spéciale « aux lins de restaurer et développer les établissements de ladite Acadie ». Les instructions du cardinal portaient ce qui suit :
« Le sieur de Razilly ira recevoir des mains des Anglois la côte d' Acadie et notamment Port-Royal, pour y établir la Compagnie formée par ordre de Sa Majesté pour ledit pays, et ceci au compte et aux frais de ladite Compagnie, à charge par le roy de fournir le vaisseau l'Espérance en Dieu, tout armé, plus 10,000 Jures comptant, sans qu'il puisse en coûter autre chose au roy.
« Il y passera trois capucins et le nombre d'hommes mie ladite Compagnie jugera à propos, avec victuailles el provisions nécessaires, et on renverra dans l'année le vaisseau l'Espérance ou Dieu1. »
1 Archives de la Manne.